Le Concerto de Paris
Lire le chapitre 4: The Open Note
L’air sentait la cire et le bois ciré, cette odeur que la salle de classe n’avait pas perdue depuis qu’Elise y avait elle-même passé ses premières auditions, tremblante, quatre ans plus tôt. Aujourd’hui, elle se tenait à la place du maître. Pas le vieux lutrin de chêne, non — elle avait fait déplacer les chaises en demi-cercle, brisé la hiérarchie. Les élèves la regardaient, archet en suspens, certains avec déférence, d’autres avec cette lueur de défi qu’elle reconnaissait bien. Elle l’avait eue, cette lueur, souvent. Elle l’avait encore, quelque part.
— Encore une fois, dit-elle, mais cette fois, écoutez-vous.
Un garçon roux, dix-sept ans peut-être, leva la main sans attendre.
— Mais on joue chacun notre partie, madame. On ne peut pas s’écouter, on est concentrés sur la partition.
Elise sourit. Un sourire patient, presque maternel. Elle avait vingt-trois ans, mais l’assurance d’une femme qui avait traversé une guerre — une guerre de notes et de silences.
— Vous jouez une sonate pour deux violons, répondit-elle. Pas deux solos simultanés. Si vous n’entendez pas votre partenaire, vous n’entendez pas la pièce. Recommencez.
Le garçon échangea un regard avec sa binôme, une jeune fille aux nattes serrées qui semblait tout aussi perplexe. Ils levèrent leurs archets. Dans la demi-seconde de silence qui précéda l’attaque, la porte du fond s’ouvrit sans bruit.
Victoire entra, deux cahiers sous le bras, les cheveux courts désormais — elle les avait coupés après le scandale, comme pour se libérer d’un poids. Elle ne frappa pas, ne s’annonça pas. Elle avait cessé de le faire depuis qu’elles partageaient ce cours, depuis qu’elles avaient compris que la formalité n’était qu’une autre forme de distance.
Elle s’assit au fond, dans l’ombre, croisa les jambes. Elise la vit du coin de l’œil mais n’interrompit pas.
La sonate de Leclair reprit. Cette fois, le garçon roux écouta. On le vit à la façon dont son poignet se détendit, à la seconde où il cessa de forcer. La fille aux nattes sourit presque, sans rompre sa ligne. Le dernier accord se posa, léger, parfaitement aligné.
— Voilà, dit Elise. Vous avez entendu ? Vous l’avez entendue respirer ?
Le garçon hocha la tête, un peu honteux, un peu fier.
— C’était… différent.
— C’était juste. La prochaine fois, faites-le dès la première prise.
Les élèves se levèrent, rangèrent leurs instruments dans un froissement de housses et de timbales. Ils vinrent saluer Elise une dernière fois, puis, en passant devant Victoire, certains s’inclinèrent plus bas, presque instinctivement. Victoire ne les corrigea pas. Elle avait appris à accepter les marques de respect qu’elle avait si durement gagnées.
Quand la salle fut vide, Elise laissa son archet tomber de ses doigts, le laissa pendre dans le silence.
— Trois mois de travail, murmura-t-elle, et ça commence enfin à ressembler à de la musique.
Victoire se leva, s’approcha de la fenêtre, les mains dans les poches de son pantalon noir. De là, on voyait la cour, les marronniers en fleur, un groupe d’étudiants qui riaient. Un an plus tôt, cette même fenêtre avait été noire, fermée, hostile. Le conservatoire avait changé. Pas seulement les murs — les gens.
— C’était bien, dit Victoire. Le roux, il a le don. Mais il a peur du silence.
— C’est le silence qui fait la musique, répondit Elise.
Elle rangea son propre violon avec des gestes précis, devenue habituée.
— Tu veux bien rester ? demanda-t-elle soudain. J’ai une partition, sur le lutrin, que je n’arrive pas à ouvrir seule.
Victoire se retourna, un sourcil levé.
— Une partition que tu ne peux pas ouvrir seule ? Depuis quand Elise Moreau a besoin d’aide pour lire une note ?
— Depuis que j’ai arrêté de tout faire seule.
Il y eut un silence. Un de ceux, précisément, qui font la musique.
Elise sortit de son sac une feuille de papier jaunie, recopiée à la main, pliée en quatre selon des lignes anciennes. Victoire reconnut la calligraphie avant même qu’Elise ne la déplie.
— Celle de Camille, dit-elle. La composition secrète ? Tu l’as encore.
— Je l’ai toujours. Et je ne sais toujours pas comment je la connaissais. Je l’ai jouée, ce soir-là, comme si je l’avais apprise enfant. Ses doigts sur les miennes. Ses notes dans mes bras.
Victoire s’assit en face d’elle, sur une chaise qu’elle tira sans bruit, s’appuya sur ses genoux.
— On pourrait la jouer ensemble, dit-elle. Pas en concert. Ici, maintenant, pour personne d’autre que ce mur et ces pupitre.
