Le Codex Mortel
Lire le chapitre 36: The Wren's Nest
La pluie d’Oxford tambourinait contre les vitres du Caffè Nero, brouillant les contours de la High Street dans un flou grisâtre. Eliza avait choisi la table du fond, près de la fenêtre, celle qui offrait une vue dégagée sur la porte — une habitude qu’elle n’avait pas réussi à perdre, même après des mois de relative sécurité. Elle tournait distraitement sa tasse de thé entre ses doigts, le petit anneau à la chouette glissant sur son annulaire comme un poids familier, presque réconfortant.
La porte s’ouvrit dans un souffle d’air froid. Julian secoua son parapluie sur le seuil, ses cheveux sombres collés par endroits, et traversa la salle en deux longues enjambées. Il déposa un baiser sur sa tempe avant de s’asseoir, son sac en cuir déjà ouvert, un carnet à la main.
« Désolé, » dit-il, sans quitter les pages des yeux. « Les archives de la Biblioteca Marciana ne ferment jamais à l’heure, apparemment. »
— Tu as trouvé quelque chose ?
Il releva la tête, un sourire en coin au bord des lèvres. C’était une expression qu’elle commençait à reconnaître — celle qu’il arborait lorsqu’il avait déniché un fil qu’il n’était pas encore prêt à tirer.
« Le nom LEPIDUS apparaît dans un registre douanier vénitien de 1730, » dit-il. « Un certain Marco Lepido, marchand de marbres anciens. Mais le plus intéressant, c’est la marge. Quelqu’un a écrit « collegium renovatum » à côté de son entrée, avec un sceau — un cercle brisé. »
Eliza sentit un frisson lui parcourir l’échine. Le sceau du cercle brisé. Celui que Nina lui avait décrit sur la lettre d’invitation de Cambridge. Elle sortit son téléphone et fit défiler une photo que Nina lui avait envoyée deux jours plus tôt, un cliché tremblé d’un document encadré dans la bibliothèque du chapitre.
« Regarde, » dit-elle en lui tendant l’écran. « Même sceau. Même main, peut-être. »
Julian étudia la photo en silence, son pouce suivant le contour du cercle incomplet. « Ce n’est pas un symbole de faction rivale, » dit-il enfin, lentement. « C’est une signature. Un sceau de contrebande. »
Eliza digéra la nouvelle. « Donc Cambridge, Oxford et Venise — tout cela formait une seule et même opération, juste sous des symboles différents. »
« Et la crypte de St Giles, » ajouta Julian, refermant son carnet, « en était la clé de voûte. Ta mère l’avait compris. Ton père aussi, je pense. »
Le silence s’étira entre eux, empli de tout ce qui n’avait pas été dit depuis des mois. Eliza regarda la pluie dessiner des stries sur la vitre, et l’image de la microfilm en train de brûler lui revint, l’odeur de celluloïd chaud, la flamme qui avait consumé des siècles de noms. Elle ne regrettait pas.
« Tu sais ce que je veux faire ? » dit-elle, se tournant vers lui. « Tous ces textes que l’Archai a cachés pendant des siècles — les catalogues, les correspondances, les transcriptions de manuscrits — ils devraient être publics. Pour les chercheurs. Pour tout le monde. »
Julian arqua un sourcil. « Un projet d’édition ? »
— Plus que ça. Un institut d’études de textes anciens. Une équipe, des financements, un site ouvert. On pourrait commencer avec les fonds de l’Archai d’Oxford, ceux que le conseil a accepté de rendre publics après la réforme. Les tenir responsables de leurs promesses.
Il la dévisagea avec une intensité tranquille, puis hocha lentement la tête. « Un think tank académique. Sans secret. Sans serment. »
« Sans morts, » murmura Eliza.
Elle vit quelque chose se détendre dans ses épaules, une tension qu’il portait depuis qu’ils s’étaient rencontrés dans les archives de la Bodleian, alors qu’il n’était encore qu’un inconnu aux yeux trop perçants. Il passa une main dans ses cheveux encore humides et sourit vraiment, d’un sourire qu’elle ne lui avait pas souvent vu.
« Alors il faut un nom, » dit-il.
— J’ai pensé au Codex Vivarium. Ou à la Volière — pour la chouette, tu vois.
Il rit doucement. « La chouette. Bien sûr. »
« Quoi ? »
— C’est parfait. Un oiseau qui voit dans le noir, mais qui choisit de voler en plein jour.
Ils commandèrent un second thé et se mirent à esquisser les bases du projet — un nom provisoire, une liste de contacts, un site universitaire hébergeur. Eliza griffonna sur une serviette en papier : la trajectoire lui apparaissait enfin claire. Après des mois à fuir des ombres, à déchiffrer des indices mortels, à surveiller ses arrières dans chaque couloir éclairé au néon d’archives inconnues, elle pouvait tracer quelque chose que personne n’aurait à défendre avec son sang. La serviette se couvrait de flèches et de parenthèses, de notes sur les bourses potentielles et les conventions de dépôt des manuscrits.
« On pourrait loger l’institut dans l’ancienne école de grammaire de St Giles, » dit Julian, « à côté de la crypte. Ouvrir les archives en conditions contrôlées. En faire un lieu de formation aussi — pour les doctorants.
— Avec Nina, si elle veut, » ajouta Eliza. « Elle aura besoin de nuits calmes après Cambridge. »
Julian hocha la tête, mais une ombre traversa son regard. « Toujours pas de nouvelles d’elle ? »
— Elle m’a renvoyé un message hier. Son chapitre de Cambridge a vraiment tenu une cérémonie d’initiation la semaine dernière. Ils l’ont gardée à l’écart du rituel principal, mais elle est inquiète pour les autres nouveaux. Elle parle d’un cursus de latinité médiévale qui se réunit en secret le jeudi soir.
