Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 13: Damage Control Interview
Les projecteurs étaient aveuglants. Elise cligna des yeux, compta mentalement jusqu'à trois, et planta son sourire le plus public sur ses lèvres. Le plateau de Canal+ sentait le café froid et le maquillage bon marché — une odeur qu'elle connaissait aussi bien que celle des loges de théâtre.
Théo, assis à côté d'elle sur le canapé blanc trop bas, posa une main possessive sur son genou. Le geste était parfaitement calibré : assez intime pour les caméras, assez neutre pour les tabloïds. Elle sentit la chaleur de sa paume à travers le tissu de sa robe et dut se rappeler que c'était un accessoire, rien de plus.
« Alors, parlez-moi de cette histoire d'amour que tout le monde commente », lança la présentatrice, Sophie Delacroix, avec un sourire carnassier. Sa jupe fuchsia jurait avec le décor gris, et son regard disait clairement qu'elle avait préparé des questions plus affûtées que ça.
« Eh bien, Sophie », commença Théo, son anglais impeccable teinté d'un accent français qu'il cultivait pour le public, « je pense que le plus surprenant, c'est que personne ne l'a vu venir. Pas même nous. »
Elise rit — un son léger, préparé, appris devant le miroir de son appartement londonien. Elle inclina la tête vers Théo, jouant la femme éperdue, celle qui avait failli tout perdre et qui avait trouvé l'amour en plein naufrage. C'était le narratif convenu, celui que leurs agents avaient tordu jusqu'à ce que leurs mensonges respectifs deviennent un récit crédible.
« Parfois, les choses arrivent quand on ne les cherche pas », dit-elle.
Sophie se pencha en avant. « Et pourtant, Theo, vous avez toujours été si discret sur votre vie privée. Qu'est-ce qui a changé ? »
Théo resserra sa main sur le genou d'Elise. « Certaines personnes valent la peine que l'on sorte de l'ombre. »
La phrase était belle. Elise faillit y croire. Elle se rappela le manuscrit, la pile de feuilles dans le tiroir de son bureau — ses pages remplies d'une écriture qu'elle ne lui connaissait pas, des mots sur une actrice perdue, sur une phrase de sa mère. *« Une femme qui tombe peut toujours se relever, mais une femme que l'on retient ne saura jamais voler. »* Il avait écrit ça. À propos d'elle.
« Elise ? »
Elle sursauta. Sophie la regardait, les sourcils arqués.
« Pardon, j'ai décroché une seconde. »
La présentatrice sourit, mais son regard s'aiguisa. « Je demandais comment vous aviez vécu le passage de votre projet solo avec Nadia Fontaine à un projet commun avec Théo. »
« Oh, nous ne travaillons pas ensemble », répondit Elise trop vite. « Le projet de Nadia est une aventure personnelle, et Théo... »
Elle se tut. Théo avait cessé de sourire.
« Théo développe la sienne, c'est ça ? » termina Sophie, doucement, comme une chatte qui joue avec une souris. « On dit qu'il écrit un scénario. Un projet très secret. »
Elise sentit le trac lui vriller l'estomac. Elle chercha une parade, un mensonge élégant, un détour.
« Je ne pense pas que ce soit un secret si vous le savez », dit-elle en riant.
« Les secrets sont mon métier », répliqua Sophie. « Et vous, vous les découvrez malgré vous, n'est-ce pas ? »
La phrase portait un double sens qu'Elise comprit trop tard. Elle avait parlé du scénario. Elle avait dit *nous ne travaillons pas ensemble* alors qu'elle savait parfaitement que Théo avait pitché sa production à Nadia. Et ce qu'elle venait de révéler — *je ne pense pas que ce soit un secret* — sonnait comme une confession : elle avait lu le manuscrit.
Sophie sentit le sang. Son sourire s'élargit. « Mais Theo », dit-elle en pivotant vers lui, « vous écrivez bien un scénario, n'est-ce pas ? C'est le projet qui vous oppose à la production de Nadia Fontaine, ce que certains qualifient de petit conflit d'intérêts avec la carrière de la femme que vous aimez. »
Le plateau devint très silencieux.
Elise vit la mâchoire de Théo se contracter. Il rit — un rire placé, public, professionnel — mais ses yeux étaient froids quand ils croisèrent les siens.
