Lumen Reads

Le Contrat de Façade

Lire le chapitre 3: Signing the Lie

La salle de réunion sentait le cuir neuf et le café trop cher. Elise avait bu deux espressos dans le train depuis Paris et son sang vibrait encore sous sa peau. Elle avait relu le dossier trois fois, annoté les marges en bleu, et chaque ligne de révision la rendait plus certaine d’une chose : ce contrat était une cage dorée, mais c’était la seule porte qui s’ouvrait encore pour elle.

Theo était déjà là quand elle entra, le col de sa chemise ouverte sur un cou qui semblait sculpté pour les gros plans. Il leva les yeux de son téléphone et sourit, ce sourire public qu’elle avait vu dans vingt interviews.

« Elise. Merci d’être venue. »

Elle déposa son sac sur la chaise sans lui rendre le sourire, sortit le dossier et le posa entre eux sur la table, comme un mur.

« J’ai des conditions. »

Le sourire de Theo ne vacilla pas, mais quelque chose se durcit au coin de ses yeux. « J’en avais prévu. »

Trois heures plus tard, ils étaient sortis du langage diplomatique. Elise parlait les mains posées à plat sur la table, les ongles courts, la voix plate de quelqu’un qui ne marchande pas.

« Vous voulez contrôler chaque sortie publique. Chaque mot que je prononce devant un micro. Chaque robe que je porte à chaque projection. »

« Nous voulons que les six mois se passent sans accroc. »

« Vous voulez que je sois une marionnette, Theo. Votre marionnette. Moi, celle qui contrôle mon image depuis dix ans, je deviendrais un produit de votre fabrique. »

Theo se pencha en arrière, les mains croisées derrière la nuque. Il la regarda avec une attention qui avait quelque chose de désarmant, presque de trop intime pour un bureau.

« Vous avez lu le dossier de presse de vos six derniers mois, Elise ? » Il n’attendit pas sa réponse. « On vous décrit comme “talentueuse mais instable”. “Émotive”. Une actrice qui choisit ses projets en fonction de ses états d’âme, pas de sa carrière. Les producteurs vous regardent avec méfiance. Vous voulez du contrôle ? J’en offre. Je vous donne une architecture, et vous jouez votre meilleur rôle dans les limites qu’on a dessinées ensemble. Ce n’est pas une prison. C’est un plan de tournage. »

Le mot la fit tiquer. Plan de tournage. Elle était actrice, pas réalisatrice. Depuis trois ans, elle luttait pour élargir ses rôles, pour choisir des projets qui la bousculent. Et maintenant on lui demandait de redevenir une figurante dans sa propre vie.

Elle ouvrit le dictionnaire rouge à la page dix-sept.

« Article 7. Je veux une clause qui protège mon travail. Si un projet artistique m’est proposé pendant la durée du contrat et qu’il implique une exposition médiatique dans un contexte étranger au couple, je garde le droit de l’accepter sans votre approbation préalable. »

« Et si ce projet vous expose d’une manière qui contredit notre récit ? »

« Le récit est celui d’une femme qui se reconstruit, non ? Une femme qui travaille, qui crée. C’est même plus crédible qu’une femme qui ne fait que dîner dans des restaurants trop chers avec un Anglais trop beau. »

Theo ne rit pas. Il la fixa un long moment, puis se tourna vers la fenêtre. Londres s’étendait grise sous un ciel de fin d’après-midi. Il semblait peser quelque chose, puis revint à elle.

« J’accepte l’article 7, avec une limite. »

« Laquelle ? »

« Toute apparition publique liée à un projet de film ou de théâtre nécessite une coordination minimale de vingt-quatre heures. Vous ne m’avertissez pas, je vous mets un rendez-vous dans les journaux avec Agnès, et nous avons l’air de quoi ? »

Elise sentit un frisson dans la nuque à la mention du nom de la réalisatrice. Agnès Lansecq. Le prix à Cannes. Le projet qui la sauverait, ou l’enterrerait définitivement si la signature butait encore sur les semaines à venir.

« D’accord. Vingt-quatre heures. Mais vous n’approchez pas les producteurs. Vous ne négociez pas mes cachets. Vous n’écrivez pas un e-mail à Julien Vasseur. »

« Je n’en avais pas l’intention. » Theo souleva le stylo qu’il avait posé près de sa main. « Autre chose ? »

Elle ouvrit le dossier à la dernière page. L’annexe C, qu’ils avaient ajoutée ensemble au fil de la matinée. La liste des lieux acceptables pour les rendez-vous publics, les restaurants privilégiés, les positions de caméra préférentielles, les scénarios de rupture couverts par une enveloppe de confidentialité.

