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Le Contrat de Mariage

Lire le chapitre 1: A Most Unpleasant Awakening

Le silence était la première chose qu’elle remarqua. Un silence si profond, si ouaté, qu’il semblait avaler jusqu’au battement de son propre cœur. Puis vint l’odeur — de la cire d’abeille, des fleurs fanées, et quelque chose de lourd, d’ancien, qui imprégnait les tentures. Ava Chen ouvrit les yeux.

Le plafond était orné de chérubins dodus peints à la fresque, leurs joues roses gonflées par des vents invisibles. Elle cligna des paupières. Le plafond de son loft à Manhattan était en béton brut, avec des poutres apparentes et une ventilation industrielle qui toussait à intervalles réguliers. Pas de chérubins. Jamais de chérubins.

Elle se redressa d’un coup, la tête prise d’un vertige si violent que des étoiles noires dansèrent devant ses yeux. Les draps glissèrent — de la soie, brodée d’un monogramme qu’elle ne reconnut pas : *E.A.* Le lit à baldaquin était massif, sculpté dans un acajou sombre, ses colonnes torsadées s’élevant vers un ciel de lit en velours cramoisi. Trois fenêtres hautes laissaient entrer une lumière grise de fin d’après-midi, tombant sur des meubles qu’elle n’aurait su dater avec précision — mais qui hurlaient *dix-huitième siècle finissant*, peut-être début dix-neuvième.

Sa main se porta à sa poitrine. Le tissu de la chemise de nuit était fin, presque transparent, noué sous la gorge d’un ruban de satin. Ce n’était pas son T-shirt à l’effigie de la Constitution américaine. Et sa main — elle la retourna, l’inspecta — était plus fine, les doigts plus longs, la peau laiteuse et sans une seule trace d’encre ou de caféine. Pas une cicatrice d’enfance sur le pouce. Pas le moindre résidu de vernis écaillé.

« Putain de merde », murmura-t-elle.

— Mademoiselle ? Vous êtes réveillée ?

La voix provenait de la gauche. Une jeune femme en tablier de toile écrue, coiffe blanche nouée sous le menton, se tenait près d’un lavabo en porcelaine, une serviette pliée sur le bras. Elle avait l’air sincèrement soulagée, mais aussi — Ava, ou ce qui restait d’Ava, le notait avec son œil d’avocate — nerveuse. Les doigts de la servante tripotaient le bord du tablier, le pliaient, le dépliaient, le repliaient.

— Où suis-je ? demanda Ava.

Sa voix était différente. Plus aiguë, avec un accent qu’elle n’avait pas choisi — quelque chose d’arrondi, de chantant, de *britannique*. Dans sa tête, elle pensait encore avec l’accent plat de Chinatown et des salles d’audience de Manhattan. Mais ses cordes vocales produisaient autre chose.

— À Ashworth House, mademoiselle. Dans votre chambre. Vous êtes tombée de votre monture ce matin, près du ruisseau. Le médecin a dit que vous aviez une commotion. Vous avez dormi tout le jour.

Ava se frotta les tempes. Cheval. Monture. Elle n’était jamais montée à cheval de sa vie, sauf une fois lors d’un teambuilding d’entreprise, sur un poney nommé Biscuit qui avait refusé d’avancer.

— Le médecin. Bien. Et… il m’a examinée ?

La servante rougit d’un façon qui en disait long.

— Le docteur Graves a vérifié votre pouls, mademoiselle. Et votre pupille. Rien de plus. Il était très convenable.

Ava balaya la pièce du regard. Un secrétaire en marqueterie était ouvert, révélant des papiers rangés avec une précision presque militaire. Une armoire à glace en coin reflétait une silhouette floue — elle, visiblement. La tête lui tournait encore, mais elle se força à se lever. Ses jambes étaient molles, comme après une nuit blanche sur un dossier de fusion-acquisition.

Elle traversa la pièce, le sol froid sous ses pieds nus, et se planta devant l’armoire à glace.

Le reflet qui lui fit face n’était pas le sien.

C’était celui d’une femme d’environ vingt-cinq ans — peut-être moins, les visages de l’époque semblaient plus mûrs qu’ils ne l’étaient vraiment. Des cheveux noirs tirés en une tresse lâche sur l’épaule. Un visage en forme de cœur, des yeux brun foncé, des lèvres pleines légèrement décolorées. Elle était pâle, avec un hématome qui s’étendait de sa tempe gauche jusqu’à l’arcade sourcilière. Elle portait une chemise de nuit blanche qui la faisait paraître plus jeune qu’elle ne l’était probablement.

Et pourtant, malgré tout — la couleur des yeux, la forme du menton — il y avait quelque chose. Un pli entre les sourcils qu’Ava connaissait bien. C’était le pli qu’elle prenait en lisant les clauses d’un contrat de douze pages rédigé en triple exemplaire.

— Comment m’appelle-t-on ? demanda-t-elle au miroir.

La servante parut déconcertée.

