Lumen Reads

Le Contrat de Façade

Lire le chapitre 2: The Proposal

L’avion d’Elise atterrit à Heathrow sous une pluie insistante, aussi grise que son humeur. Elle n’avait pas dormi. Chaque minute passée à regarder le dos du siège devant elle avait ravivé les photos volées dans sa mémoire : sa main sur le bras d’Abel, l’anneau de mariage de ce dernier visible dans un reflet de verre, et le sourire satisfait du photographe embusqué. Vivienne avait eu raison de l’inscrire à ce rendez-vous, mais cela ne rendait pas la pilule moins amère.

Le chauffeur la déposa devant un bâtiment en pierre de taille discrète, dans une rue de Mayfair que le luxe savait prendre sans se faire remarquer. Un simple panneau de laiton gravé indiquait : *Ashford & Marsh — Communication Stratégique*. Elise poussa la porte vitrée et fut accueillée par une réceptionniste impeccablement coiffée qui sourit comme si elle la connaissait — ce qui était faux, mais le métier exigeait cette illusion.

— Mademoiselle Moreau ? Par ici, je vous prie. On vous attend en salle de conférence.

On, pensa-t-elle en la suivant. L’On, ce monstre bureaucratique qui allait décider de son avenir.

La salle était sobre : table vernie, murs blancs, une seule plante verte qui semblait en survie forcée. Mais ce n’est pas le décor qui capta son attention. C’était lui.

Assis au bout de la table, un homme se leva dans un mouvement parfaitement maîtrisé. Blazer bleu marine, chemise blanche ouverte au col, cheveux bruns coiffés avec une nonchalance calculée. Son visage était familier, ce qui le rendait presque étrange à voir hors d’un écran. Theo Ashford. L’acteur britannique aux dix films à succès et aux zéro scandale. Celui dont les tabloïds disaient qu’il avait la propreté d’un premier de la classe et le charme d’un cadet de bonne famille. Sa réputation le précédait : aucune liaison publique, aucune dispute filmée, aucune sortie douteuse. C’était presque suspect.

— Mademoiselle Moreau, dit-il avec un accent élégant, un peu distant. Je suis ravi que vous ayez accepté de venir. Je vous en prie, asseyez-vous.

Il tira une chaise pour elle. Elise s’assit sans le remercier, les yeux rivés sur lui. Elle n’était pas venue pour la politesse.

— On m’a dit que ce cabinet était spécialisé dans la gestion de crise, lança-t-elle. Pas que vous étiez son visage publicitaire.

Un sourire passa sur les lèvres de Theo, bref et précis, comme s’il en avait calculé la durée à l’avance.

— Je n’en suis pas le visage publicitaire, dit-il. J’en suis l’associé. Et puisque vous êtes directe, je le serai aussi : votre carrière est en danger réel, et je pense pouvoir vous aider—si vous acceptez de m’écouter jusqu’au bout.

Une femme entra alors, portant un dossier. Elle le posa devant Theo et se retira en silence. Il ouvrit le dossier, feuilleta quelques pages, sans se presser.

— Abel Lacroix est marié depuis onze ans. Ses avocats vous préparent déjà une mise en demeure pour atteinte à l’image de son couple, même si l’on sait bien que ces photos ne viennent pas de vous. Les réseaux sociaux, eux, s’en fichent. Pour eux, vous êtes la femme qui brise les foyers. Vous avez perdu un contrat publicitaire hier, et deux autres sont suspendus.

Elise sentit un pincement dans sa poitrine. Elle ne le montra pas.

— Je connais déjà l’étendue des dégâts, dit-elle d’un ton qu’elle voulait neutre. Ce que je ne connais pas, c’est votre solution. Alors, dites-la-moi, ou je repars avec ma dignité intacte.

Theo ferma le dossier et le poussa sur le côté. Ses yeux gris-bleu se plantèrent dans les siens avec une assurance qui la déstabilisa un instant.

— Le public pardonne vite, dit-il. Mais il pardonne plus vite encore quand une nouvelle histoire occupe le devant de la scène. Une histoire qu’il peut suivre, épisode après épisode, comme une série à succès.

Elise croisa les bras. Elle n’aimait pas le tournant que prenait la conversation.

— De quelle histoire parlez-vous ?

— D’une histoire d’amour. La vôtre. Avec moi.

Le silence qui suivit fut dense, un presque-mur liquide entre eux. Elise regarda Theo Ashford, chercha une trace d’ironie dans son visage. Il n’en montrait aucune. Il avait l’air sérieux, presque douloureusement sérieux.

— Vous êtes sérieux ? demanda-t-elle, la voix plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.

— Absolument. Depuis six mois, mon image est tellement propre que je passe pour un être asexué dans certains médias. Vous, vous avez été présentée comme une séductrice sans scrupules. Seuls, nous sommes des profils inexploitables. Ensemble, nous devenons un éclair de pub continu : vous humanisez, je stabilise. Vous apportez du feu, j’apporte la peau. Chacun de nos pas de couple, planifié, vous redore le blason et étoffe mon personnage. Nous repartons gagnants tous les deux.

Elise aurait ri si elle n’avait pas eu si mal. Ainsi, c’était ça, son avenir : une comédie à deux. Un simulacre exposé aux réseaux sociaux, aux paparazzis et aux émissions de télévision.

