Le Concerto de Paris
Lire le chapitre 3: A New Movement
La salle était pleine à craquer. Trois cents personnes, peut-être plus, tassées sur des chaises pliantes que les étudiants avaient eux-mêmes alignées dans la cour de la rue de Madrid. Des bougies, posées sur des tréteaux, tremblaient dans l'air du soir. Le programme n'avait été imprimé que la veille, sur du papier recyclé, et passé de main en main comme un tract politique.
« Tu es prête ? » Victoire apparut à côté d'Elise, sa silhouette mince découpée contre la lueur des réverbères. Elle tenait son alto dans son étui, prête à jouer. Elle avait troqué son habituel tailleur strict pour une robe simple, noire, sans fioritures. Elle ressemblait à ce qu'elle était censée être : une musicienne.
Elise serra contre elle le vieil étui en cuir brun que le concierge avait retrouvé dans le fond d'un placard, deux semaines après la mort de Camille. Le nom de la jeune femme y était gravé en lettres dorées, à moitié effacées.
« Je crois que oui », dit-elle.
Elle ouvrit l'étui. L'instrument était un Vuillaume de 1863, un violon que Camille avait acheté à crédit, en renonçant à trois ans de vacances et de sorties. Elise passa un doigt sur la table, vernie comme une peau. C'était presque une automutilation que de le sortir, de le soumettre à l'air libre, aux regards. Mais c'était aussi une résurrection.
Dans le couvercle, elle l'avait déjà remarqué, tant de fois, sans oser y toucher : un petit papier à musique, jauni, plié en quatre. Elle l'ouvrit à nouveau. L'écriture était fine, nerveuse, celle de quelqu'un qui écrit vite avant de mourir. *Trouve la liberté dans ta musique.*
Elle sourit. Tout à l'heure, avant le concert, elle avait eu une panique : un tremblement au poignet, une respiration saccadée, le souvenir de toutes les fois où elle avait joué pour gagner, pour plaire, pour exister. Et puis cette phrase lui était revenue, comme un murmure de l'autre côté d'un mur.
« Je vais jouer pour moi. Pour Camille. Pour eux. Et peut-être que ça suffira. »
Victoire leva un sourcil, mais ne dit rien. Cette femme, qui était sa rivale il y a encore un mois, avait appris à se taire aux bons moments. Elle posa son alto, sortit son archet déjà juste, et joua une note, douce. Un la.
Elise tendit la main. Victoire prit le billet, le lut, le replia, le lui rendit sans commentaire. Il y avait quelque chose dans ses yeux — pas de mépris, pas d'ironie. Quelque chose qui ressemblait à du respect.
« On y va », dit Victoire.
Elles montèrent sur l'estrade fait de caisses de bois. Le silence tomba, non pas le silence glacé des salles de concours, mais un silence curieux, chaleureux, celui d'un public venu pour être touché. Les étudiants se massaient devant, accroupis sur le gravier, leurs instruments encore dans leur sac. La directrice par intérim, qui s'appelait Madame Roche, s'était discrètement assise au troisième rang, derrière des parents d'élèves. Elise la vit, et sourit : elle n'avait plus peur d'elle.
« Bonsoir. » Sa voix résonna, trop forte, dans cette cour dépourvue d'architecture. Elle baissa d'un cran. « Nous sommes ici pour une chose simple : jouer de la musique, sans autre enjeu que le plaisir de se faire entendre. Pour Camille, dont nous sommes nombreux à avoir eu peur. Et pour vous. Merci d'être venus. »
Pas de programme. Pas de premier prix. Pas de délibération. Un récit libre, que Victoire avait rédigé en trois heures, en puisant dans des pièces de tous les siècles, du baroque au contemporain, avec quelques arrangements simples. Les étudiants sourdaient des applaudissements timides entre chaque morceau, puis de plus en plus forts, puis des rires quand deux garçons du département de percussions improvisèrent un duo burlesque.
