Le Codex Mortel
Lire le chapitre 5: The Missing Sophomore
La pluie d’Oxford avait transformé les pavés en miroirs brisés. Eliza remonta le col de son manteau en longeant la ruelle derrière la Bodléienne, l’adresse du message anonyme encore gravée dans sa mémoire : *27B, Catte Street — demandez Viv.*
La porte était bleue, écaillée, presque invisible entre deux façades de pierre grise. Eliza frappa trois fois. Rien. Elle poussa le battant, qui céda avec un gémissement.
L’intérieur sentait le papier moisi et le thé froid. Des piles de livres s’élevaient en colonnes instables jusqu’au plafond bas. Une jeune femme était assise à une table de chêne, dos à la porte, penchée sur un carnet. Ses cheveux roux tire-bouchonnaient autour d’un visage pâle semé de taches de rousseur.
— Vous devez être Eliza, dit la femme sans se retourner. On m’a dit que vous chercheriez un fantôme.
Eliza s’avança, les mains ouvertes, prête à se présenter. La femme se retourna alors, et Eliza oublia ce qu’elle voulait dire.
Les mêmes yeux. Les mêmes yeux gris-vert, la même mâchoire anguleuse. Elle connaissait ces traits. Elle les avait vus sur des photos jaunies dans le bureau de son père — enfin, de l’homme qu’elle avait cru être son père.
— Vous êtes la sœur de Tom, souffla Eliza.
Viv — car c’était elle — haussa un sourcil.
— Vous êtes plus rapide que ce que Marcus m’avait promis. Dommage qu’il soit absent.
Eliza s’assit en face d’elle, sans y être invitée. La photo qu’elle avait vue en arrivant sur le rebord de la cheminée montrait un groupe d’étudiants en toge, devant un porche gothique. Au centre, souriant sous une frange trop longue : Tom. Le frère disparu. Le sophomore brillant qui avait rejoint les Archai et s’était volatilisé deux mois plus tôt, selon la rumeur qui courait dans les couloirs de Christ Church.
— Marcus m’a envoyé un message avant… avant ce qui lui est arrivé, dit Eliza en choisissant soigneusement ses mots. Il m’a dit de vous trouver.
— Marcus ? Viv rit, sans joie. Marcus ne m’a pas parlé depuis six semaines. Il a cessé de répondre à mes appels exactement trois jours après avoir parlé à Tom pour la dernière fois.
Eliza se pencha en avant.
— Vous pensez que Marcus a quelque chose à voir avec la disparition de votre frère ?
Viv ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe froissée. Elle la tendit à Eliza.
— Lisez.
Eliza sortit une feuille de papier vélin, ornée d’un filigrane représentant une chouette aux ailes déployées. L’écriture était serrée, nerveuse, masculine.
*Viv — si quelque chose m’arrive, ne fais confiance à personne dans ce cercle. Pas même à ceux qui semblent les plus honnêtes. Tom avait trouvé quelque chose dans les archives — quelque chose qui rend le Codex dangereux, pas seulement précieux. Il l’a payé de sa vie, ou de sa liberté. Je ne peux pas en dire plus. Je dois protéger ce qu’il m’a confié. — M.*
Eliza relut la lettre deux fois. Le Codex. Encore. Toujours. Ce livre maudit qui semblait lier son père biologique, Marcus et maintenant un étudiant disparu.
— Marcus vous a écrit cette lettre il y a combien de temps ?
— Dix jours. Il disait qu’il allait “régler ça”. Le lendemain, j’ai appris qu’il avait été arrêté à la Bodléienne.
Une pièce du puzzle glissa en place dans l’esprit d’Eliza. Marcus n’avait pas volé des manuscrits par cupidité. Il avait tenté de soustraire un document — peut-être la charte fondatrice des Archai, celle qui avait été déposée anonymement en 2003 — avant que quelqu’un d’autre ne s’en empare. Whitmore le savait. Julian le savait. Et Tom, le frère de Viv, avait découvert quelque chose d’encore plus grand.
— Vous avez une photo récente de Tom ? demanda Eliza.
Viv fouilla dans son téléphone et lui tendit l’appareil. Un jeune homme en jean et sweat à capuche devant un bâtiment de la Bodléienne, l’air mal à l’aise. Eliza zooma sur l’arrière-plan. Son souffle se bloqua.
Derrière Tom, flou mais reconnaissable : Julian Ashworth, en costume sombre, parlant à un homme plus âgé. Un homme qu’Eliza connaissait. Whitmore.
