Le Coffre de Fer de Londres
Lire le chapitre 1: The Burning Night
La fumée entrait par les fenêtres brisées comme une marée grise, chargée de braises et de cris lointains. Le ciel au-dessus de Londres n’était plus un ciel — c’était un brasier qui respirait, qui rugissait, qui avalait les rues une à une. Tom le Flea se faufila par une porte de service entrebâillée, le cœur battant la chamade, les doigts déjà habiles sur les serrures qu’il n’avait pas eu besoin de crocheter. La porte était déjà ouverte. Un mauvais signe.
Il se glissa dans le corridor, l’air chargé de poussière et d’un parfum de cire chaude. La maison appartenait à un certain Lord Ashworth, un homme dont les coffres étaient réputés plus profonds que sa conscience. Tom avait passé trois nuits à observer cette demeure, à compter les fenêtres, à noter les allées et venues des domestiques. Il avait prévu un coup propre : une entrée par les toits, une sortie par les égouts, deux cents livres sterling dans un sac de toile.
Mais la ville brûlait. Et dans le chaos, les plans devenaient des prières.
Il avança à pas feutrés dans le salon, un espace trop vaste pour un simple voleur, rempli de portraits aux yeux accusateurs et de meubles aux pieds dorés. Une flûte en argent posée sur un clavecin attira son regard. Il la saisit, la glissa dans sa besace. Pas le butin espéré, mais un bon début.
Puis il entendit le bruit.
Un toussotement. Un mouvement derrière une porte close, à l’autre bout du couloir. Tom se figea, ses yeux s’ajustant à la pénombre enfumée. Il s’accroupit derrière une commode en noyer, la main sur le couteau à sa ceinture.
La porte s’ouvrit en grinçant, poussée par un homme en livrée blanche, le visage noirci de suie, les yeux rougis et le souffle court. Il tenait contre sa poitrine un coffre de fer, si lourd qu’il semblait le plier en deux. Un domestique. Un domestique qui fuyait les flammes avec un bien qu’il n’avait pas le droit de prendre.
— Non, murmura le serviteur d’une voix rauque, en regardant derrière lui. Pas maintenant. Pas elle.
Il trébucha, le coffre heurtant le sol avec un bruit sourd qui résonna dans toute la maison. Tom retint son souffle. Le serviteur se releva, se mit à genoux, les mains tremblantes sur le couvercle du coffre. Il essaya de tourner une clé attachée à son cou, mais ses doigts ne répondaient plus.
— Je suis désolé, dit-il, la voix brisée. Je n’ai pas réussi. Je n’ai pas pu la sauver. Elle brûle. Tout brûle.
La fumée, plus épaisse dans le salon, descendit comme un rideau. Le serviteur se mit à vomir une bile noire, courbé en deux. Tom voulut fuir — son instinct le tirait vers la sortie — mais quelque chose le retint. La clé. La clé qui pendait au cou de cet homme, et le coffre de fer qu’il protégeait de ses derniers efforts.
Le serviteur s’effondra lentement, le visage tourné vers le coffre, une main étendue comme s’il voulait le serrer une dernière fois. Il ne bougea plus.
Tom attendit dix secondes. Vingt. Sa poitrine commençait à brûler, la fumée qui montait du rez-de-chaussée se faisant plus noire, plus chaude. Il se leva d’un bond, traversa le salon en contournant un tapis qui commençait à fumer, et s’accroupit près du corps du serviteur.
Il saisit la clé — une petite chose en cuivre, tiède encore du cou de l’homme — et l’arracha d’un geste sec. Puis il posa les mains sur le coffre. Le métal était froid. Étrangement froid, comme s’il ne venait pas de ce monde de feu. Un dessin gravé courait le long du bord, trop fin pour être lu dans cette lumière dansante.
Tom n’avait pas le temps de réfléchir. Un craquement immense, suivi d’un rugissement, vint du côté de la grande coursive. Le plafond au-dessus de lui commença à grincer. La poutre maîtresse du salon se plia, et une tuile dégringola d’un mètre à sa gauche, se brisant en mille morceaux.
Il tira le coffre vers lui. Lourd. Une trentaine de livres, au moins. Mais pas vide, non — on pouvait entendre un léger glissement à l’intérieur, comme le bruit d’un objet qui roule au fond d’une boîte trop grande pour être vide de sens.
Il fallait sortir.
