Le Concerto de Paris
Lire le chapitre 2: The Empty Hall
La salle était vide. Pas seulement déserte — vide, comme un corps dont on aurait retiré les organes. Les rangées de fauteuils en velours rouge s'étendaient dans la pénombre telles des côtes exposées, et la scène, nue, n'attendait plus personne.
Elise s'assit au bord de la scène, les jambes pendant dans le vide. Son violon reposait sur ses genoux comme un enfant endormi. Quatre jours. Quatre jours depuis qu'elle avait refusé la victoire offerte. Quatre jours depuis que Lefèvre était parti menotté, depuis que le directeur avait claqué la porte, depuis que le silence avait envahi les couloirs auparavant saturés de gammes et de murmures.
Quatre jours, et personne ne jouait plus.
Elle leva l'archet. Sans réfléchir, ses doigts trouvèrent la position — un si mineur, triste et rond comme une larme retenue. La mélodie s'éleva, hésitante d'abord, puis plus assurée. La Sarabande de la Partita n°2 de Bach. Camille la jouait souvent, dans cette même salle, tard le soir quand tout le monde était parti.
La note finale plana longtemps dans l'air avant de mourir contre les murs capitonnés.
— Tu joues sa phrase avec son accent.
Elise sursauta, l'archet glissant de ses doigts. Dans l'ombre du couloir latéral, une silhouette s'avança — bottes noires vernies, jupe plissée gris perle, et cette crinière rousse impossible à confondre.
— Victoire.
— Ne te lève pas. Je ne resterai pas longtemps.
Victoire s'approcha pourtant, ses talons claquant sur le parquet. Elle s'arrêta au bord de la scène, à trois mètres d'Elise, comme si cette distance était une ligne de démarcation qu'elle refusait de franchir.
— La Sarabande. C'était son morceau fétiche, dit Victoire, la voix plus douce que d'habitude. Le jour de l'audition d'entrée, elle l'a jouée avec un telle intensité que le jury a pleuré. Tous les trois. Même Maillard, qui n'a jamais pleuré de sa vie.
— Tu étais là ?
— J'étais derrière la porte. J'attendais mon tour. J'avais répété la Campanella de Paganini six heures par jour pendant trois mois, et je savais, en l'écoutant, que je ne pourrais jamais la battre sur l'émotion.
Elise resta silencieuse. Dans le bureau du directeur, elle avait appris des choses sur Camille — mais pas cela. Pas cette image d'une Camille rayonnante, transformant la musique en larmes.
— Elle t'a offert son parrainage, n'est-ce pas ? demanda Elise.
Victoire éclata d'un rire dur, presque cassé.
— Offert ? Il me l'a imposé comme on impose une sentence. « La place d'Elise est compromise, m'a-t-il dit. Toi, tu es malléable. Signe. » Il avait un dossier sur moi, évidemment. Ma mère à l'hôpital, les factures qui s'accumulent, mon père qui a disparu il y a dix ans. Tout était là, imprimé noir sur blanc.
— Tu as refusé.
— Je l'ai regardé droit dans les yeux et je lui ai dit qu'il pouvait brûler son dossier. Je préfère retourner à la couture que de devoir ma carrière à un assassin.
Le silence retomba entre elles, mais il était différent maintenant — moins hostile, plus poreux.
Elise posa son violon contre son épaule, sans jouer, juste pour sentir le bois contre sa joue.
— Quatre jours. Quatre jours que tout est arrêté. Pas de concours, pas de répétitions, pas de professeurs. J'ai l'impression d'être une corde qu'on n'accorde plus.
— C'est exactement ce qu'ils veulent, dit Victoire. Ils nous laissent nous dessécher. Quand on sera assez désespérés, on acceptera n'importe quelle moitié de pain qu'ils voudront bien nous jeter.
— Tu penses qu'il y aura un autre concours ?
Victoire haussa une épaule élégante.
— La direction par intérim a d'autres priorités. Asseoir son pouvoir, rassurer les mécènes, vérifier que personne ne parle trop fort de Lefèvre. La musique, elle, peut attendre.
Elise fit glisser ses doigts sur les cordes, produisant un accord sourd.
— Je ne peux pas attendre.
— Personne ne peut attendre. C'est toute la question.
Un nouveau silence. Dans la coursive, le concierge fit passer son trousseau de clés avec un cliquetis métallique qui résonna dans l'obscurité.
