Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 38: The Comeback
Les coulisses sentaient la poussière, le bois et cette odeur particulière des théâtres anciens, mêlée au parfum lourd des roses qu’on avait déposées en coulisse. Elise Moreau s’adossait au mur de brique, le souffle court, les mains encore vibrantes de l’énergie du public qui résonnait à travers les murs comme un battement de cœur lointain. Elle avait joué ce rôle de Lady Macbeth à Londres, non pas pour la gloire, mais pour se prouver qu’elle pouvait se tenir debout seule, sans caméra, sans maquillage numérique, sans le filet de sécurité d’un contrat.
Six mois.
Six mois à Los Angeles, où elle avait tourné un film indépendant dont personne n’attendait rien, dont elle n’attendait rien, sinon la vérité. Six mois à apprendre à se réveiller sans vérifier son téléphone, à apprendre à apprécier le silence d’une chambre d’hôtel qui ne devenait pas une chambre partagée. Six mois à ne pas l’appeler, à ne pas chercher son nom sur les réseaux sociaux, à laisser le vide faire son œuvre.
La robe de scène était encore humide de sueur contre sa peau. Elle ferma les yeux, écoutant les applaudissements qui finissaient par s’estomper. On frappa à sa loge.
« Entrez, » dit-elle en français, machinalement.
La porte s’ouvrit. Et il était là.
Theo portait un costume gris anthracite qu’elle ne lui connaissait pas, une coupe plus nette, plus sûre. Son visage avait changé — pas physiquement, mais quelque chose dans la mâchoire, dans le port de tête. Il avait l’air… posé. Comme un homme qui avait cessé de courir.
« Tu étais dans le public, » dit-elle, pas une question.
« Deuxième rangée, côté jardin. » Il sourit, et ce sourire avait perdu son anxiété nerveuse. « Tu ne m’as pas vu. Tu étais ailleurs. C’était magnifique. »
Elle ne savait pas quoi faire de ses mains. Elle les frotta contre ses cuisses, un geste qu’elle avait eu du mal à perdre pendant ses années de gloire et qu’elle avait cessé de combattre depuis la séparation.
« Je t’avais dit de ne pas venir. »
« Tu m’avais dit de ne pas appeler. Tu ne m’avais pas interdit de venir te voir jouer. » Il fit un pas dans la pièce, s’arrêtant près de la coiffeuse où s’alignaient des flacons démaquillants et des pinceaux fatigués. « J’ai payé mon billet comme tout le monde. »
Elle rit, un son bref, presque involontaire. « Combien ? »
« Six mois de thérapie. » Il sortit les mains de ses poches. « Et un scénario écrit par mes soins. »
Le cœur d’Elise fit un bond qu’elle s’efforça de ne pas montrer. Elle s’assit devant sa coiffeuse, commença à ôter ses faux cils avec des gestes précis, mécaniques.
« Un scénario ? »
« Un long-métrage. Je l’ai écrit pendant les quatre premiers mois. Il m’a fallu deux mois supplémentaires pour comprendre ce que j’avais écrit. » Il s’appuya contre le mur, les bras croisés, mais pas de manière défensive. Plutôt comme un homme qui se repose enfin. « Ça s’appelle « La Leçon ». »
Elle se retourna, les yeux bordés de khôl encore humide. « Leçon de quoi ? »
« D’amour, je suppose. Enfin, de confiance. » Il détourna le regard, un tic qu’il n’avait pas perdu. « C’est l’histoire d’une femme qui enseigne à un homme comment faire confiance. Mais pas en le sauvant. En le laissant tomber. » Il sourit. « En le quittant pour aller à Los Angeles, en gros. »
Elise se figea. Le coton qu’elle tenait retomba sur le comptoir. « Tu écris sur nous. »
« J’écris sur moi. Tu n’es que la preuve que j’avais tort. » Il ramassa une rose qui traînait sur la table, la fit tourner entre ses doigts. « Le personnage de la femme n’est pas toi. Elle est meilleure. Plus patiente. Elle ne craque pas en public. » Il haussa une épaule. « La fiction corrige ce que la vie laisse imparfait. »
Elle demeura immobile un instant, puis elle acheva d’enlever ses cils, lentement, avec soin. Le silence entre eux n’était pas inconfortable. Il était rempli de questions qu’ils n’avaient pas besoin de poser à voix haute.