« C'est une excellente blague, Sophie », dit-il, l'accent plus prononcé. « Elise et moi avons pour règle de ne jamais parler travail à table. Elle connaît mon scénario mieux que personne — elle est ma première lectrice, en fait. C'est elle qui m'a poussé à l'écrire à l'origine. »
Le mensonge arriva si lisse, si naturel, qu'Elise faillit l'applaudir. Mais elle sentit le glissement sous ses pieds : il venait de la transformer en complice. Si elle le contredisait, elle le trahissait en direct. Si elle acquiesçait, elle admettait avoir lu le scénario — ce qu'il ne savait même pas qu'elle avait volé, puis rendu, sans jamais lui dire qu'elle l'avait lu.
Sophie se tourna vers elle. « C'est vrai, Elise ? Vous êtes sa première lectrice ? »
« Oui », dit-elle. Un souffle. Un mensonge qu'elle savait être le sien cette fois.
« Alors il faut nous en dire plus. De quoi parle ce scénario ? »
Théo la regarda, les yeux brillants de défi. Il la mettait à l'épreuve. Une seconde, une éternité dans la lumière crue du plateau. Elle pouvait le détruire — publier l'histoire secrète de l'actrice perdue, de la phrase de sa mère, révéler au monde le cœur romantique qu'il cachait derrière son masque de businessman froid. Ou elle pouvait le protéger.
Elle sourit. « C'est une histoire d'amour, bien sûr. Mais je ne vous en dirai pas plus — il faut laisser du mystère pour le film. »
La repartie était bonne. Sophie dut reculer, faute de munitions. Mais les dégâts étaient faits : Elise avait paniqué, Sophie l'avait vue, et le nom de Nadia Fontaine avait été prononcé sur un plateau public comme un sujet de tension entre le couple.
Quand l'émission se termina — poignées de main, sourires figés, bises sur les joues — la caméra cessa de tourner et le masque de Théo tomba avec une brutalité qui la fit reculer.
« Tu as failli tout foutre en l'air », siffla-t-il entre ses dents, hors micro. L'animateur technique rangeait les câbles derrière eux, mais il ne s'en souciait pas. « Tu m'as traité de menteur en direct. »
« Je n'ai rien dit de tel. »
« Tu as dit qu'on ne travaillait pas ensemble. Tu as parlé du scénario devant un million de téléspectateurs. » Il la saisit par le coude, l'entraînant hors du plateau avec une violence contenue qui la dégoûta autant qu'elle la fit vibrer. « Tu as failli nous couler. Nous. Le contrat. Tout. »
Elle se dégagea. « Ce n'est pas moi qui ai pitché un projet à la productrice de mon film solo dans mon dos. »
« C'est ça, le problème ? Tu es en colère parce que je veux produire, ou parce que je ne t'ai rien dit ? »
« Tu ne me dis jamais rien », répliqua-t-elle. « Tu écris des scénarios sur moi que tu ranges dans un tiroir, tu me souris comme si je comptais pour toi, puis tu sors de la pièce comme si je n'étais qu'une clause de ton contrat. »
Le silence entre eux était plus bruyant que le plateau. Théo la dévisagea, ses yeux gris soudain privés de tout artifice. Quelque chose dans son regard se fissura — une chose qu'il cacha aussitôt derrière un clignement.
« Le sujet est clos », dit-il. « Nous en reparlerons quand nous serons chez nous. »
Il tourna les talons. Elise resta plantée au milieu du couloir, son téléphone vibrant dans sa poche.
Deux messages. Le premier, de son agent : *« Qu'est-ce que c'est que cette histoire de scénario ? Le standard de mon bureau est en feu. Rappelle-moi immédiatement. »*
Le second, d'un numéro qu'elle ne connaissait que trop bien.
*« Beau spectacle. Mais je ne suis pas terminé avec toi. Et cette fois, tu viendras seule. »*
Elise regarda le message, puis la silhouette de Théo qui s'éloignait dans le couloir, les épaules rigides, déjà au téléphone avec son propre agent. Elle devrait lui dire. Lui montrer le message. Lui faire confiance.
Mais elle se souvint du manuscrit aux pages glacées, de son écriture si intime qu'elle avait eu l'impression de lire son propre journal intime — et de la façon dont il l'avait regardée à l'instant sur le plateau quand elle faillit le trahir.
Elle glissa le téléphone dans sa poche.
Elle irait seule.
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