« Il faut la sortir de là. »
« Je sais. » Eliza passa un doigt sur le bord de sa tasse. « C’est pour ça que je veux bâtir ce lieu — pour qu’elle ait un autre foyer. »
Une vibration la fit sursauter : son téléphone, posé face contre table, s’animait d’un bourdonnement sourd. Elle le retourna et le nom qui s’afficha la laissa figée un instant.
Viv.
Elle répondit, la voix encore chargée d’incrédulité.
— Viv ? Tu es où ?
« Eliza. » La voix de Viv était plus grave que dans son souvenir, mais le timbre avait quelque chose de familier, d’un peu rauque, comme si elle avait beaucoup toussé ou beaucoup parlé pour se faire entendre au téléphone pendant des mois. « Je suis rentrée. Enfin, presque — je suis à King’s Cross. Je prends le train pour Oxford dans une heure. »
Eliza serra le téléphone plus fort. « Tu es rentrée pour de bon ?
— Je crois que oui. » Un silence, puis Viv reprit, plus doucement : « J’ai passé trop de temps dans les silences des autres. Je t’ai vue, à la télé — ta conférence sur l’Archai. J’ai pensé que peut-être, si Oxford était là où on peut dire les choses, je pouvais revenir. »
Le souffle d’Eliza se bloqua dans sa gorge. Viv — sa colocataire de première année, qui avait disparu après la mort de Cole, qui lui avait envoyé trois messages puis plus rien. Viv, qui avait cessé de répondre à ses appels après le procès, comme si la vérité l’avait blessée autant que les mensonges.
« Viv. » Elle cligna des yeux, sentit les larmes poindre. « Je suis tellement contente que tu m’appelles. »
« Moi aussi. » Un rire fragile, presque timide. « J’ai eu le temps de penser, pendant le trajet. Tout ce qu’on a vécu — l’Archai, Cole, tout ça. Je crois que j’ai besoin de le dire, aussi. À voix haute. Sur le papier, peut-être. »
« Tu pourrais rejoindre mon projet, » dit Eliza, la phrase sortant avant qu’elle ait eu le temps de la calibrer. « Je veux dire — j’ai un projet. Un institut d’études de textes anciens. Il aura besoin de personnes qui savent écrire, et qui savent questionner. »
Le silence à l’autre bout de la ligne dura assez longtemps pour qu’Eliza échange un regard avec Julian. Puis Viv prononça, d’une voix étranglée :
« Tu me demandes vraiment de revenir ?
— Je ne te demande pas, Viv. Je te le propose. Et si tu veux, oui. Je te le demande. »
Un long silence, un souffle. « Je prends le train. J’arrive. »
La communication se termina. Eliza resta un instant le téléphone à la main, la regardant s’éteindre, puis elle le posa délicatement sur la table, entre la serviette couverte de notes et la petite soucoupe à sucre.
Julian la dévisageait, un sourire doux au bord des lèvres. « Viv ? »
« Elle veut revenir à l’université. » Eliza secoua la tête, comme pour se réveiller. « Elle m’a dit qu’elle avait besoin de dire les choses à voix haute. »
« Alors vous vous ressemblez plus que tu ne le croyais. »
Eliza détourna les yeux, gênée, mais une chaleur diffuse se répandait dans sa poitrine. Pendant des mois, elle avait cru que son passé était une chaîne — la honte de son père, la disparition de Viv, tout ce qu’elle avait dû cacher pour survivre. Mais ici, dans la lumière grise d’un café d’Oxford, à côté d’un homme qui connaissait ses mensonges et ses vérités, et avec la promesse d’une amie à la gare, elle comprit que la chaîne était devenue un fil.
Un fil qui la reliait à un avenir possible.
« Alors, » dit Julian, repliant sa serviette en deux, une lueur dans ses yeux, « tu es prête à commencer ? La Volière a besoin d’un conseil fondateur. »
« Et d’un budget, » dit Eliza, riant malgré elle. « D’une charte, d’un comité de lecture, d’un site web, d’un nom plus sérieux que « Volière » pour les demandes de subvention… »
Il rit. « On a du pain sur la planche. »
« Je crois que j’ai enfin envie d’en avoir. »
Dehors, la pluie s’était calmée. Un rayon de lumière hésitant perçait les nuages, éclairant les pavés mouillés de la High Street. Eliza regarda la scène par la fenêtre — des étudiants pressés sous des parapluies, un vélo qui zigzaguait entre les flaques, une vieille femme qui poussait une poussette à côté des vitrines de bouquinistes.
Demain, elle prendrait le train pour Cambridge pour voir Nina. Après, elle irait à St Giles, ouvrirait la crypte, et cataloguerait chaque texte avec la patience d’une femme qui ne fuyait plus rien.
Mais pour l’instant, elle restait là. Elle écoutait Julian détailler les problèmes de conservation posés par les manuscrits du XVIe siècle, sa voix familière, ses mains qui dessinaient des gestes précis dans l’air. Le café sentait le pain grillé et le lait chaud. Le téléphone posé entre eux était éteint, et une amie approchait par le rail, et il n’y avait pas d’ombre à surveiller dans le coin de la salle.
Elle leva sa tasse.
« À la Volière, » dit-elle.
Julian leva la sienne, leurs doigts presque se touchant.
« À la lumière, » répondit-il.
Ils burent. Le rayon de soleil traversa la fenêtre et vint s’étendre sur la table en une flaque dorée, et Eliza Hart demeura assise dans cette lumière, vivante, entière, sans aucun secret à protéger.
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