« Tu as été bien ? » dit-elle enfin.
« Oui. » Il ne chercha pas à en faire trop. « Pas tout de suite. Les deux premiers mois, j’étais dans un état assez lamentable. Je ne dormais pas. Je lisais tous les articles qui parlaient de toi, même les plus idiots. J’apprenais par cœur les photos des paparazzis pour essayer de deviner si tu mangeais bien. » Il froissa le pétale de rose. « Puis j’ai compris que t’espionner de loin ne me rapprochait pas de toi. Ça me rapprochait de l’angoisse. »
« Et le troisième mois ? »
« Le troisième mois, j’ai écrit une scène où le personnage masculin tient un discours, une tirade de trois pages, dans laquelle il explique pourquoi il a peur d’être aimé. » Il rit. « J’ai mis trois jours à l’écrire. Puis je l’ai lue à voix haute. Puis j’ai pleuré comme un idiot dans ma cuisine. »
« Puis tu l’as gardée ? »
« Je l’ai gardée. C’est au milieu du deuxième acte. Le personnage est en pyjama et il crie son angoisse devant une télé éteinte. » Il la regarda enfin, pleinement, les yeux francs. « Je ne pouvais pas écrire la fin avant d’avoir compris ce qui me ferait sortir de cette peur. Alors je suis allé chercher l’aide d’un professionnel. Six mois de séances. On a parlé de mon père, du territoire qu’il ne fallait pas franchir, de ma façon d’équivaloir l’amour à la possession. » Il fit une pause. « Je n’ai pas tout réglé. Mais j’ai appris à faire la différence entre avoir quelqu’un et rencontrer quelqu’un. »
Elise se leva. Elle portait encore sa chemise de scène, tachée de sueur et de fard sombre, les cheveux en désordre. Il la regarda, et elle vit dans ses yeux non pas l’image qu’il avait construite d’elle, mais celle qu’elle était en ce moment précis.
« Et toi ? » demanda-t-il.
« J’ai tourné un film dont personne ne parlera. » Elle croisa les bras. « Je l’ai fait pour le rôle, pas pour le résultat. L’équipe était petite, un peu bancale. Le réalisateur était un débutant qui hurlait sans arrêt et qui a failli se faire virer trois fois. Mais je n’avais aucun contrat à honorer. Aucune image à protéger. J’ai joué une femme qui n’existe pas, dans un monde qui n’existe pas, et c’était la première fois que je me sentais libre derrière une caméra. »
« Le film a eu un prix, non ? »
« Une mention à Sundance. Personne n’en parle. » Elle sourit pour la première fois, un sourire fatigué mais sincère. « C’est parfait. »
Il posa la rose sur le rebord de la coiffeuse. Leurs regards se croisèrent dans le miroir, puis se détournèrent, puis se retrouvèrent.
« Je n’ai pas ouvert ta lettre, » dit-il.
« Je sais. Elle était pour cette occasion. Tu ne devais l’ouvrir que si tu étais prêt à ne pas réagir. » Elle se démaquilla la bouche, retirant le rouge avec une lenteur qui n’était pas calculée. « Tu l’as encore ? »
« Elle est dans ma poche. » Il sortit une enveloppe pliée, usée aux angles. « Je l’ai portée partout. Au cinéma, chez le thérapeute, à la salle de sport. Parfois je la glissais sous mon oreiller. Je ne l’ai jamais ouverte. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’avais peur qu’elle contienne une liste de choses à faire pour mériter ton retour. Et que je ne sois pas à la hauteur de la liste. » Il la posa à côté de la rose. « Maintenant, j’ai peur qu’elle contienne quelque chose de plus simple, et que j’aie mis six mois à m’en rendre compte. »
Elise prit l’enveloppe, l’ouvrit sans hésiter, et lut à voix haute, en français d’abord, puis en anglais pour lui :
« « Va te faire soigner. » »
Il éclata de rire, un rire profond, surprenant, qui déchira la tension entre eux. Elise rit aussi, jusqu’à ce qu’ils se taisent, le souffle court.