— Et vous vendez cela comme si c’était une faveur que vous me faites ? demanda-t-elle.

— Ce n’est pas une faveur, répondit Theo. C’est un contrat. Un accord mutuellement bénéfique, avec des règles claires. Comme tous les bons outils de carrière.

Il ouvrit un tiroir de la table et en sortit un document à l’épaisseur significative. Il le glissa vers elle.

— Lisez-le. Vous verrez que tout est prévu.

Elise ne toucha pas le document. Elle le fixa, comme on fixe un animal sauvage dont on ignore la dangerosité réelle.

— Des règles ? Lesquelles, par exemple ?

Theo se pencha en arrière dans sa chaise, croisa les jambes.

— Les sorties publiques sont pré-planifiées, avant tout pour construire un récit crédible. Vous aurez la liberté de choisir les lieux dans une certaine mesure, et moi celle des événements officiels. Nous dormons dans des chambres séparées lors des voyages. Nos assistantes respectives coordonnent chaque apparition et chaque publication sur les réseaux sociaux, toujours en vous montrant sous un jour positif, mais jamais trop enthousiaste—l’image doit rester naturelle. En cas de rupture anticipée, une clause pénale s’applique aux deux parties.

— Et le contrat, combien de temps ?

— Six mois. Séries, festivals, quelques interviews télévisées choisies. Ensuite, une séparation “à l’amiable” sera orchestrée, ou une continuité en cas d’envie commune. Le choix nous reviendra, à vous et à moi.

Elise se leva. Elle fit deux pas vers la fenêtre sans fenêtre—il n’y avait qu’un store baissé. Le geste était nerveux, elle le savait, mais elle ne pouvait pas rester assise.

— Vous croyez que je vais accepter de jouer l’amoureuse transie pour sauver ma carrière ? C’est une humiliation qui dépasse l’entendement.

— C’est une stratégie. Rien de plus, dit Theo avec une douceur tranquille qui la déconcerta. Ce n’est pas personnel. Moi non plus, je n’ai pas besoin d’une romance réelle. J’ai besoin d’un partenaire de jeu fiable sur la scène publique. Vous êtes excellente actrice, Elise. Plus que vous ne le pensez. Ce serait dommage de gaspiller un tel talent pour une simple histoire de photographies.

Il la regardait sans la juger. Ses yeux, pour la première fois, semblaient ne pas contenir une seule stratégie commerciale. C’était presque désarmant.

Elise retourna vers la table, lentement. Elle posa les mains sur le dossier, mais ne l’ouvrit pas.

— Et le film avec Agnès ? demanda-t-elle. Je dois confirmer ma participation dans une semaine. Ce contrat, il court avant ? Il cours après ?

Theo la considéra avec un léger intérêt.

— Vous commencez le tournage dans trois mois. Si votre image est restaurée d’ici là, aucune raison pour la production de vous remplacer. Le contrat court immédiatement, mais nos premières apparitions publiques peuvent être calibrées après le tournage en France. Tout est possible, si nous alignons les calendriers.

Elise ferma les yeux un instant. Elle pensa au visage d’Agnès, cette réalisatrice qui avait osé croire en elle, même après la tempête. La pensée suffit.

— J’accepte, dit-elle d’une voix qu’elle ne reconnut pas elle-même. Mais j’aurai besoin de l’étudier, ce document. Et je veux une clause qui me protège des apparitions dans les tabloïds anglais. Je refuse d’être une mannequin décoration dans vos soirées branchées.

Theo inclina la tête, une lueur amusée dans le regard.

— Vous savez négocier. C’est une qualité rare.

— Je n’ai pas signé pour être votre trophée, dit-elle en saisissant le dossier. J’ai signé pour sauver ce que je peux encore sauver. Ne l’oubliez jamais.

Elle se tourna pour partir, puis s’arrêta devant la porte.

— Une dernière question, dit-elle sans se retourner. Pourquoi vous ? Vous avez besoin d’être “humanisé”, vous disiez. Pourquoi moi, parmi toutes les actrices en crise ?

Il y eut un silence. Elle risqua un coup d’œil par-dessus son épaule. Theo Ashford la regardait d’un air étrange, comme s’il avait une réponse qu’il n’était pas prêt à avouer.

— Parce que vous êtes la meilleure, finit-il par dire. Et que le meilleur mérite de jouer un rôle principal, pas un rôle de figurante.

Elise quitta la pièce sans un mot de plus, le dossier serré sous le bras. Dans l’ascenseur, alors que les chiffres descendaient, elle se demanda si elle venait de sauver sa carrière ou de vendre une part d’elle-même qu’elle ne pourrait jamais racheter.

Dehors, sous la pluie, elle appela Vivienne.

— Il y aura des marges de négociation, dit-elle. Mais l’offre est sur la table. Je reviens à Paris demain matin, nous en parlerons.

Vivienne lui demanda si elle avait besoin de plus de temps.

— Non, répondit Elise en regardant les vitres embuées du taxi qui passait. Je n’ai pas le luxe de patienter.

Et elle raccrocha, le cœur battant trop fort, à la frontière entre une décision prise et le premier regret possible.