Le Codex Mortel
Lire le chapitre 6: The Dead Donor
La pluie d’Oxford n’avait pas cessé depuis la veille. Elle tambourinait contre les vitraux du collège Saint-Jude comme si elle cherchait à entrer, à témoigner. Eliza avait reçu le message à six heures du matin — trois mots anonymes sur son téléphone : *Marcus est mort.*
Elle n’avait pas eu besoin de demander où. Les vieux murs de Saint-Jude le savaient déjà ; un frisson courait dans les couloirs, les conversations se taisaient à son passage, et les regards des étudiants convergeaient tous vers l’escalier C, celui de Marcus Ashford.
La porte de ses appartements était entrouverte. Un ruban blanc de la police la barrait, mais personne ne montait la garde ; le crime, ici, n’avait pas encore appris à se méfier d’une femme de lettres. Eliza passa sous le ruban et entra.
L’odeur la frappa d’abord. Moisi, papier brûlé, et ce parfum de cire ancienne que Marcus affectionnait. La pièce était en désordre — pas d’une violence, mais d’une vie interrompue. Des livres ouverts partout, des notes éparpillées, une tasse de thé renversée dont le contenu avait séché en une fine pellicule brune sur le chêne clair de son bureau. Le corps avait été emporté déjà, mais une tache sombre sur le tapis, juste devant la fenêtre, racontait sa propre version de l’histoire.
— Suicide, murmura une voix derrière elle.
Eliza se retourna. Un homme en costume gris, l’air las, tenait un carnet. Insigne de policier, probablement ; tout à fait le genre d’Oxford à laisser traîner un homicide sur un scénario de crise familiale.
— C’est ce que dit le médecin légiste, poursuivit-il sans attendre. Traumatisme crânien, chute de la fenêtre. Il aurait laissé une lettre.
— Une lettre.
— Oui. Étrange, d’ailleurs. Il n’y avait que deux lignes. “Je n’aurais pas dû chercher. Pardonnez-moi.”— Puis, plus bas : Vous étiez proche de lui ?
Eliza ne mentit pas tout à fait.
— Nous travaillions dans le même département.
Elle laissa son regard errer sur la pièce. Les livres. Les notes. La liste des textes que Marcus consultait pour sa grande édition du *Codex des élégiaques* — son travail de décanat, disait-il, alors que tout le monde savait qu’elle servait de couverture à autre chose. Quelque chose de plus ancien. De plus interdit.
Ses yeux s’arrêtèrent sur sa main. La main gauche, crispée sur le bord du bureau comme pour arracher une dernière vérité à ce monde. La main sur laquelle il portait toujours la bague de l’Archai — cette bague à l’effigie d’une chouette, qu’il faisait tourner autour de son index quand il réfléchissait trop fort. La main qui, lors de la cérémonie d’exclusion, n’avait plus rien porté du tout.
L’anneau n’était pas là. Bien sûr. Julian l’avait prise à Marcus ce soir-là, sous ses yeux, lors de la cérémonie d’exclusion. Elle l’avait vue briller dans sa paume.
Mais alors pourquoi, au bord du bureau, cette marque fine et circulaire gravée dans la cire d’un vieux sceau ? Pourquoi cette trace d’un anneau qu’on avait posé là — longtemps après l’expulsion ?
Eliza s’approcha, feignant l’intérêt pour un manuscrit ouvert à la page des *Tristia*. Son cœur battait plus vite qu’elle ne le laissait paraître.
— Vous permettez ? demanda-t-elle au policier, montrant une pile de papiers.
Il haussa les épaules.
— Je n’ai rien vu d’important.
Elle feuilleta. Des notes. Des marques de lecture. Et sous une facture du libraire Barber-Surtees — datée d’il y a trois mois, payée en liquide — un mot de trois lignes, écrit de la main de Marcus, avec une adresse qu’elle connaissait trop bien pour l’avoir lue nulle part officiellement : *Pour W., si je ne reviens pas. Dites-lui que j’ai trouvé le double.* Puis une adresse de dépôt à laBodleian, une boîte numérotée.
Une boîte numérotée que Marcus avait utilisée comme messagerie clandestine avec Whitmore.
