Le Concerto de Paris
Lire le chapitre 1: The Vacancy
La porte du bureau du directeur était restée ouverte, comme une bouche désarticulée. Des étudiants passaient devant sans oser regarder à l'intérieur, là où les gendarmes avaient emporté des cartons entiers de dossiers, deux heures plus tôt. Lefèvre était parti menotté, le visage gris, sans un mot pour personne. Certains disaient qu'il avait déjà été vu à la prison de la Santé, d'autres qu'on l'avait transféré à Fleury-Méragis. Peu importait. Il ne reviendrait pas.
La nouvelle de sa démission était tombée à midi, par voie d'affichage au tableau principal — une feuille A4 scotchée à la hâte, signée du recteur de l'académie. Démission officielle du directeur Lefèvre pour raisons personnelles. Tout le monde savait que c'était faux. Tout le monde avait vu les gyrophares dans la cour.
Autour d'Elise, le hall d'entrée bourdonnait de murmures contradictoires. Certains élèves jubilaient, d'autres semblaient sonnés, comme après un tremblement de terre. Une fille de première année s'était mise à pleurer sans raison apparente, et personne n'avait osé la consoler.
« Moreau ! »
Elise se retourna. Maître Jansen, le professeur d'harmonie, traversait la foule d'étudiants avec un dossier sous le bras. Il était l'un des rares membres du corps enseignant à n'avoir jamais soutenu Lefèvre ouvertement.
« Suivez-moi. Le conseil d'administration se réunit dans la salle Debussy. Vous y êtes convoquée.
— Pourquoi moi ?
— Vous le savez très bien. »
Il laissa la phrase en suspens et tourna les talons. Elise lui emboîta le pas, le cœur battant contre ses côtes comme un métronome affolé.
La salle Debussy, habituellement réservée aux répétitions de musique de chambre, avait été transformée en salle de réunion improvisée. Trois personnes étaient assises autour d'une table pliante couverte de tasses de café refroidi : Madame Berthier, professeure de violon, un homme en costume gris qu'Elise ne connaissait pas, et une femme aux cheveux blancs, très droite, que Jansen appela « Madame la Rectrice ».
« Asseyez-vous, mademoiselle Moreau », dit la rectrice sans préambule.
Elise s'installa sur la chaise qui lui était offerte, les mains sur les genoux, les doigts encore crispés de l'étreinte de son archet, des heures plus tôt.
« Vous avez été informée des événements concernant le directeur Lefèvre », poursuivit la rectrice. Sa voix était nette, parisienne, sans aucune aspérité. « Il est accusé de falsification de documents officiels, de détournement de subventions, et de tentative de corruption sur un concours national. »
Elise hocha la tête. Les mots tombaient comme des enclumes.
« En conséquence, le conseil a décidé de nommer un directeur intérimaire en la personne de Maître Jansen, ici présent, dans l'attente d'une restructuration complète. Mais ce n'est pas la raison de votre présence. »
La rectrice sortit une feuille estampillée du sceau du conservatoire et la fit glisser d'un doigt sur la table.
« Le Concours International de Printemps est conçu pour récompenser un seul lauréat. Ce lauréat était — selon la procédure officielle, vous comprendrez — prévu pour être mademoiselle Irina Volkova. Cette information a été communiquée à Lefèvre par le jury lui-même, six semaines avant l'épreuve, ce qui constitue une violation grave du règlement. »
Elise retint son souffle. Elle n'avait pas besoin de demander comment elle savait tout cela. Elle avait vu le dossier. Elle avait vu le nom de Victoire raturé, remplacé par le sien, en lettres capitales.
« Le jury ayant été dissous, aucun lauréat ne peut être désigné. Par conséquent, nous avons consulté les membres restants du conseil pour évaluer les candidatures. Vos résultats au tour préliminaire, mademoiselle Moreau, ont été jugés les plus solides. Le conseil est prêt à vous déclarer lauréate par défaut. »
La phrase flotta dans la pièce comme un accord suspendu. Madame Berthier la regardait avec une intensité douloureuse, comme si elle lui disait, par un simple regard : ne fais pas d'erreur.
Elise prit une inspiration. Elle n'avait pas pensé à ce moment précis. Depuis la veille, depuis la confrontation avec Lefèvre, depuis que tout s'était écroulé, elle n'avait pensé qu'à survivre, qu'à finir la journée. Et maintenant, on lui tendait la victoire sur un plateau d'argent, froide et vide comme une assiette de banquet après un décès.
« Je refuse », dit-elle.
Le silence qui suivit fut si profond qu'elle entendit la pendule du couloir marquer les demi-heures.
La rectrice fronça les sourcils. « Je vous demande pardon ?
— Je refuse d'être lauréate par défaut. Ce concours n'a jamais été équitable. Il était corrompu en amont, pas seulement pour Irina, mais pour tous les élèves qui se sont présentés en croyant qu'ils avaient une chance. Si je gagne, je veux gagner sur scène, devant un jury impartial, contre des concurrents qui jouent à armes égales. »
Madame Berthier ferma les yeux un instant, comme si elle avait espéré autre chose.
L'homme en costume gris prit la parole pour la première fois. « Mademoiselle Moreau, le budget du concours est gelé. Nous ne pouvons pas organiser une nouvelle édition avant l'année prochaine. C'est votre chance, si je puis me permettre. Votre carrière ne peut pas attendre un an.
— Ma carrière peut attendre. L'intégrité du concours, elle, ne le peut pas. » Elise se leva, les mains tremblantes mais la voix ferme. « J'ai découvert un système entier qui choisissait les gagnants avant même qu'ils ne jouent. Je ne veux pas être la nouvelle pièce de ce système. Je ne veux pas qu'on dise dans vingt ans que c'est moi qui ai profité de la chute de Lefèvre pour obtenir un titre volé. »
La rectrice la dévisagea longuement. Il n'y avait pas de mépris dans son regard, mais une forme de calcul. Elise se demanda ce qu'elle évaluait — sa sincérité ? Son ambition ? Son orgueil ?
« Et que proposez-vous, concrètement ?
— Que le concours soit reporté à l'automne, avec un nouveau jury, composé de professeurs extérieurs au conservatoire, sous contrôle de l'académie. Que les candidatures déjà enregistrées restent valables, et que de nouvelles puissent être déposées — pour celles et ceux qui avaient renoncé parce qu'ils