Le Contrat de Mariage
Lire le chapitre 2: The Baron's Ultimatum
La porte s’ouvrit à la volée, et le majordome, un homme au visage de cire nommé Pemberton, annonça d’une voix qui portait comme un glas :
— Lord Ashworth, baron de Fenwick, et le très honorable Viscount Vane.
Eleanor fut prise d’un vertige. Elle avait passé les dernières heures à arpenter cette chambre comme un fauve en cage, à interroger la femme de chambre, Polly, sur les règles de cette maison, sur les horaires, sur les membres de la famille. Les réponses lui avaient glissé dessus comme de l’eau sur du marbre. Mais elle avait compris une chose, inscrite dans les coutures des robes trop serrées et les courbes des plafonds moulurés : on ne lui laisserait pas le temps de s’adapter.
On allait la marier.
Le salon dans lequel on la fit pénétrer sentait le bois ciré et la poussière d’été. Un homme grisonnant, droit comme un piquet, se tenait près de la cheminée éteinte. Lord Ashworth, son oncle. À ses côtés, un autre homme à la mâchoire carrée et aux yeux froids, vêtu d’une redingote bleu nuit impeccable. Vane. Il l’évalua d’un regard qui n’avait rien de romantique. C’était le regard qu’Ava Chen, avocate corporate, posait sur un contrat avant de le signer. Sauf qu’ici, le contrat, c’était elle.
— Ma nièce, dit son oncle sans préambule, Lord Vane et moi avons conclu l’accord. Les bans seront publiés dimanche. Vous serez mariée à la fin du mois.
Eleanor cligna des yeux. Son cœur battait trop vite, mais son esprit restait d’une clarté glaciale. Elle se souvint des règles de ce monde, compilées dans un dossier de recherches qu’elle avait lu pour se distraire, des siècles auparavant. Les femmes ne parlaient pas de leur mariage. On parlait pour elles.
— Votre silence est-il un acquiescement ? demanda Vane, un sourire mince aux lèvres.
Non. Définitivement non. Elle n’était pas ce genre de femme. Mais une rébellion ouverte, ici, dans cette pièce où elle ne connaissait pas les règles du jeu, mènerait tout droit à un reclusoir ou à un asile pour hystériques. Elle devait jouer autrement.
Eleanor redressa les épaules, comme on ajuste sa robe d’audience avant une plaidoirie.
— J’ai une condition, mon oncle.
Le baron eut un rire court, dépourvu de gaieté.
— Vous n’êtes pas en position de poser des conditions, Eleanor. Vous n’avez rien.
— Justement. Dans un contrat, quand une partie n’a rien, elle exige des garanties. Vous me donnez à un homme que je ne connais pas, avec une dot que je n’ai jamais vue, et je n’ai ni la parole de votre négociateur ni un document signé. En tant que fille de mon père, j’exige un mariage par contrat écrit.
Le silence qui suivit n’avait rien d’ambiant. Il était dense, presque solide. Le Viscount se tourna vers son oncle, un sourcil levé.
— Votre nièce est… originale, Ashworth.
— Elle est malade, bredouilla le baron. Elle a eu un évanouissement ce matin. On lui a saigné le cerveau par le pied, je crois. Elle délire.
— Je ne délire pas, dit Eleanor, la voix ferme. Mon oncle, je ne remets pas en cause l’honneur de Lord Vane. Mais le mariage est un acte juridique entre deux familles. Je veux un document qui stipule les conditions : le montant exact de la dot que ma mère m’a laissée, la résidence où je vivrai, la gestion de mon argent personnel et, ajouta-t-elle en affrontant le regard froid de Vane le droit de gérer mes affaires sans autorisation martiale.
Vane ne rit pas, cette fois. Ses yeux se plissèrent, comme s’il recalibrait sa perception de sa future épouse. Elle savait ce qu’il voyait : une femme trop intelligente pour être belle, ou plutôt une beauté qui utilisait son intelligence comme d’autres utilisent un éventail, pour frapper.
Polly, la femme de chambre, poussa un petit cri étouffé derrière la porte. Eleanor l’entendit. Son oncle, lui, bomba le torse, comme s’il allait lancer une attaque en règle.
— Vous êtes une enfant. Votre mère était une extravagante, et elle vous a transmis ses lubies. Une femme ne signe pas de contrat. Elle obéit.
— Ma mère a signé un contrat avec votre frère. Je l’ai vu dans un tiroir de son secrétaire. Clause de prévoyance, clause de viduité. Elle n’était pas naïve quand elle s’est mariée, mon oncle.
