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Le Contrat de Façade

Lire le chapitre 10: Script in the Fire

Il y avait dans le bureau de Nadia Fontaine cette odeur de cuir neuf et de café trop serré qui donnait envie de se méfier de tout ce qui allait suivre. Elise s’était assise en face du bureau en acajou sans attendre qu’on l’y invite, les mains à plat sur les genoux, le dos droit. Elle avait enfilé son tailleur gris perle, celui qui la faisait paraître plus âgée, plus sérieuse, plus banquière. Il fallait ça pour négocier.

« J’ai lu le scénario, dit Nadia en poussant une enveloppe kraft épaisse vers elle. *Les Cendres du pont*. Trois cent mille de budget, un tournage en Picardie, huit semaines, pas de chauffage dans les loges, et un rôle de femme qui bat son mari. Vous êtes sûre que c’est ce que vous voulez ? »

Elise saisit l’enveloppe. Elle ne l’ouvrit pas encore. Elle avait appris à ne pas montrer son appétit.

« Je veux jouer, Nadia. Pas être jolie sur un tapis. »

Nadia la regarda longuement, comme on regarde un actif risqué avant d’investir. Puis elle hocha lentement la tête.

« Le rôle est à vous. On commence le repérage dans quinze jours. »

L’euphorie dura exactement le temps du trajet en taxi jusqu’à l’appartement de Theo, c’est-à-dire onze minutes. Onze minutes à sentir la victoire lui chauffer la poitrine, à composer le message qu’elle enverrait à son agent, à imaginer les têtes de ceux qui l’avaient enterrée après le scandale Abel. Elle ouvrit la porte avec son code — le code qu’il lui avait donné pour la figuration, jamais pour la vérité — et trouva Theo au téléphone dans le salon, les mâchoires serrées, une main plantée dans ses cheveux blonds déjà en désordre.

« Non, écoutez-moi, dit-il dans le combiné, c’est une catastrophe d’image, on ne peut pas la laisser faire ça, pas maintenant. »

Il la vit. Son visage changea — pas assez vite.

« Je vous rappelle », lança-t-il, et il raccrocha.

Elise restait dans l’embrasure de la porte, l’enveloppe kraft serrée contre sa poitrine comme un bouclier.

« Qu’est-ce qui est une catastrophe d’image ? » demanda-t-elle doucement. Trop doucement. C’était sa voix de scène, celle qu’elle prenait pour les rôles de victime. Elle la détestait.

Theo souffla par le nez. Il portait une chemise blanche, col ouvert, et dans la lumière de fin d’après-midi il ressemblait exactement à ce qu’il était : l’acteur le plus propre de l’industrie, celui à qui rien ne collait jamais. Sauf elle. Elle lui collait, visiblement.

« J’ai eu un appel de l’équipe de Nadia, dit-il. Tu as signé *Les Cendres du pont*. »

« Je savais que tu étais au courant avant que je te le dise. »

« On ne signe pas ce film-là, Elise. »

Elle rit. Un vrai rire, pas mauvais, juste incrédule.

« C’est toi qui me dis ça ? Toi qui planches en secret sur ta production avec la même Nadia derrière mon dos ? »

Il s’approcha d’elle, et son ombre tomba sur elle comme un couvercle.

« Ce n’est pas pareil. *Fracture*, c’est un film propre, porteur, ça va asseoir ma marque. Ton truc, c’est une femme battue, des scènes de violence, du cinéma d’auteur français qui ne sortira nulle part. L’image du couple, tu la brises. Les tabloïds vont dire que tu m’entraînes dans ta noirceur, que ton passé te rattrape, que tu rejoues le drame Abel. »

Le prénom d’Abel claqua dans la pièce comme un coup de feu. Il n’avait jamais prononcé ce nom devant elle. Ils n’avaient jamais eu besoin de le prononcer ; il était écrit partout, dans les non-dits, dans les contrats, dans la façon dont Theo évitait de la toucher en public quand un photographe risquait de croiser la trajectoire de leur bourreau.

« Ne parle pas d’Abel, dit-elle. Tu n’as pas le droit. »

« J’ai le droit de protéger ma carrière. C’est ça, le contrat. Tu as signé. »

Elle déchira l’enveloppe kraft avec le pouce. Le papier céda mal, avec un bruit de déchirure qui lui parut merveilleusement obscène. Elle sortit le script, le tint à hauteur de sa poitrine.

« Je jouerai dans ce film, Theo. Que ça te plaise ou non. »

« Alors on a un problème. »

C’était presque drôle. Elle avait traversé des tempêtes médiatiques, un scandale national, des dettes qu’elle remboursait une à une comme des pénitences. Et là, elle découvrait que ce qui pouvait la briser, c’était davantage un contrat que son propre cœur. Ils restèrent face à face une longue minute, chacun campé sur son camp, chacun convaincu d’avoir raison, ce qui est le propre des batailles perdues.