« Je veux le contrôle du calendrier des sorties émotionnelles fortes. Les anniversaires. Les attentions personnelles. C’est ce qui fait vendre les magazines. Si vous décidez de me surprendre avec un bouquet sur un plateau, même en public, je veux le savoir avant. »

Theo leva un sourcil. « Vous me demandez de ne jamais vous offrir de fleurs spontanément ? »

« Je vous demande de me prévenir avant que la scène soit publique. C’est différent. Vous savez aussi bien que moi que la spontanéité est une chorégraphie. Si une caméra doit filmer ma surprise, je préfère savoir quand elle va survenir. »

Un silence. Dans la lumière basse de l’après-midi, les yeux de Theo étaient d’un bleu plus profond qu’elle ne les avait vus, et pour une seconde, quelque chose d’inattendu passa dessus. Pas du calcul. Presque un respect.

« Accepté. » Il tendit la main vers la version révisée du contrat, posée entre eux. « Je propose qu’on signe maintenant. »

Elise regarda sa main, large, nette, sans hésitation. Une main de quelqu’un qui prenait des décisions depuis longtemps.

« Et le calendrier ? » dit-elle. « Les escorts médiatiques. Quand commence-t-il, ce théâtre ? »

Theo posa le stylo. Il venait de signer, Elise ne l’avait pas vu faire. Ou si, elle l’avait vu, et elle ne pouvait plus reculer.

« Vendredi. Restaurant La Capeline, dans le passage. Table de coin, fenêtre sur la rue. Le photographe se tient à l’angle de la rue Fromentin, discret. Le cadre serait médiocre sinon. »

« Et on serait assis comme des amoureux ? »

« On serait assis comme deux personnes qui se plaisent. » Il la regarda avec cette intensité calme qu’il utilisait sans doute aussi devant les caméras, mais qui, ici, dans cette pièce sans public, semblait singulièrement plus vraie. « C’est le premier acte. Pas une scène de ménage. Une rencontre. Deux personnes qui se découvrent. L’alchimie se construit, elle ne se déclare pas. »

Elise prit le stylo. Il était encore tiède de la peau de Theo, et cette chaleur la dérangea plus qu’elle n’aurait voulu l’admettre.

« Le premier acte. » Elle signa son nom de sa main rapide, le parafe qui terminait chaque document juridique depuis dix ans. « On verra la qualité de votre mise en scène. »

Elle se leva, rangea son exemplaire dans son sac, et sans un mot de plus, elle traversa la pièce. Dans le couloir, elle entendit Theo derrière elle.

« Vous oubliez ça. »

Elle se retourna. Il tenait quelque chose d’argent dans sa main, une boucle fine qui brillait dans la lumière du hall.

« Votre boucle d’oreille. Elle était sur le tapis près de la chaise. »

Elise toucha son oreille gauche. La boucle manquait, en effet. Elle l’avait perdue pendant la dispute, à un moment où elle avait passé la main dans ses cheveux, nerveuse. Un geste qu’elle ne se rappelait même pas avoir fait.

Elle la tendit la paume pour la récupérer. Theron la laissa tomber au creux de sa main, et son doigt effleura sa paume. Le contact dura moins d’une seconde. Juste assez pour qu’elle remarque que sa peau était plus chaude que ce que le climat londonien aurait dû permettre.

« Merci, » dit-elle.

Elle referma le poing sur la boucle d’oreille. Dans l’entrée, la lumière du soir commençait à tomber sur les façades de briques rouges. Elle sortit, devina la rue comme un décor, et attendit d’être dans le taxi pour lâcher ses épaules. Elle tenait maintenant une boucle d’oreille dans une main, un contrat sous le bras, et une trace de tiédeur au creux de sa paume qu’elle ne savait pas interpréter.

Vendredi. La Capeline. Devant la fenêtre. Un photographe. Et elle, l’amoureuse émergente.

Dans le taxi, le chauffeur disait quelque chose à propos du trafic, et Elise tourna la boucle d’oreille entre ses doigts. Il avait dû la voir briller sous la table. Il avait dû s’accroupir pour la ramasser. Ou alors elle l’avait fait tomber au moment où elle s’était levée et il l’avait rattrapée dans l’air, un geste rapide. Elle ne se rappelait plus.

Elle ne se rappelait même plus l’avoir perdue.

Cette pensée la suivit jusqu’à son hôtel, puis jusque dans son lit, où le dossier resta fermé sur la table de nuit. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre autre chose que des boucles d’oreilles au cours des six prochains mois. C’était la seule certitude qui lui restait.