— Mademoiselle ? Vous êtes Lady Eleanor Ashworth. Vous le savez bien, n’est-ce pas ?

— Disons que j’ai besoin d’une confirmation. Et vous, comment vous appelez-vous ?

— Martha, mademoiselle. Votre femme de chambre. Je vous sers depuis quatre ans.

Ava — ou Eleanor, ou ce qu’elle devenait — retourna s’asseoir au bord du lit. Ses jambes refusaient de la porter plus longtemps.

— Martha. Asseyez-vous.

La servante parut horrifiée.

— Mademoiselle, je ne saurais…

— Asseyez-vous. C’est un ordre.

Martha s’assit sur un tabouret, le dos droit, les mains croisées sur les genoux. Eleanor inspira profondément. Évaluons la situation. Corps différent. Époque différente. Pas de téléphone, pas d’internet, pas de Code civil. Mais des règles, oui. Il y en avait toujours. Et elle savait les lire.

— Martha, pourquoi étions-nous près du ruisseau ?

— Vous vouliez prendre l’air, mademoiselle. Vous aviez reçu une lettre de Lord Ashworth ce matin. Je n’ai jamais vu votre visage devenir si blanc.

— Lord Ashworth, c’est mon?

— Votre oncle, mademoiselle. Votre tuteur. Depuis la mort de votre père, il y a deux ans.

La lettre. Un tuteur. Les pièces du puzzle commençaient à s’assembler, mais elles étaient encore trop éparses. Eleanor se massa les tempes — un geste d’Ava, un geste de tribunal.

— Vous l’avez, cette lettre ?

Martha se leva, ouvrit un tiroir du secrétaire, en tira un papier plié et le tendit à Eleanor. Le papier était épais, filigrané. L’écriture était serrée, nerveuse, presque agressive.

*Ma chère nièce,*

*J’ai le plaisir de vous informer que j’ai conclu un arrangement des plus avantageux avec le Vicomte Vane. Vous l’épouserez à la fin du mois. Il est impératif que vous vous prépariez convenablement ; votre conduite éventée de ces dernières années n’a que trop embarrassé notre famille. Le contrat sera signé jeudi. Votre dévoué oncle, et tuteur,*

*Lord Ashworth.*

Eleanor relut le passage deux fois. *Votre conduite éventée.* *Le contrat sera signé jeudi.* *À la fin du mois.* Elle n’avait pas besoin d’un diplôme en droit pour comprendre ce que cela signifiait : on allait la marier, contre son gré, à un homme qu’elle n’avait jamais rencontré, dans moins de trois semaines.

Et voilà. Voilà le piège. Elle était prisonnière — d’un corps, d’une époque, d’un système juridique qui considérait les femmes comme des propriétés transférables. Ava Chen avait mis dix ans à se faire une place dans les salles d’audience de New York. Elle avait gagné des procès contre des compagnies d’assurance, des géants pharmaceutiques, un magnat de l’immobilier dont le nom figurait sur des gratte-ciels entiers.

Elle n’allait pas se laisser faire par un oncle et un vicomte de pacotille.

— Martha. Quelle date sommes-nous ?

— Le 14 avril, mademoiselle. 1812.

1812. Angleterre. Regency. Elle chercha dans sa mémoire, fouillant dans les recoins d’un cours d’histoire qu’elle avait suivi à l’université pour valider ses crédits de lettres. Napoléon. Les guerres. Jane Austen était en train de publier. George III était fou et son fils régent. Et le droit de la propriété pour les femmes mariées était une plaisanterie cruelle.

Eleanor se leva. Cette fois, ses jambes tinrent.

— Martha. Où est mon oncle, à cette heure ?

La servante hésita.

— Il descend à sept heures pour le dîner, mademoiselle. Comme toujours.

— Et il est quelle heure, maintenant ?

— Six heures et demie, mademoiselle.

Eleanor jeta un coup d’œil au miroir. La femme qui la regardait avait une tache brune sur la tempe et pas la moindre idée de la manière dont on enfilait une robe en 1812. Mais elle avait un cerveau d’avocate, et un instinct de survie forgé dans les couloirs du tribunal le plus impitoyable du monde.

— Très bien. Aidez-moi à m’habiller. Et dites-moi tout ce que vous savez sur le Vicomte Vane.

Martha la dévisagea, les yeux légèrement écarquillés.

— Mademoiselle, vous êtes blessée. Le médecin a dit qu’il fallait vous reposer…

— Le médecin ne va pas me marier de force à un inconnu. Nous y allons. Maintenant.

Il y avait dans sa voix un ton qu’Ava Chen avait perfectionné des années durant — celui qu’elle employait lorsqu’elle présentait ses conclusions finales. Martha se leva sans dire un mot et se dirigea vers l’armoire.

Trente minutes plus tard, Eleanor se tenait devant la porte de la salle à manger d’Ashworth House, vêtue d’une robe gris ardoise que Martha avait choisie pour sa sobriété. Ses cheveux étaient coiffés en un chignon serré qui tirait un peu trop sur les tempes. L’hématome était partiellement dissimulé par une mèche qu’elle avait laissée retomber.

