Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 12: The Missing Pages
Le silence qui suivit fut pire que la dispute. Elise avait pris le manuscrit, traversé le couloir, refermé la porte de sa chambre d'invité avec une douceur calculée. Pas un claquement. Pas une colère. Juste ce bruit feutré qui laissait Theo seul dans son bureau, les mains vides au-dessus du tiroir béant.
Il resta là une longue minute, le regard fixé sur la porte refermée. Puis il se tourna vers son bureau et comprit en une seconde. Le tiroir était vide à l'endroit où il avait laissé la liasse de feuillets manuscrits, près de quatre-vingts pages couvertes d'une écriture serrée qui avait mis des années à exister.
Trois jours passèrent sans qu'ils se parlent.
Ce fut un silence de professionnels, pas d'ennemis. Ils partageaient le même appartement comme on partage une salle d'attente. Elise prenait son café à sept heures pile, le laissait refroidir dans la tasse pendant qu'elle consultait ses emails, et disparaissait dans son atelier de répétition improvisé à onze heures. Theo travaillait dans son bureau jusqu'aux petites heures, sortait rarement, et remplissait le frigo par livraison sans jamais demander si elle avait besoin de quelque chose.
Margaux, l'agent de Theo, fut la première à briser le silence diplomatique. Elle appela en milieu de matinée, sa voix claire et nette, sans chaleur.
— Elise, j'ai besoin de savoir une chose.
— Laquelle ?
— Mon client me dit que vous avez pris quelque chose qui lui appartient. Un manuscrit. Il a l'air convaincu que vous l'avez.
Elise posa son téléphone sur la table de la cuisine et l'écouta quelques secondes sur le haut-parleur. Il n'y avait aucune menace — Margaux n'était pas du genre à menacer, elle posait des questions chirurgicales et attendait que les faiblesses se révèlent.
— Je l'ai laissé là-bas, dit Elise. Dans son bureau. Je l'ai lu, c'est vrai, mais je ne l'ai pas volé.
— Il prétend le contraire.
— Il prétend beaucoup de choses, répliqua-t-elle. Et il prétend surtout que ce contrat est purement commercial. Que ça ne le concerne pas personnellement. Mais il a écrit quatre-vingts pages sur moi, Margaux. Il a écrit des choses que même ma mère ne sait pas. Avant de me traiter de voleuse, il devrait peut-être s'expliquer sur ce qu'il fabriquait avec toutes ces histoires à mon sujet.
La ligne resta silencieuse un instant.
— C'est le premier que j'en entends parler, répondit Margaux.
— Vous êtes son agent, pas son confesseur. Ça ne m'étonne pas.
Il y eut un long soupir à l'autre bout de la ligne.
— Bon. Il y a un entretien conjoint avec *Paris Match* jeudi. Vous le savez déjà. On ne peut pas annuler. Si vous annulez, Theo est grillé, on le présente comme un homme instable qui ne suit pas ses engagements, et cette rumeur sur votre passé va devenir la seule chose dont les journalistes parleront. Vous aussi, vous êtes dans une position délicate — la presse vous croit encore fragile après l'affaire de Cannes. Deux ans sans interview majeure depuis le scandale, et votre premier grand moment devait être celui-là. Alors je vous propose quelque chose de simple. Vous vous parlez. Vous vous dites ce que vous avez besoin de vous dire. Et jeudi, sur ce plateau, vous êtes le couple le plus heureux de France depuis Gainsbourg et Birkin. Et après, vous vous déchirez si vous voulez, mais pas avant. Est-ce que c'est clair ?
— Très clair, dit Elise.
— Bien. Theo arrive chez vous à trois heures. Faites en sorte d'être là.
La ligne coupa.
Elise se retrouva seule dans l'appartement silencieux, le téléphone posé devant elle. Elle s'avança vers la grande fenêtre du salon qui donnait sur la Seine — ce fleuve gris, maussade, qui coulait sous un ciel de novembre. Elle pensa un instant aux pages qu'elle avait réellement prises et qu'elle avait cachées dans un dossier cartonné au fond de sa valise, sous les chandails, juste pour le cas où il viendrait les chercher dans sa chambre. Elle avait menti à Margaux. Elle avait menti à Theo. Elle gardait la preuve de quelque chose qu'elle ne savait pas encore si elle comprenait.
À trois heures précises, Theo entra.
Il portait un manteau mastic, une écharpe de laine autour du cou, et ses cheveux étaient encore humides de la pluie fine qui tombait dehors. Son visage n'exprimait rien. Les acteurs, se dit Elise, passent leur vie à apprendre cette neutralité, cette page blanche sur laquelle l'autre doit écrire ce qu'il veut.
Elle ne bougea pas de sa chaise.
— Margaux m'a rappelé, dit-il debout devant la fenêtre. Tu n'as pas le manuscrit.
— Non.
— Tu mens.
— Non.
Il inspira lentement. Elle vit les muscles de sa mâchoire se contracter, le seul indice qu'elle apprenait à déchiffrer chez lui depuis des semaines.
— Tu l'as pris quand tu es sortie du bureau, dit-il. Je l'ai vu dans ton champ de vision quand tu es passée devant moi. Je n'étais pas aveugle, Elise. Je sais ce que tu as fait.
— Tu penses que je vais l'utiliser contre toi ? Tu penses que je vais aller le vendre à un magazine ? Que je vais le donner à Nadia Fontaine pour te faire du mal dans tes négociations ?
Elle s'interrompit. Le visage de Theo resta fermé.
— Ou peut-être que tu as peur que je le lise et que je comprenne quelque chose que tu ne veux pas m'avouer toi-même.