Puis vint son tour, seul. Victoire recula, la laissant seule sur l'estrade, le Vuillaume de Camille sous le menton.
Elise ferma les yeux. Elle pensa aux phrases de la note, encore une fois, puis elle effaça tout. Là-bas, dans la nuit, se profilait la silhouette de Sacré-Cœur. Ici, devant elle, cent vingt élèves perdues, des voisins accoudés à leurs fenêtres, des parents, un ancien professeur de solfège qui pleurait sans bruit.
Elle joua la Chaconne de Bach. Certains disaient que c'était une inscription sur une tombe. Ce soir, elle ne jouait pas une tombe. Elle jouait une porte qui s'ouvre.
Et quelque chose se produisit. À mi-mouvement — au moment où la basse obstinée revient après le grand cri de la partie centrale — un vent léger se leva. Il fit trembler les flammes des bougies sur les tréteaux. Les pages du programme imprimé que quelqu'un avait oublié sur une chaise s'envolèrent. Personne ne les rattrapa. Personne ne bougea. Le public entier était suspendu, comme pris dans un filet invisible. Elise sentit que son archet glissait tout seul, que ses doigts trouvaient les notes sans qu'elle les commande, comme si l'instrument connaissait la route. Elle pensa à Camille : sa mort, son sourire, la phrase écrite à la hâte. Ce n'était pas un adieu. C'était une transmission.
La dernière note résonna dans la cour, longuement. Le silence dura un moment qui parut infini. Puis ce fut une vague, elle monta du fond de la foule, submergea l'estrade, la fit trembler comme une feuille. Les étudiants étaient debout, les mains rouges d'avoir trop applaudi, des larmes sur les joues de certains. Un homme âgé, au premier rang, criait « bis » d'une voix éraillée.
Elise laissa l'archet pendre au bout de son bras, tête baissée, le menton encore sur la mentonnière. Elle n'avait pas gagné. Elle n'avait rien perdu.
Quand la foule se fut dispersée, quand les étudiantes eurent remisé les chaises et soufflé les bougies, Elise resta seule un instant avec Victoire. Madame Roche s'approcha, les mains jointes.
« Vous pourriez enseigner ici, dit-elle, simplement.
— Peut-être, répondit Elise. Je vais y penser. »
La directrice par intérim hocha la tête, puis s'éloigna, les mains dans les poches d'un manteau sans élégance.
Victoire ramassa l'étui — le Vuillaume y était déjà glissé, la note pliée sous la lanière intérieure. Elle le tendit à Elise.
« Tu seras la meilleure prof que cette école aura jamais connue. »
Elise prit l'étui, le serra contre sa poitrine comme on serre un enfant. Elle avait dix-neuf ans et demi. Elle n'avait jamais été aussi sûre de quelque chose de sa vie.
Sur le chemin du retour, rue de Madrid, dans le froid qui sentait le chèvrefeuille et l'essence, elle s'arrêta sous un lampadaire, ouvrit le couvercle une dernière fois. La note était là. Mais, dans la lumière jaune, son regard fut attiré par quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant. Au verso du billet, à peine visible, il y avait une petite écriture, quasi illisible tant elle était fine — une écriture autre que celle de Camille ? Une série de noms, alignés en colonne, suivis de chiffres incohérents. Des dates ? Un compte ?
Elise retourna le papier, le vit de plus près. C'était un relevé de paiements, de virements, vers une adresse qu'elle connaissait bien — non, pas une adresse, une simple initiale : "L."
Lefèvre. Ou bien ? Une autre ligne, au-dessus, portait la mention suivante : *« Pour services rendus. Suite au versement complet, vous recevrez les enregistrements. »*
Elise sentit sa gorge se serrer. La note de Camille n'était pas un conseil. C'était une preuve. Et quelqu'un, quelque part, allait vite comprendre qu'elle venait de la lire.
Elle leva la tête vers les fenêtres éteintes du conservatoire. Là-haut, dans le bureau du troisième étage, une silhouette venait de bouger. Derrière une vitre, une main baissa le store.