Elle avait les informations nécessaires. Vane avait trente-huit ans, veuf de deux femmes, toutes deux mortes en couches après moins d’un an de mariage. Il possédait des terres dans le nord, deux châteaux, une dette de jeu considérable. Selon Martha, il avait proposé un mariage six mois plus tôt — et la réponse avait déjà été positive. Sans doute que la dot d’Eleanor était substantielle.

Eleanor posa la main sur la poignée de cuivre. Le métal était froid sous ses doigts. De l’autre côté de la porte, une voix masculine grave parlait à quelqu’un — l’oncle, probablement, avec son majordome.

Le cœur lui battait vite, mais sa respiration restait régulière. Elle connaissait ce sentiment. C’était celui qu’elle éprouvait au moment de franchir les portes de la salle d’audience.

Elle ouvrit la porte.

Lord Ashworth — un homme grisonnant aux épaules carrées, vêtu d’un habit de velours sombre — était assis au bout d’une longue table en acajou. Il leva les yeux, et sa surprise se mua en un froncement de sourcils irrité.

— Eleanor. Je ne m’attendais pas à te voir à table ce soir. Le médecin m’avait assuré que tu resterais au lit.

— Je vais mieux, mon oncle.

Sa voix était ferme. Claire. Elle n’avait pas tremblé.

Lord Ashworth plissa les yeux.

— Tu es au courant, sans doute, de la nouvelle ? La lettre ?

— Je l’ai lue.

— Alors tu sais que jeudi, nous signons le contrat avec Vane. J’espère que tu auras le bon sens de ne pas faire de scène. Ta réputation d’imprévisible a déjà fait assez de dégâts.

Eleanor s’avança dans la pièce. La table était dressée pour deux — un couvert de plus avait été retiré, remarqua-t-elle. On avait prévu qu’elle ne descende pas.

Elle s’arrêta à trois mètres de lui, se tint droite, et le regarda dans les yeux.

— Mon oncle, je vous suis reconnaissante d’avoir veillé sur mes intérêts pendant toutes ces années. Je suis certaine que vous avez agi selon votre conscience.

Lord Ashworth haussa un sourcil, méfiant.

— C’est ce que je fais, en effet.

— Alors vous ne verrez aucune objection à ce que nous examinions les termes du contrat ensemble. Avant la signature.

Un silence. Le majordome, que lord Ashworth avait oublié, toussota discrètement et se retira.

— Les termes ont été négociés par moi et par le conseiller de Vane, dit l’oncle. Il est déjà rédigé. Il suffit de signer.

— Bien sûr. Mais je voudrais le lire.

Son ton était poli. Raisonnable. C’était exactement celui qu’elle employait en médiation.

Lord Ashworth la dévisagea, et quelque chose dans son regard changea. Une lueur d’amusement glacé traversa ses yeux gris.

— Te lire un contrat de mariage, Eleanor ? Toi qui n’as jamais ouvert un livre de comptes de ta vie ?

— Alors assurez-vous que je le comprenne, dit-elle avec un sourire précis. Et je serai ravie de signer. S’il est juste.

Le sourire de son oncle se figea.

— Je crains de ne pas savoir ce que vous entendez par « juste », Eleanor.

— J’entends un contrat qui protège mes intérêts, mon oncle. Pas seulement ceux de mon futur mari. Si vous voulez que je sois une épouse docile, il faudra m’y contraindre par écrit.

Le silence qui suivit était si épais qu’on aurait pu le couper au canif. Eleanor soutint le regard de son oncle sans cligner des yeux, le cœur battant dans sa poitrine, les mains parfaitement immobiles au niveau des coutures de sa robe.

Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait. Mais Ava Chen n’avait jamais reculé devant une table de négociation. Et elle ne comptait pas commencer maintenant.

— Jeudi, dit-elle doucement, je serai prête. Apportez le contrat.

Elle attendit. Le visage de Lord Ashworth était devenu un masque impénétrable.

Mais après un long moment, il hocha lentement la tête.

— Il sera sur mon bureau. Nous en discuterons ensemble.

Pour la première fois de la journée, Eleanor sentit quelque chose qui ressemblait à un début de victoire. Ou tout au moins, de terrain conquis.

Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle ferait avec un contrat de mariage régence entre les mains. Mais elle n’avait jamais échoué à trouver une issue dans un document mal rédigé.

Elle s’assit à table, saisit la serviette damassée, la posa sur ses genoux.

— Vous discuterez de quoi avec moi ? dit-elle. Du montant de la dot ? Ou des clauses de la séparation de biens ?

Lord Ashworth posa son verre avec une lenteur calculée.

— Tu sais ce qu’est la séparation de biens ?

Son pouls s’accéléra. Elle venait de commettre une erreur de débutante, une faute que l’Ava de dix ans d’expérience aurait pu éviter. Mais elle le savait déjà: elle allait devoir apprendre à porter ce masque-là avec plus de soin.

Elle inspira doucement. Répondit sans hauss