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Le Contrat de Façade

Lire le chapitre 9: The Lie to Mother

L’appel arriva à sept heures du matin, pendant qu’Élise se brossait les dents. Le téléphone vibra sur le marbre de la salle de bain, et le nom qui s’afficha — *Maman* — lui serra la poitrine comme un poing refermé sur un organe qu’elle ne savait plus nommer.

Elle décrocha, la bouche pleine de mousse.

« Allô ? »

— Élise. Tu es réveillée ? demanda sa mère, la voix claire, presque trop enjouée pour l’heure.

Élise cracha, s’essuya la bouche d’un revers de main. Depuis quand sa mère l’appelait-elle à sept heures ? Depuis la une de *Paris Match* où Élise et Theo souriaient sous un parapluie partagé, leurs épaules collées, le monde entier convaincu.

— Je suis debout, oui. Tout va bien ?

— Tout va bien, tout va bien. Je voulais juste… te parler. De lui.

Le « lui » tomba dans le silence comme une pierre dans un puits. Élise ferma les yeux, s’appuya contre le lavabo.

— Theo, dit-elle, comme pour rendre le nom moins dangereux.

— Oui, Theo. Ton père m’a dit que tu l’avais amené dîner. Qu’il était charmant. Qu’il t’avait regardée comme…

— Comme quoi ?

— Comme s’il te voyait. Pas comme une actrice. Comme une femme.

La phrase lui tordit l’estomac. Parce qu’elle était fausse. Parce qu’elle était vraie. Parce que Theo la regardait souvent comme ça — et c’était justement le problème.

— Maman, tu sais que c’est récent. On ne va pas…

— Tu l’aimes ?

La question arriva sans préambule, sans filet. Élise regarda son reflet dans le miroir — cheveux mouillés, pas de maquillage, les yeux gonflés par une nuit sans sommeil après la révélation du gala. Cette femme dans le miroir n’aimait personne. Elle survivait.

— Oui, dit-elle. Je l’aime.

Le mensonge lui remonta dans la gorge comme une bile. Elle s’entendit ajouter, presque malgré elle :

— Vraiment. C’est… c’est sérieux, Maman. Plus sérieux que tout ce que j’ai vécu.

Un silence. Puis, plus bas, la voix de sa mère qui tremblait légèrement :

— Je suis contente, ma chérie. J’étais si inquiète pour toi. Après tout ce que tu as traversé, cette sale histoire avec Abel, je pensais que tu ne te relèverais jamais. Et te voilà, amoureuse, de retour sur les écrans. C’est plus que ce que j’osais espérer.

Élise s’assit sur le rebord de la baignoire. Sa main droite serrait le téléphone si fort que ses jointures blanchirent. *Plus que ce que j’osais espérer.* Oui. C’était exactement ça. Une performance bien huilée, montée pour que sa mère puisse dormir tranquille.

— Je dois y aller, Maman. Theo m’attend.

— Bien sûr, bien sûr. Passe-moi le bonjour. Et dis-lui que…

— Que ?

— Qu’il a de la chance. De t’avoir. Parce qu’elle est rare, ma fille. Rare et entière. Quand elle aime, elle aime pour de bon.

Élise raccrocha sans répondre. Ses yeux brûlaient, mais elle refusa de pleurer. Elle n’avait plus ce luxe.

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Elle retrouva Theo une heure plus tard dans la cuisine de l’appartement qu’il louait pour leur « vie de couple » médiatique — un loft lumineux à Saint-Germain, soigneusement stylisé pour les photos de magazines, avec des livres posés sur la table basse qu’ils n’avaient jamais ouverts. Il était en chemise blanche, boutons du haut déboutonnés, torréfiant un café avec une concentration exagérée.

Il leva la tête. Ses yeux s’étrécirent.

— Tu as l’air creuse. La nuit a été courte ?

— On a dit qu’on ne parlait plus du gala, répondit-elle, prenant la tasse qu’il lui tendait.

— On a dit qu’on n’en parlait pas sur le moment. Pas qu’on ne se reprocherait rien.

— C’est toi qui as lancé ta petite opération de sabotage avec Nadia Fontaine. Moi, je me suis juste arrangée pour survivre. Si tu t’attendais à des excuses, tu les chercheras ailleurs.

Theo pinça ses lèvres. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire. Il semblait sur le point de répliquer, mais son téléphone vibra soudain, et son expression changea — se fit plus dure, plus fermée.

Il décrocha, écouta, et Élise vit son visage se fermer comme une porte blindée.

« Qu’est-ce que ça veut dire, des rumeurs ? » demanda-t-il, la voix soudain métallique.

Élise se figea, sa tasse à mi-chemin de sa bouche.