— J'ai une idée, dit soudain Elise, la voix plus ferme. Un truc peut-être fou, mais l'idée que le conservatoire puisse rester muet me rend malade. On pourrait organiser un concert. Ici ou ailleurs. Un concert ouvert, gratuit, avec des étudiants qui veulent jouer. Pas de jury. Pas de classement. Pas de mécènes.
Victoire plissa les yeux.
— Pour qui ?
— Pour eux. Pour les étudiants qui ne peuvent pas payer les cours particuliers à cent cinquante euros de l'heure. Pour les gamins des banlieues qui n'ont jamais mis les pieds dans une salle de concert parisienne. Camille venait d'une cité à Nanterre, tu le savais ?
Victoire ne répondit pas, mais son expression se fit plus dure. Elle resta immobile environ sept secondes — Elise compta — avant de dire :
— Tu sais ce que ça implique ? On va se mettre tout le monde à dos. La direction, les professeurs, les élèves qui jouent le jeu. Quand on est musicien à Paris, on ne mord pas la main qui tient le programme.
— La main qui tenait le programme est en garde à vue, Victoire. Et sa main à lui tenait Camille par la gorge le jour où elle est tombée.
Le mot tomba entre elles, lourd et précis. Victoire détourna le regard, vers les fauteuils vides.
— Ses parents ne sauront jamais, murmura-t-elle. Il a étouffé l'affaire avant que quiconque puisse ouvrir la bouche.
— Alors ce concert, ce sera pour eux aussi. Pour sa mémoire. Pour que son nom ne soit pas enterré avec lui.
Victoire lâcha un souffle, long et contrôlé, celui d'une pianiste avant un accord exigeant.
— La salle Debussy est libre samedi soir. Le concierge, M. Charpentier, il me doit une faveur. Sa fille a eu une bourse grâce à une lettre que j'ai écrite.
— Tu as écrit des lettres de recommandation ?
— J'ai des relations. Je m'en sers rarement. Mais pour ça… Pour ça, je m'en sers.
Elle sortit son téléphone, tapa rapidement un message, le rangea.
— Ce n'est pas tout, ajouta-t-elle, le regard soudain plus aigu. Si on fait ça, on le fait bien. Il faut un soliste principal, quelqu'un qui porte le concert sur ses épaules, une tête d'affiche que le public viendra voir. Et il faut comprendre pourquoi Lefèvre a choisi Camille, puis toi, puis moi. Il y a un fil que je n'arrive pas à saisir.
— Quel fil ?
— Un commanditaire, peut-être. Une personne qui n'apparaît jamais, mais qui tire les ficelles depuis l'ombre. Les gens comme Lefèvre ne travaillent jamais pour eux-mêmes. Ils obéissent. Et quelque chose me dit que cette personne-là n'a pas fini avec ce conservatoire.
Elise sentit un frisson courir le long de sa nuque. Elle avait cru qu'en refusant la victoire, elle mettait fin à la partie. Mais ce que Victoire venait de dire résonnait comme une gamme commencée sans note finale — une dissonance suspendue dans l'air.
— Alors on commence demain matin, dit Elise. Distribution des rôles, affiches, bouche-à-oreille. Et on jouera dans cette salle que Camille aimait, pour tous ceux qui n'ont jamais eu le droit d'y entrer.
Victoire sourit — un vrai sourire, oblique et électrique.
— Toi au violon, moi je m'occupe de l'organisation. Et peut-être qu'à la fin, on saura enfin pourquoi elle est morte.
Elle recula vers la sortie, ses talons rythmant une marche silencieuse.
— À demain, Elise.
— À demain, Victoire.
Quand la porte de la salle se referma, Elise resta seule dans le noir. Elle porta le violon à son menton et, cette fois, au lieu de la Sarabande, elle attaqua les premières mesures d'une pièce qu'on ne lui avait jamais apprise — un concerto inconnu, dont les notes semblaient venir d'une mémoire qui n'était pas la sienne.
C'était le morceau que Camille avait composé en secret, que personne n'avait jamais entendu.
Elise ne savait pas comment elle connaissait ces notes.
Elle ne savait pas pourquoi ses doigts les trouvaient avec une précision si parfaite.
Mais quelque part, dans la poche de sa veste, le petit mot que Camille lui avait laissé avant de mourir semblait peser davantage qu'une simple feuille de papier : « Trouve la liberté dans ta musique. »
Ce n'était pas un conseil.
C'était une instruction.