Il passa dans la cuisine, contourna les carcasses de volailles abandonnées sur la table, se hissa à travers une fenêtre étroite qui donnait sur une ruelle en contrebas. La chute lui mordit les chevilles, mais il amortit le coup en roulant sur les épaules, serrant le coffre contre son ventre comme un nourrisson.
Derrière lui, le toit de la maison se tassa avec un bruit d’os brisés. Des étincelles fusèrent dans le ciel, virant au rouge pur. Tom resta immobile quelques secondes, le souffle coupé, les oreilles bourdonnant de toutes les cloches d’alarme qui sonnaient dans la ville.
Il jeta un regard à la ruelle.
Elle était vide. Trop vide.
Dans les petites heures de l’incendie, bien avant que le feu ne vire au noir, Tom avait remarqué que Londres se vidait de ses humains en quelques instants. Quand le feu commença à se répandre, les voleurs s’étaient enfuis vers les quais, où l’eau promettait encore une sécurité précaire. Les habitants s’étaient jetés sur leurs effets personnels, chargeant charrettes et calèches de tapisseries et de meubles. Il n’y avait que les morts et les imprudents pour rester dans ce qu’il restait de la City.
Et pourtant, quelque chose clochait.
Il se releva, le coffre sous le bras droit, le sang battant dans ses tempes. Il fit trois pas vers l’extrémité de la ruelle, vers l’embouchure qui donnait sur Watling Street. Une main se posa sur son épaule.
— Tu as quelque chose qui ne t’appartient pas, dit une voix, grave, atone.
Tom se retourna, le couteau déjà dégainé — mais la main qui le tenait était trop forte, ses doigts comme des racines d’arbre. Un homme se tenait là, massif, un capuchon de laine brune tiré sur ses yeux, un cache-nez de cuir couvrant sa mâchoire. Derrière lui, deux silhouettes plus minces bloquaient la sortie de la ruelle. Leurs yeux, dans la lumière du feu, brillaient comme des pièces d’or.
— Lâche le coffre, dit l’homme. Tu es encore en vie. C’est une erreur de notre part.
Tom regarda sa main libre, celle qui tenait la clé de cuivre. Il la serra.
— Je ne savais pas que c’était à vous, dit-il. Je viens de le trouver. Le serviteur, il est mort.
— Et tu as volé un mort. C’est une offense à notre ordre.
Le premier homme avança d’un pas. Tom sentit la chaleur du feu sur sa nuque, un mur de flamme qui avançait à travers la rue derrière lui. Il n’avait que deux options : faire face aux trois hommes et au feu, ou sauter dans la cendre. Mais il n’avait même pas fini de se poser la question qu’un cri déchira le ciel — une poutre enflammée tomba de la façade de l’immeuble à droite, s’écrasant entre Tom et les assaillants, projetant un nuage de braises qui les fit reculer.
Tom ne réfléchit pas. Il courut vers le mur de flammes, non pas à travers, mais le long — un passage latéral, un enlacement de planches et de tonneaux abandonnés, qui conduisait, il l’avait vu la veille, vers un labyrinthe de ruelles sordides ravagées par les rats et les mendiants. Il n’eut pas le temps de voir si les hommes le suivaient. Il n’eut pas besoin de le voir. Les pas derrière lui étaient lourds, nombreux, réguliers.
Il tenait le coffre de fer comme un bouclier, contre son torse, la clé du serviteur mort dans sa paume — une ancre dans la tempête.
Le feu rugissait de tous les côtés, et Tom pensait à une phrase que son père répétait quand il était encore poseur de briques de cheminées : Le feu ne tue jamais celui qui sait le lire. Tom ne savait pas lire le feu. Mais il savait lire les rues — et dans ce labyrinthe de ruelles qui montaient en spirale vers le fleuve, les hommes en capuchon étaient loin de leur élément. Tom était chez lui ici, ou presque.
Derrière lui, une voix s’éleva, portée par le vent de feu :
— Il a le coffre. Retrouvez-le. Il est mort s’il ouvre ce qui ne doit pas l’être — et mort s’il le vend.
Tom serra la clé. Il ne savait pas ce que contenait le coffre, ni ce qu’il était. Mais la phrase de l’homme lui résonna dans la tête, comme une serrure qui tombe d’une porte qu’on n’avait pas encore osé franchir.
Qu’est-ce qui pouvait bien être pire que le feu pour forcer un voleur à courir plus vite ?
Il courut, la clé au poing, la ville en flammes dans son dos.