Elle replia le papier et le glissa dans sa manche sans réfléchir. Le policier ne nota rien.
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Le Cherwell, ce soir-là, était froid et moiré. Le rendez-vous de Julian était toujours si littéraire — une barque près du pont de pierre, un réverbère fantôme, une pluie qui semblait tombée d’un roman de Hardy d’une autre époque. Eliza l’attendait déjà quand il apparut, droit, beau, détestable, dans son pardessus sombre et ses gants de cuir.
Il ne perdit pas de temps en salutations.
— Tu sais ce que tu as vu. Ne le nie pas.
Eliza croisa les bras.
— Marcus est mort, Julian. Et pas par sa propre main. La seule preuve de suicide est une lettre écrite de la main d’un homme qui portait toujours sa bague — la bague que tu lui as volée lors de son exclusion. Et pourtant, sur son bureau, elle a laissé une marque fraîche dans la cire. Quelqu’un lui a rendu cette bague, ou lui en a apporté une copie, pour qu’il l’ait au moment de mourir. Tu raccontes n’importe quoi.
Le visage de Julian était immobile, mais elle vit les choses se mettre en place dans ses yeux, comme un mécanisme d’horlogerie. Il s’appuya sur le parapet, alluma une cigarette. La fumée monta vers la pluie.
— Marcus essayait de faire chanter la société, dit-il enfin.
Eliza sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Quoi ?
— Il avait trouvé quelque chose dans les archives. Une copie du Codex, plus ancienne que celle de ton père. Des annotations qui n’étaient nulle part dans nos registres. Il pensait que nous le paierions pour disparaître. Il en avait assez d’avoir été jeté dehors ; il voulait une compensation.
— Et vous l’avez tué.
— Non. Nous l’avons rencontré hier soir, deux heures avant sa mort. Il prétendait être prêt à nous rendre le document contre une somme et sa réintégration. Nous avons refusé. Il est parti en colère. L’Archai ne règle pas ses affaires par le meurtre, Eliza. Ce n’est pas notre manière. Mais quelqu’un d’autre l’a fait.
Il se tourna vers elle, les yeux clairs, le front lisse, exactement la surface calme d’une eau profonde.
— Marcus avait un manuscrit, dit-il. Il y a travaillé pendant des années. Il affirmait qu’il était disposé à le brûler pour nous le prouver. Ce manuscrit a disparu de ses appartements avant l’arrivée de la police. Tout ce que tu as vu montre que quelqu’un savait qu’il allait mourir, et avait intérêt à ce que Marcus ne parle plus.
Eliza réfléchit. Whitmore. L’adresse. La boîte numérotée. Le double, avait écrit Marcus. Le double du Codex.
— Pourquoi me dis-tu cela ? demanda-t-elle.
Julian sourit, un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— Parce que tu es la seule personne à Oxford que Marcus voulait voir avant de mourir, et qu’il n’a pas appelée. Et parce que tu es aussi la seule personne capable de me dire si ce qu’il a trouvé est vrai — une note de ton vrai père, Edmund, sur une copie réécrite à la main. Vraie, ou inventée par quelqu’un qui souhaitait faire tomber l’Archai.
Il écrasa sa cigarette sous son talon.
— Aide-moi à comprendre ce qui lui est arrivé. Pas pour la société. Pour lui. Tu me dois rien, et pourtant tu es là. C’est donc que quelque chose en toi résiste à l’idée de le laisser disparaître comme un simple accident.
La pluie redoubla. Eliza regarda l’eau noire entre elle et lui.
— Pourquoi t’aiderais-je ? Tu sais qui est mon père. Tu sais que j’ai fabriqué une fausse preuve. Tu as tous les moyens de me détruire.
— Exactement, dit Julian. Donc tu n’as rien à perdre.
Il y eut un silence. Le pont trembla sous une rafale de vent.
— J’ai vu le message, finit-elle par dire. Dans son bureau. Une boîte à la Bodleian. Et une marque de bague.
Julian la regarda longuement, et quelque chose dans son désespoir, enfin, parut sincère.
— Alors commençons par là.