Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 30: The Earring's Return
La lumière de six heures du matin filtrait à travers les stores, dessinant des raies dorées sur le parquet de l’appartement d’Élise. Theo remit sa veste en silence, les bretelles de son sac sur l’épaule. Elle le regardait depuis le seuil de la chambre, encore engourdie de leur nuit — la première où ils n’avaient pas joué.
— Tu vas finir ton acte trois aujourd’hui ? demanda-t-elle, la voix rauque.
— Avant midi si tu m’envoies du café par télépathie.
Il sourit, mais son regard glissa vers la fenêtre. Une seconde. Une hésitation. Puis il se pencha, lui vola un baiser au coin des lèvres, et sortit.
Élise resta immobile, le dos contre le chambranle. Son téléphone vibra. Un message de Vivienne, encore. Elle ne l’avait toujours pas rappelée. Elle glissa le téléphone dans la poche de son peignoir sans répondre, et s’approcha de la fenêtre pour regarder Theo traverser la rue vers sa voiture.
C’est là qu’elle vit l’éclair.
Un flash, rapide comme un spasme nerveux, derrière le platane en face. Puis un autre, plus discret, depuis l’angle de la boulangerie.
Élise recula brutalement, le cœur projeté contre ses côtes. Elle connaissait ce cadencement. Deux flashs, une pause, un troisième. Le langage des paparazzis qui savent qu’ils tiennent la photo de l’année.
Theo, lui, n’avait rien vu. Il démarra, disparut au bout de l’avenue. Élise resta figée, les mains froides. Quelqu’un avait guetté. Quelqu’un savait qu’il passerait la nuit ici.
Elle attrapa son téléphone et ouvrit l’application de son agence de sécurité résidentielle. L’accès principal, côté rue, avait été ouvert deux fois entre une heure et quatre heures du matin. La première fois par une clé valide. La seconde aussi.
Une clé valide. Elle seule et la propriétaire en avaient une. Et la propriétaire vivait à Singapour.
Le sang lui battit aux tempes. Elle remonta le fil plus loin. La veille de l’enquête — la nuit où les gants étaient apparus, où l’oreille avait disparu de sa boîte à bijoux pendant la fête donnée ici même — l’accès avait été ouvert. À deux heures du matin. Personne n’avait eu cette clé. Personne… sauf Camille, ce soir-là, quand Élise lui avait demandé de récupérer son manteau dans le hall, trop ivre pour voir qu’elle disparaissait huit longues minutes. Huit minutes pour faire un double. Huit minutes pour ouvrir la boîte à bijoux.
Elle se rua vers sa coiffeuse. Ouvrit le tiroir à bijoux d’un geste sec. La boîte de velours rouge était là, mais vide. L’oreille de perle et d’argent, le pendant unique créé pour elle par un artisan de la place Vendôme — celui qu’elle avait prétendu avoir perdu lors d’un gala pour justifier un rendez-vous où elle retrouvait Theo — n’y était pas. Pas perdue. Volée.
Camille avait pris l’oreille cette nuit-là. Et ce matin, elle avait envoyé son photographe.
Élise ouvrit ses messages. Un nom qu’elle n’avait pas écrit depuis des semaines. Camille. Elle tapa : « Rends-moi l’oreille. »
La réponse arriva en moins de trente secondes.
Une photo. L’oreille dans la paume ouverte de Camille, posée sur un lit d’édredon blanc. Puis un texte : « Trop tard. J’en ai fait une pierre angulaire. Regarde les réseaux dans une heure. »
Élise cliqua machinalement sur son fil d’actualité. Déjà, un compte public avec quinze mille abonnés postait une image floue : un homme sortant d’un immeuble du 16e arrondissement à l’aube, une mèche brune reconnaissable entre toutes. Le légende disait : « Théo Vasseur quitte le nid d’amour d’Élise Moreau. Mais n’était-ce pas censé être un contrat ? »
Le commentaire le plus liké venait d’un faux profil auto-proclamé journaliste : « Attendons la suite. L’oreille revient dans une heure. Peut-être qu’elle n’était pas perdue… peut-être qu’elle servait de comparse. »
Élise relâcha son souffle. Elle savait ce que Camille allait annoncer. Que l’oreille n’avait jamais été perdue — qu’elle était la preuve qu’Élise avait planifié un faux rendez-vous, un faux rendez-vous pour renforcer son alibi publicitaire, un mensonge fabriqué de toutes pièces. Et avec les photos de ce matin, l’histoire se tenait : Theo et Élise avaient joué la comédie depuis le début.
Elle s’assit sur le bord du lit. La pièce était encore tiède de leur corps mêlés. Elle savait quelque chose que Camille ne savait pas — que depuis la nuit dernière, depuis les confessions à l’aube et le baiser qui n’avait rien d’un scénario, le contrat était mort. Mais le public, lui, ne savait pas que cette vérité pouvait exister.
Et Camille possédait la clé pour installer le mensonge dans l’esprit de tous.
Dans le silence de l’appartement, le téléphone d’Élise vibra de nouveau. C’était Theo, une heure plus tard, de retour chez lui, les cheveux encore humides. « T’as vu ? » suivi d’un lien.
Elle ne pouvait pas lui répondre encore. Pas avant de décider si cette histoire — celle qu’ils avaient commencé à vivre — sortirait enfin de l’ombre, ou si Camille allait y mettre le feu la première.
Elle relut le message de Camille. « J’ai fait une pierre angulaire. »
Élise regarda la photo une dernière fois. Elle comprit : l’oreille n’était pas une preuve. C’était une sentence.
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