Sa voix changea à cet instant. Une faille. Un tout petit tremblement dans le ton qui ne tenait qu'à un fil.
— Ce que j'ai écrit, c'était pour moi, dit-il. Ce n'était pas pour que tu le découvres. Ce n'était pas pour que tu t'en serves.
— Je ne m'en sers pas.
— T'as volé mon travail.
— C'est une brouillon. Vous avez dit vous-même que c'était des notes, des pensées, rien de structuré. Des pages que vous n'avez même pas finies. Vous ne savez même pas ce que ça raconte.
Theo fit trois pas vers la table où elle était assise. Il posa les mains sur le plateau, un geste simple, et il se pencha en avant, à quelques centimètres d'elle.
— Tu as lu la dernière ligne ?
— Oui.
— Et tu sais ce qu'elle dit. Tu sais que je n'ai jamais fini cette histoire parce que je ne savais pas comment elle se terminait. Parce que je n'ai jamais compris comment tu fonctionnais réellement. Et voilà que tu changes les règles. Tu passes de l'autre côté du miroir, tu prends le personnage dans tes mains, et tu prétends que tu n'es pas en train d'écrire avec moi.
Le silence retomba entre eux.
Elise détourna le regard la première. Elle regarda ses mains posées, ses doigts croisés sur la table, puis elle soupira. Elle alla vers la porte de sa chambre, sortit le dossier cartonné du fond de sa valise et revint s'asseoir en face de lui.
— Elles sont là, dit-elle en posant le dossier sur la table entre eux. Quatre-vingts pages, ou ce qu'il en reste. J'ai menti pour ne pas rendre la chose plus douloureuse. C'était ta version de moi que tu me reprochais d'avoir lue, pas le papier que j'ai caché.
Theo fixa le dossier un long moment. Il s'en saisit, l'ouvrit, feuilleta les premières pages pour vérifier qu'elles étaient bien toutes là, puis il posa la liasse de côté, sans la ranger dans sa sacoche, sans la refermer. Il resta simplement assis, ses mains posées autour des pages, comme s'il ne savait plus quoi en faire.
— Jeudi, dit-il.
— Je sais. Paris Match.
— Et on doit être heureux. Souriez. Brassage de souvenirs. Les projecteurs.
— Je sais.
Il hésita. Elise le vit reposer son visage dans un calme étudié, une technique de représentation qu'il utilisait souvent avec la presse, mais qu'elle commençait à déchiffrer pour ce qu'elle était : une armure.
— Ce que j'ai écrit, dit-il, très bas, ce n'est pas une menace contre ta carrière. Ni une stratégie. C'est juste ce que je pensais de toi avant qu'on se rencontre réellement. Avant que je découvre que le vrai est plus compliqué que ce que j'avais imaginé en noir sur blanc.
Elise ne répondit pas. Elle leva les yeux vers lui et ils restèrent ainsi, quelques secondes de silence où l'air devint plus lourd.
Le téléphone de Theo sonna. Il regarda l'écran, fit mine de ne pas vouloir répondre, puis il décrocha quand il vit le nom de Margaux.
— Oui. Oui, je suis encore là. Je ne suis pas mort. C'était presque fini, mais j'ai le manuscrit.
Il écouta quelques secondes, puis il raccrocha.
— La répétition générale est avancée, annonça-t-il. Elle passe en direct sur Canal+ en plus de la presse écrite. On doit être à Neuilly dans une heure pour la première lecture des questions. Tu as besoin que je te fasse répéter les réponses ?
— Je sais répondre à une interview, répliqua Elise avec un piquant qu'elle ne contrôla pas.
— Je sais que tu sais. Mais je te demande quand même.
Le téléphone d'Elise vibra à son tour. Elle glissa son regard sur l'écran : D'Ambert. Pas un message. Un appel.
Ses doigts se figèrent car elle n'avait pas mis le contact en silencieux depuis qu'elle avait perdu ses repères la veille. Elle laissa sonner trois fois, quatre, jusqu'à ce que l'écran bascule en messagerie.
— Qui c'était ? demanda Theo.
— Une assistante. La production. Rien d'urgent.
Elle se leva pour retourner vers la cuisine, cherchant une échappatoire. Theo ne la suivit pas.
— Je ne te demande pas de me prouver que tu me fais confiance, dit-il, adossé au chambranle de la porte. Je te demande simplement d'être complice pendant quarante-huit heures. Après ça, tu me diras qui te harcèle avec des messages anonymes.
La phrase resta suspendue. Elise sentit son sang tourner un circuit plus froid.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
— Je suis un acteur, dit-il. J'apprends les mensonges par cœur. Tes yeux tremblent quand tu mens depuis que tu as reçu ce premier texto à Wapping Docks, et ce texte n'était pas une invitation à la revoir. Mais ce n'est pas le moment. Jeudi, on est parfaits. Après, tu me diras la vérité.
Il posa le dossier sous son bras, récupéra son manteau.
— Tu n'attends pas la dernière page de mon histoire avant de me connaître réellement, dit-il encore. Alors je ne t'attendrai pas non plus pour connaître la tienne.
Sur ces mots, il sortit, refermant la porte derrière lui sans la claquer.
Elise demeura seule dans l'appartement. Elle alla à la fenêtre, regarda le fleuve qui coulait. Dans la chambre, sur la table de nuit, son téléphone annonça un second appel manqué — toujours D'Ambert — accompagné d'un SMS.
Rien d'urgent, disait-elle souvent.
Cette fois, la voix intérieure refusa de lui mentir.
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