Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 29: The Audition
La lumière du studio était crue, presque clinique. Des projecteurs alignés comme des sentinelles, un fond gris neutre, une caméra sur pied qui semblait attendre quelque chose qu’Elise ne savait pas encore lui donner.
Theo se tenait à deux mètres d’elle, les mains dans les poches de son blouson en cuir. Il ne la regardait pas vraiment, plutôt l’espace entre eux, comme s’il mesurait la distance qu’il faudrait franchir. Almeida, assis derrière une table pliante avec son assistant et la directrice de casting, feuilletait le synopsis sans lever les yeux.
« On va faire simple, dit la directrice, une femme aux cheveux gris coupés court. La scène huit, page quarante-deux. Le couple dans la cuisine. Vous improvisez. On veut de la vérité, pas du théâtre. »
Elise sentit son estomac se nouer. La scène huit, c’était celle où les deux personnages, Anna et Julien, se disputaient à propos du secret qu’ils cachaient au monde — un enfant qu’ils n’avaient jamais déclaré. Elle l’avait lue dix fois dans la voiture, mais la connaître ne suffisait pas. Le texte était un piège : trop proche de leur propre histoire. Trop proche de la chose qu’ils n’avaient pas encore nommée entre eux.
Theo s’approcha d’elle et baissa la voix.
« On fait comme à l’appart, dit-il. On se parle, et on oublie qu’ils regardent. »
« Ils sont en train de regarder, Theo. »
« Justement. Joue la scène comme si c’était nous. Comme si tu me demandais pourquoi j’ai pas dit au monde que je te croyais. »
Elise ouvrit la bouche puis la referma. Il venait de toucher précisément là où ça faisait mal, là où elle n’osait plus aller depuis la confession publique, depuis le moment où elle s’était tenue seule dans les débris de leurs mensonges.
« La caméra tourne, annonça l’assistant. Silence plateau. » ***
Ils se firent face. Trois secondes passèrent. Quatre. La directrice de casting allait peut-être couper, mais Almeida fit un geste de la main pour les laisser continuer.
Theo parla le premier, d’une voix qu’Elise ne lui connaissait pas — plus grave, moins maîtrisée.
« Tu veux que je leur dise quoi, Anna ? Que je passe mes nuits à me demander si tu vas rester ? Que j’ai peur de m’endormir parce que j’ai peur de me réveiller seul ? »
Elise sentit le sang affluer à ses joues. C’était du texte, non — c’était lui. Il parlait d’elle. Il parlait de la nuit où ils avaient traversé leur première vraie conversation, de sa première amour morte, Charlotte, du mur qu’il avait mis dix ans à démolir et qu’elle avait traversé sans le savoir.
« Tu me regardes comme si j’étais un crime que tu pourrais dénoncer, répondit-elle, et ça non plus ce n’est pas qu’un texte, c’est la vérité crue. Tu me regardes comme si j’allais tout détruire. Comme si cette histoire, c’était un poids que tu portes au lieu d’une chose qui pourrait te porter. »
Sa voix trembla à la fin, un tremblement qu’elle n’avait pas prévu. Le fond gris du studio disparut. Il n’y avait plus de caméra, plus d’Almeida, plus d’investisseur qui les observait comme on regarde deux insectes se débattre sous une loupe. Il n’y avait qu’eux. Et le secret.
Theo fit un pas vers elle. Un seul. La lumière dessina une ombre sur son visage, accentuant le creux sous ses pommettes, la fatigue qu’il portait depuis l’accusation publique.
« Et si le poids, c’était justement ce qui me tient debout ? dit-il. Si cette histoire, c’était la première fois que j’ai envie qu’on m’anéantisse… parce que ça voudrait dire que j’ai enfin quelque chose à perdre ? »
Elise resta figée. Le souffle court. La scène n’était plus une scène. Le projet d’Almeida, le complot de Marcus, le script volé, les trois cent mille euros, tout ça avait fondu dans l’espace de trois phrases.
Elle ne voulait plus jouer.
Elle voulait lui demander si c’était vrai. Mais le rôle d’Anna n’existait pas — ou plutôt, il existait trop : c’était elle, c’était Elise, c’était ce qu’ils étaient en train de devenir dans un studio d’enregistrement à Londres, devant des inconnus qui prenaient des notes pour un film que Marcus financerait d’une manière ou d’une autre.
« Dis-moi ce que tu caches, Theo », murmura-t-elle, volontairement plus bas que ce que le micro portait — un choix de comédienne pour que la caméra s’approche, mais aussi un besoin d’intimité, comme si les micros-cravates pouvaient voler ces mots-là et les diffuser au monde.
Il s’approcha encore. Elle sentait maintenant son odeur — une eau de toilette subtile, un fond de café froid. Il leva une main et, au lieu de lui toucher la joue, il la laissa flotter dans l’air entre eux, comme s’il avait peur que ce geste brise le sort.
« Le secret, c’est que je suis déjà tombé », dit-il, les yeux dans les siens. « Et que j’ai pas envie de me relever.»
Elise ne savait plus qui parlait — Anna, Elise, ou un mélange des deux qui n’appartenait qu’à cette pièce, cet instant, cette lueur dans son regard qu’elle n’y avait jamais vue.
Elle ne planifia pas le geste. Il arriva, simplement, comme les mots de Theo étaient arrivés : sans calcul, sans masque, sans la petite voix de metteur en scène intérieur qui surveillait chaque mouvement pour la caméra.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et l’embrassa.
Le baiser fut lent, profond, et pourtant incertain — comme si chacun d’eux cherchait à vérifier que l’autre était vraiment là. Theo fit passer une main dans ses cheveux, l’autre glissa dans le creux de ses reins, et Elise eut l’étrange sensation de tomber, non pas de haut, mais à travers une série de couches de mensonges qu’elle ne savait même pas avoir portées. Le contrat. La presse. Le vol du script. La fausse confession qui était devenue vraie. Tout ça était encore là, mais plus rien n’avait le même poids face à cette bouche sur la sienne.
Quelqu’un toussa, quelque part derrière la lumière.
Ils se séparèrent lentement. La main de Theo resta sur sa hanche une seconde de trop, puis il la retira comme s’il s’était brûlé.
Il ne dit rien. Elle ne dit rien non plus.
La directrice de casting consulta Almeida à voix basse. L’assistant tripotait ses notes. Le silence était devenu un personnage de plus dans la pièce.
« Merci », dit enfin Almeida, sa voix lisse et teintée d’un plaisir qui mit Elise mal à l’aise. « C’était… instructif. On vous revient rapidement. »
Elise acquiesça, mais ne fit pas un geste vers Theo. En sortant du studio, elle croisa son regard. Il ne souriait pas. Il avait l’air d’un homme qui venait de comprendre quelque chose qu’il n’était pas prêt à affronter.
Dans le couloir, son téléphone vibra. Un message de Vivienne : « J’ai les images de la caméra de surveillance du parking. Mais il y a quelque chose d’autre dessus. Quelqu’un d’autre est passé cette nuit-là, et sur l’image, il porte tes gants. Les miens aussi. Il faut qu’on en parle avant que ça n’explose. »
Elise s’arrêta net.
Les gants. Ceux qu’elle avait retrouvés chez elle le matin du cambriolage, quand tout avait commencé. Ceux que la police avait notés dans son rapport comme preuve à charge contre elle.
Elle n’avait jamais dit à Vivienne qu’elle les avait brûlés.
Alors comment pouvait-elle avoir une image de quelqu’un en train de les porter ?
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