Il y eut un long échange monotone du côté de son interlocuteur. Theo se tourna vers la fenêtre, le dos droit comme une lame.

— Je m’en fiche que ce soit « inévitable ». Dis à Bertrand qu’on cible les dégâts. Non. Écoute-moi bien. Si une seule mention de son passé avec Abel ressort dans un entretien, je l’annule. Je le réduis en cendres, ce petit putain de carriériste. Elle est à moi, cette image. Je l’ai construite. Personne ne la détruit avant que j’aie fini d’en avoir besoin.

Il raccrocha sans attendre la réponse. Ses épaules restèrent contractées pendant quelques secondes, puis il se retourna vers Élise, l’expression composée, presque souriante.

— Bonne nouvelle. Ta cote de popularité monte encore. Mais il y a un mais.

— Il y a toujours un mais.

— Le label « Theo Marchand — l’homme sans scandale », c’est ma marque. C’est ce qui me permet de signer des contrats publicitaires à sept chiffres sans qu’on me demande une seule prise de sang. Or, maintenant que tu es officiellement ma « compagne », les tabloïds commencent à creuser dans ton passé. Et ton passé à toi, chérie, c’est une pelleteuse qui n’a pas fini de creuser.

Élise posa sa tasse. Ses doigts tremblaient légèrement, mais sa voix resta parfaitement calme.

— Tu savais ce que tu signais. C’est écrit dans le contrat que tu m’as fait signer, tout en bas, en petites lettres : « L’actrice reconnaît que son image est susceptible de présenter des fragilités. Le producteur s’engage à les compenser. » J’ai lu les petites lettres, Theo. Tout le monde les lit, sauf que tout le monde fait semblant de ne pas les avoir lues.

— Je ne te demande pas de me rappeler le contrat. Je te demande d’être parfaite.

— Je suis parfaite. C’est toi qui n’écoutes pas les questions qu’on me pose.

— Élise, je suis sérieux.

— Moi aussi. Alors prends un papier, note bien la consigne : ta petite amie est folle amoureuse de toi. Elle te trouve drôle, attentionné, irrésistible au lit. Elle n’a aucun passé avant toi. Elle est née le jour où tu as posé les yeux sur elle. C’est la performance qu’on a vendue à ma mère ce matin, et je vais la rejouer pour chaque journaliste qui voudra bien me tendre un micro. Tu veux plus parfait que ça ?

Le silence s’étira entre eux, chargé d’électricité.

Puis Theo fit quelque chose qu’elle n’avait pas prévu. Il rit. Un rire franc, bref, presque involontaire, comme s’il venait de la surprendre — comme si, pour une seconde, il l’avait vue sans filtre et que cela lui avait plu malgré tout.

— Tu es terrifiante, dit-il.

— J’espère bien.

— Mais j’ai besoin que tu sois terrifiante dans le bon sens. Demain, tu as une interview avec *Le Figaro Madame*. Je veux que tu sois sans faute. Pas une hésitation, pas un regard en biais, pas cette petite moue que tu fais quand tu t’ennuies et qui a failli nous coûter la une de *Voici*.

— C’est toi qui m’as volé la vedette avec ton faux rire ?

— C’est moi qui ai rattrapé ta connerie.

— Ma connerie, c’est d’avoir existé avant toi.

Il s’approcha, et pour une fraction de seconde, elle crut qu’il allait la toucher. Il s’arrêta à quelques centimètres, suffisamment proche pour qu’elle sente l’odeur de son savon, du café sur son souffle.

— Existe après moi, dit-il doucement. C’est tout ce que je te demande. Pour les six prochains mois, vis dans le présent. Vis dans notre histoire. Vis dans les yeux des journalistes qui nous croient amoureux.

— Et après ?

— Après, tu vivras dans mes contrats. C’est le deal.

Sa voix ne tremblait pas. Mais quelque chose dans la façon dont il avait dit « notre histoire » — comme s’il y croyait malgré lui — lui glaça le dos. Et dans sa poche, le téléphone vibra.

Un SMS. Numéro inconnu.

*Ne viens pas demain aux Docks. On se verra ailleurs. Je t’attendrai ce soir, devant chez toi. — D.*

La main d’Élise se referma sur le téléphone. Theo était retourné à son café, le dos tourné, déjà en train de composer un autre appel.

Elle supprima le message, comme les précédents. Mais cette fois, elle savait qu’elle ne pouvait plus faire semblant de rien. Dans les vingt-quatre heures, il faudrait qu’elle aille rencontrer D’Ambert, qu’elle le laisse lui montrer ce qu’il prétendait détenir, qu’elle décide seule de ce qu’elle ferait de cette menace — et de ces promesses de perfection qu’elle ne pouvait plus tenir.