Un silence.
« Et ? » dit-elle.
« Et quoi ? »
« Tu t’es fait soigner. »
Il respira lentement. « Je crois que oui. Du moins, j’ai commencé. Je peux te promettre d’être imparfait, Elise. Je peux te promettre de douter encore, de craindre encore, par moments. Mais je ne te proposerai plus jamais quelque chose par peur de te perdre. Je te proposerai des choses parce que je les veux, parce que je te veux, et parce que je peux survivre à la possibilité que tu dises non. »
Elle s’assit sur le bord de la table, face à lui. « Qu’est-ce que tu proposes ? »
Il sortit de sa poche intérieure un carnet, abîmé par le temps, les pages souples. Il le lui tendit.
« Le scénario. Je l’ai terminé hier. Il finit bien. » Il sourit. « J’ai changé la fin sept fois. Chaque fois qu’elle me semblait trop facile, je la réécrivais. Chaque fois qu’elle semblait trop dure, je la réécrivais. Finalement, j’ai choisi une version où les deux personnages se rencontrent après une longue séparation, sans promesse, sans contrat, et ils se disent la vérité. » Il attendit qu’elle ouvre le carnet à la dernière page. « Il n’y a pas de baiser dans ma version. »
Elise lut la dernière scène, ses yeux parcourant rapidement les dialogues, puis elle leva la tête.
« Il n’y a pas de baiser ? »
« Non. Parce que le baiser dans un scénario, c’est la conclusion. Et je ne voulais pas conclure. Je voulais que ce soit le début. Une première scène d’un autre film que je n’ai pas encore écrit. » Il retint son souffle. « J’espère que tu le joueras avec moi. »
Elle posa le carnet. Elle le dévisagea, longuement, comme on examine un paysage qu’on avait cru perdu, pour le retrouver inchangé et pourtant différent, chaque colline où l’ombre s’est déplacée, chaque chemin où quelque chose a poussé.
Puis elle se leva, et elle s’approcha de lui. Pas rapidement. Pas pour combler un vide. À son rythme, le sien, celui qu’elle avait choisi. Elle s’arrêta à un pas de lui, et elle ne leva pas la main. Elle laissa la distance demeurer entre eux, juste assez pour que la décision reste visible.
« Tu sais ce que j’ai appris pendant ces six mois ? » dit-elle.
« Quoi ? »
« Que je n’ai pas besoin de public pour me sentir vivante. Que je n’ai pas besoin de contrat pour me sentir obligée. Que je peux être heureuse seule. » Elle prit une inspiration. « Alors si je me tiens devant toi, ce soir, ce n’est pas parce que j’ai besoin de toi, et ce n’est pas parce qu’un papier me lie. C’est parce que je te veux. »
Il ne bougea pas. Il la regarda, les yeux calmes, les mains ouvertes. Il ne chercha pas à la toucher, pas encore, comme s’il savait que ce moment, cette fraction de seconde où tout restait possible, était le plus précieux qu’ils aient jamais partagé.
« Je suis d’accord, » dit-il finalement. « Et si je t’embrasse maintenant, ce n’est pas une conclusion. C’est un premier mot. »
Elle sourit. « Un premier mot. »
Il l’embrassa doucement, comme on lit une première ligne d’un livre qu’on craint d’aimer trop. Elle répondit sans se retenir. Derrière eux, sur la coiffeuse, la rose et l’enveloppe ouverte, vide de secrets désormais.
Quand ils se détachèrent, elle garda un doigt posé sur sa joue.
« Alors, on écrit la suite ? »
« On la vivra d’abord, » dit-il. « L’écriture, on verra après. »
Elle rit, librement, sans public pour l’applaudir, et il rit avec elle, et ce fut la seule musique dont ils eurent besoin.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.