— Tom travaillait pour Whitmore, murmura-t-elle.
Viv arracha le téléphone.
— Quoi ? Tom déteste Whitmore. Il disait que c’était un “prédateur académique” qui broyait les étudiants pour leurs idées.
— Whitmore a une emprise sur les gens, dit Eliza lentement. Il collectionne les dettes et les secrets comme d’autres collectionnent les timbres.
Elle repensa à la consultation à Bonhams, au faux manuscrit qu’elle devait examiner. Whitmore avait-il envoyé Tom dans les archives des Archai pour y trouver quelque chose, puis l’avait-il fait taire quand Tom avait découvert la vérité sur le Codex ?
— Il y a une photo plus ancienne, dit soudain Viv. Dans le fond de l’album de Tom sur les réseaux sociaux.
Elle fit défiler son téléphone, puis lui tendit à nouveau. La photo était datée de quinze ans plus tôt, un banquet de la société. Des visages en toge noire, des sourires de connivence. Eliza parcourut les visages. Au centre, plus jeune mais inconfondable : le visage de son père biologique, Edmund Carlisle. À sa gauche, un homme aux traits fins, les cheveux déjà gris. Elle reconnut Marcus. Et à l’extrémité de la table ?
Son sang se figea.
Whitmore. Mais plus jeune, avec une barbe et une expression qu’elle ne lui avait jamais vue — triomphante, carnassière. Et contre sa poitrine, maintenu d’une main possessive, un livre relié de cuir noir marqué d’une chouette d’argent.
Le Codex original. Ou sa première copie. Celui que son père avait écrit et qu’elle était censée avoir brûlé.
— Cette photo a été prise où ? demanda Eliza, la voix rauque.
Viv haussa les épaules.
— La légende dit “Banquet des fondateurs, Corpus Christi College, 2010.” Pourquoi ?
Parce que cette photo prouvait que Whitmore avait eu le Codex entre les mains avant la disparition d’Edmund Carlisle. Parce que Whitmore n’était pas seulement un créancier — il était peut-être l’homme qui avait détruit le père d’Eliza.
— Je dois voir cette photo en haute résolution, dit Eliza. Pouvez-vous me l’envoyer ?
Viv hocha la tête, les sourcils froncés.
— Eliza, vous savez quelque chose sur mon frère, n’est-ce pas ? Quelque chose que vous ne me dites pas.
Eliza hésita. Elle pensa à Marcus, le visage muet, formant le mot *Codex* avec ses lèvres. Pensa à Julian, qui exigeait qu’elle prononce le nom de son père devant les Archai, l’exposant comme une offrande. Pensa à Whitmore, qui tenait sa dette comme un couteau sous sa gorge.
— Je crois que votre frère a découvert quelque chose sur une société appelée les Archai. Quelque chose qu’ils ne voulaient pas que quiconque sache.
— Ils ? Qui ça, “ils” ?
Mais Eliza se levait déjà, glissant la photo dans la poche intérieure de son manteau.
— Je vous contacterai. Ne parlez de cette conversation à personne. Pas même à la police.
Viv se leva à son tour, les poings serrés.
— Si vous apprenez quelque chose sur Tom — s’il est encore en vie — vous me le dites. Vous me le jurez.
Eliza croisa son regard. Elle vit dans les yeux de Viv la même détermination farouche que celle qu’elle voyait dans le miroir chaque matin. La détermination de ceux qui cachent une douleur sous un vernis de contrôle.
— Je vous le jure.
Elle sortit dans la rue, la pluie glacée lui cinglant le visage. Dans sa poche, la photographie brûlait comme une preuve. Whitmore avait possédé le Codex. Whitmore avait connu son père. Et Whitmore avait envoyé Tom disparaître dans les rouages d’une machine qu’Eliza était encore en train de comprendre.
Son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu.
*Viv vous a-t-elle montré la photo ? Venez au débarcadère de Cherwell à minuit. Apportez ce que vous savez. Venez seule. — J.*
Julian. Il savait déjà.
Eliza regarda la photo une dernière fois avant de l’éteindre. Whitmore tenait le Codex comme on tient une victime. Elle n’allait pas se rendre à un rendez-vous nocturne avec le serpent pour lui livrer des secrets sur un plateau.
Elle allait aller à Bonhams d’abord. Après tout, Whitmore avait promis de lui montrer un exemplaire rarissime du *Satyricon*. Peut-être que ce n’était pas le seul livre ancien qu’elle y trouverait.