Elise hésita une seconde, puis acquiesça d’un hochement de tête.
Elles accordèrent leurs instruments en silence. Le geste de Victoire était sec, efficace. Celui d’Elise, plus lent, presque une caresse au chevalet. Puis Elise posa la partition entre elles sur un pupitre à trois pieds, qui tremblait légèrement, et qu’elle cala avec un morceau de liège qu’elle avait dans la poche.
— Elle est étrange, cette musique, dit Victoire en parcourant les portées. Je la vois. Elle change de tonalité sans prévenir. Elle est triste et gaie dans la même mesure.
— Elle était contradictoire. Camille, je veux dire. C’est peut-être pour ça.
— Tu l’as à peine connue, non ?
Elise ne répondit pas. Elle leva son archet.
Et elles jouèrent.
Ce qu’elles produisirent n’était pas parfait. La première entrée de Victoire fut un peu en retard, et Elise accentua une note qu’elle aurait dû laisser s’effacer. Mais il y avait entre elles quelque chose d’essentiel — un lien tissé dans l’échec et le refus, dans une salle de concert vide quelques mois plus tôt, quand elles avaient compris qu’elles étaient des alliées plutôt que des rivales. Et la musique de Camille, venue de nulle part, tombée entre leurs mains comme une lettre ouverte, semblait les connaître déjà.
Lorsque la dernière note s’éteignit, aucune ne parla. Le son resta suspendu comme un parfum.
Et des applaudissements s’élevèrent de l’encadrement de la porte.
Elles sursautèrent ensemble. Un groupe d’étudiants était là — le roux, la fille aux nattes, deux autres — qui n’étaient jamais partis, qui étaient restés, accroupis près du mur, à les écouter sans qu’elles les voient.
Le garçon roux sourit, presque en s’excusant.
— On n’est pas partis. On voulait vous demander… un dernier conseil. Et on vous a entendues. C’était mieux que tout ce qu’on a joué toute l’année.
Elise regarda Victoire. Victoire haussa les épaules, un demi-sourire aux lèvres.
— Allez viens, dit Elise, on va vous montrer comment on fait dialoguer deux instruments sans se marcher dessus.
Ils reformèrent le demi-cercle. Peut-être pas en parfait silence, cette fois, mais avec une attention nouvelle. Les doigts du garçon roux tremblaient légèrement, mais il tenait son archet comme s’il portait quelque chose de précieux, et non plus comme une arme.
La leçon dura une heure. À la fin, les élèves partirent enfin, chargés de conseils, leurs yeux brillants de fatigue heureuse. Quand la salle fut de nouveau vide, Elise et Victoire restèrent assises côte à côte sur deux vieilles chaises de bois qui grinçaient sous leur poids.
— Tu te souviens, dit Victoire, de ce que tu m’as dit cette nuit-là, quand tout s’est effondré ? Que tu ne voulais pas gagner une compétition truquée ?
— Non, fit Elise. Non, je t’ai dit autre chose. Je t’ai dit que nous allions la faire, cette compétition, mais que personne ne serait choisi à l’avance.
Victoire se tourna vers elle.
— Et tu l’as fait. Tu as refusé la victoire par défaut. Tu as exigé une nouvelle audition, publique, notée par un jury tiré au sort. Tu as gagné. Pas le concours — cette saison, il n’y a pas eu de lauréat, ils ont décidé de ne pas en désigner. Tu as gagné autre chose. Tu as gagné de dormir la nuit sans te demander qui avait été acheté.
— Nous avons gagné, murmura Elise. On n’y serait pas arrivées seules, toi et moi.
Des rires montèrent de la cour. Des enfants, peut-être, du quartier — le conservatoire avait ouvert des ateliers gratuits le samedi, pour ceux qui n’avaient pas les moyens de payer un cours particulier. Une fiole d’encre qui s’était déversée, et qui continuait de se répandre lentement.
— À propos, dit Victoire, se levant pour jeter un coup d’œil à la fenêtre, on m’a demandé ton numéro. Un directeur de conservatoire de Lyon, il veut monter un échange pédagogique.
— Tu le lui donneras.
— Tu es sûre ? Il a une réputation… de séducteur invétéré.
— Le temps où je laissais les autres choisir pour moi est fini, répondit Elise avec un sourire. Donne-lui le numéro de la secrétariat. Ils ont l’habitude de me filtrer.
Victoire éclata de rire — un rire franc que le conservatoire avait rarement entendu, un an plus tôt, mais qu’elle jetait maintenant à la volée, sans calcul.
— Tu es devenue terrible, Moreau. Je t’aime bien comme ça.
Elise se leva aussi, prit son violon dans sa main, mais ne le rangea pas. Elle le gardait contre elle comme une compagne.
— Tu joues encore quelque chose pour le plaisir ? demanda-t-elle.