« Je sors, dit-elle enfin. J’ai besoin d’air. »

Elle traversa le couloir pour se réfugier dans son ancien bureau, celui qu’elle n’utilisait plus que comme vestiaire, mais ses pas la menèrent plus loin, dans le couloir ouest, celui que Theo gardait fermé à clé. La porte était entrouverte. Un courant d’air avait dû la pousser, ou la négligence qui s’installe dans tous les ménages de façade.

Elle aurait dû la fermer. Elle le sut immédiatement, avec cette certitude que donnent les erreurs fatales : celle d’être au mauvais endroit au mauvais moment, celle de ne pas reculer. Mais quelque chose d’animal la tira vers l’intérieur.

La pièce était petite. Une table de travail de fortune, un ordinateur portable fermé, des piles de papiers qu’il avait dû trier et re-trier. Au centre de la table, posé à plat comme un objet de culte, un carnet en cuir noir. Il dépassait sous une chemise cartonnée portant l’inscription manuscrite *FRACTURE / brouillon 7*.

Pas un scénario de producteur. Ça, elle l’avait compris au gala. Mais il y avait autre chose, à côté, une simple chemise en carton gris, usée aux coins, sans titre. Quelqu’un avait écrit au feutre : *Ne pas lire*.

Elise resta immobile deux secondes. Le poids du script des *Cendres du pont* dans sa main gauche, le poids du silence dans sa droite. On ne lit pas ce qui est marqué *Ne pas lire*. C’est une règle élémentaire de civilité et de survie.

Elle ouvrit la chemise.

Les pages étaient des photocopies, mal collationnées, avec des annotations en rouge dans la marge. Une écriture nerveuse, presque illisible. Une écriture qu’elle connaissait pour l’avoir vue sur des notes de régie, des bordereaux de production, des mots griffonnés sur des serviettes de table lors d’un dîner qu’elle voulait croire spontané. La première page portait un titre : *La Dernière Année*.

Elle commença à lire la seconde ligne sans s’en rendre compte, happée par une phrase qu’elle connaissait. Une phrase que sa mère lui disait, quand elle était petite, avant les scandales, avant les contrats, avant tout ça. « Tu danses comme une algue dans le courant, ma puce. » La phrase exacte. Les mots exacts. Posés là, en rouge, sur une page que Theo n’aurait jamais dû écrire.

Quelque chose se figea en elle. Elle tourna la page. Puis une autre. Le souffle coupé par ce qu’elle découvrait : un récit à la première personne, écrit par un homme. Un récit sur une femme qu’il avait aimée et perdue. Une femme actrice. Une femme qui avait traversé un scandale. Une femme qui dansait.

Elle entendit des pas dans le couloir.

— Elise?

Sa voix était proche. Beaucoup trop proche. La voix de Theo, un ton plus dur qu’à la normale, et derrière lui, venant du salon, la sonnerie insistante de son téléphone.

— Elise, tu es là?

Elle regardait la dernière page du brouillon. La dernière ligne, écrite à la main, sans ponctuation, comme un cri interrompu :

*Elle ne saura jamais que j’ai écrit ça pour elle.*

La feuille tremblait. Sa main tremblait. Et quelque part, très loin, dans l’autre partie de sa conscience, elle comprit que la ligne n’était pas de la fiction. Qu’elle n’avait jamais été de la fiction. Que Theo avait passé des mois, des années peut-être, à écrire cette histoire, sans jamais oser la lui montrer.

Quelque chose se brisa sous ses pieds.

— Elise ?

La porte s’ouvrit en grand.

Il la vit. Il vit la chemise ouverte dans ses mains, la page arrachée qu’elle tenait encore, le visage défait qu’elle n’avait pas eu le temps de recomposer. Il vit tout, et tout s’effondra dans ses yeux à lui aussi, mais autrement. Avec un autre dégât.

« Pose ça », dit-il. La voix blanche, sans timbre.

Elle ne bougea pas.

« C’est pour moi, dit-elle. Tu l’as écrit pour moi. »

Il fit un pas vers elle, puis un second, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus séparés que par la table et tout ce qu’ils n’avaient jamais osé se dire.

« Tu n’aurais jamais dû lire ça, dit-il. Tu n’aurais jamais dû entrer dans cette pièce. »

La phrase tomba, et elle ne la releva pas. Elle resta là, la page dans les mains, à comprendre que le contrat avait toujours eu deux versions : celle qu’ils avaient signée, et celle qu’il avait écrite en secret. L’une disait qu’il n’y avait rien à sauver. L’autre disait tout le contraire.

Dehors, la sonnerie du téléphone continua de vibrer, personne ne décrocha.