— Depuis que tu m’as forcée à recommencer, répondit Victoire. Mais sans public. Seulement pour moi. Mon infirmière dit que c’est thérapeutique. Je lui réponds que c’est beaucoup mieux que des médicaments.
Elise rit doucement. Puis, sans crier gare, sans l’avoir prémédité, elle leva son violon et attaqua une phrase — un début de mélodie qu’elle connaissait, un air improvisé, à la limite du taquin.
Victoire n’hésita qu’une fraction de seconde, puis, avec un sourire, elle répondit. Leur duo improvisé traversa la salle, sortit par la porte entrebâillée, descendit l’escalier, et retomba, sans le savoir, dans les oreilles des quelques élèves qui traînaient encore dans le hall. Ils se turent.
Deux violons, une conversation. Aucun n’essayait de couvrir l’autre.
La phrase d’Elise se termina exactement sur la seconde du dernier accord de Victoire. Elles firent silence ensemble, respirèrent ensemble, puis rirent toutes deux.
Elise s’approcha de Victoire. Les autres les regardaient depuis le hall, figés.
Elle se pencha et murmura, assez fort pour que seul son amie l’entende, mais assez clairement pour que chacun comprenne la plaisanterie :
— Pas de vainqueurs prédéterminés ici.
Victoire lui rendit son sourire.
Elles restèrent ainsi un instant — deux femmes, deux violons, une salle pleine d’échos et de possibles — puis Victoire posa la main sur l’épaule d’Elise avant de s’en aller, ses cahiers sous le bras.
Elise fut seule, pour la première fois depuis des heures.
Elle rangea son violon lentement, essuya la colophane, replaça le tissu de soie. Ses doigts trouvèrent un objet dans son sac, oublié depuis le matin, qu’elle n’avait pas eu le temps de lire — une enveloppe, timbrée de la poste de province, portant une écriture fine et régulière qu’elle connaissait bien.
Elle s’assit sur le bord de la scène, les jambes pendant dans le vide, et ouvrit la lettre. Un papier simple, sans en-tête. Une odeur de lavande séchée, de celles qu’on glisse au fond des tiroirs.
Ma chère Elise,
Je ne sais pas si tu te souviendras de moi. Camille. Celle qui jouait dans le hall, qui t’avait donné un conseil, un soir, quand tu pleurais sur ton archet. Tu n’as jamais su d’où me venait cette chanson que tu as jouée, mais moi si. Elle venait de toi, ou plutôt de la musique que tu n’avais pas encore écrite — une prière. Je te l’ai confiée, cette nuit-là, parce que j’ai compris que tu la jouerais mieux que moi. Et tu l’as fait, je l’ai su. Je l’ai entendue jusqu’ici.
Depuis, j’ai quitté Paris. J’ai arrêté la course. Je me suis mariée il y a deux ans dans une église de village — et, oui, c’est bien un mari qui m’attend, un instituteur qui ne sait pas lire une partition mais qui sait écouter. C’est encore mieux que tout ce que j’ai appris au conservatoire.
Je l’ai vu dans le journal. Tu as réformé l’audition. Tu as rouvert la porte aux élèves boursiers. Tu es devenue professeur dans la même salle où on nous apprenait à nous haïr.
Je ne suis pas surprise. Je t’ai vue, cette nuit-là. Tu portais en toi quelque chose que les autres n’avaient pas : la certitude que la musique n’est pas une compétition, mais une conversation.
Je t’écris pour te dire que je me marie dans trois semaines, le samedi, à la mairie de Saint-Julien-le-Petit, dans le Loir. Il y aura un repas sous les tilleuls. Un orchestre de village. Et une place pour toi, si tu veux venir. Tu n’as pas besoin de jouer — seulement d’être là, ou de ne pas venir, et de lire ces mots comme un adieu sans tristesse.
Je vis bien, désormais, sans que personne ne décide pour moi.
Trouve, toi aussi, ta liberté dans la musique.
Camille
Elise relut la lettre deux fois. La pluie s’était mise à tomber derrière la vitre, fine comme une caresse de corde frottée. Elle regarda la phrase : « Je vis bien, désormais, sans que personne ne décide pour moi. »
Elle replia la lettre, la glissa dans son étui, sous le colophane, comme un talisman.
Au-dehors, la lumière baissait sur Paris. Mais elle n’avait pas peur du crépuscule.
Sa respiration se fit plus lente. Ses épaules, qui portaient encore, un an plus tard, des ombres de la salle de concours et des rumeurs, se détendirent.
Elle sourit. La vie, après tout, n’avait pas besoin d’être une note triomphale. Elle pouvait être un accord tenu, simple et complet, qui n’avait pas besoin d’être joué fort pour résonner longtemps.
Elle s’appuya contre le pupitre de bois tiède, ferma les yeux et s’autorisa pour la première fois un sentiment aussi simple que vrai : la paix.