C’était un mensonge. Eleanor n’avait rien vu du tout. Elle connaissait le droit de la famille anglais du dix-neuvième siècle, oui, mais cette mention de sa mère était une supposition éclairée. Pourtant, le visage de Lord Ashworth passa par une série d’expressions qui lui donna raison : surprise d’abord, puis fureur contenue, puis une étrange prudence.
— Cela suffit, dit-il. Vous n’êtes pas en Angleterre pour le thé.
Vane, qui avait suivi l’échange avec un calme presque professionnel, fit un pas en avant.
— Je vais vous dire ce que je veux, moi, Lady Eleanor. Une femme qui parle comme vous me plaît. Elle est rare. Je suis d’accord pour un contrat écrit.
Le baron se tourna vers lui, ahuri.
— Vane !
— Ashworth, votre nièce a une tête. Elle en aura besoin pour gérer vos terres par alliance. Un mariage intelligent vaut mieux qu’un mariage consenti. Et, s’adressant à elle : Mais méfiez-vous. Si je signe un contrat, j’y mettrai mes conditions, moi aussi. Et je suis un négociateur plus expérimenté que vous.
Eleanor sentit un frisson le long de sa colonne vertébrale. Ce n’était pas de la peur. C’était la sensation électrique de trouver un adversaire à la hauteur. Elle avait déjà connu ça en salle d’audience, quand un procureur tenait bon.
— Vos conditions, je les connais déjà, dit-elle. Vous voulez mon corps, mon nom et mon silence dans le monde.
Vane éclata de rire. Un vrai rire, franc, qui ôta quelque chose de cosmétique à son visage.
— Pas le silence. Le mariage parfait est celui où les deux parties parlent le même langage. Vous aimerez négocier avec moi, Lady Eleanor, plutôt que d’épouser un idiot qui vous mettra des enfants dans le ventre chaque année et vous laissera aux mains des gouvernantes.
La crudité de la phrase provoqua un geste scandalisé de la part de son oncle, qui frappa le marbre de la cheminée avec sa canne.
— Je ne tolérerai pas que l’on parle ainsi devant ma nièce !
— Votre nièce vient de demander un contrat comme un homme d’affaires, répliqua Vane. Elle est au-dessus de ces simagrées.
Eleanor savoura une seconde de victoire tranquille. Elle tenait une brèche. Ce mariage n’était plus un fait accompli ; c’était une négociation en cours. Les conditions, les délais, les échanges de lettres, les avocats, le notaire. Elle aurait du temps. Et du temps, pour Ava Chen, c’était une arme.
— Alors, dit-elle en fixant son oncle, voici ma demande immédiate : je veux que le contrat soit rédigé par un homme de loi de mon choix. Pas un homme de la maison, pas un ami de Vane. Un homme libre de toute allégeance.
— Absurde, gronda le baron.
— J’irai moi-même chez le soliciteur demain matin, si vous me donnez la voiture et une femme d’accompagnement. Je ne suis pas encore mariée, je suis encore chez moi, quoique vous en pensiez.
Le visage de Lord Ashworth devint pourpre. Mais Vane mit une main sur son épaule.
— Laissez-la, Ashworth. Elle court chez l’homme de loi, et il lui expliquera que le droit anglais ne lui laisse aucune issue. Elle sera docile après. C’est une bonne méthode pour briser une résistance.
Eleanor laissa passer l’insulte. Elle n’était pas brisée. Elle était, pour la première fois depuis son réveil dans un corps inconnu, en terrain familier. Un monde de règles et de procédures. Un monde où les mots pouvaient tuer ou sauver.
Elle salua d’une inclinaison de tête, sans attendre la permission de sortir. Polly la suivit hors du salon, les yeux écarquillés.
— Madame, chuchota-t-elle dans l’escalier, on vous a dit tout à l’heure comme une dame ne faisait pas. Vous avez demandé un contrat. Vous avez parlé de dot, d’argent. Ce n’est pas convenable.
— Pourtant, c’est efficace, répondit Eleanor, en montant les marches deux par deux. Polly, qui est l’homme de loi le plus indépendant de la région ?
— Eh bien… M. Hargrove, je crois. Mais madame la baronne disait toujours qu’il avait une langue trop bien pendue pour être à son service.
Une baronne. Sa mère. Polly s’était tu une seconde trop longtemps, et elle avait laissé entendre qu’elle connaissait plus de choses qu’elle n’en disait. Eleanor s’arrêta en haut de l’escalier.
— Vous avez servi ma mère ? demanda-t-elle doucement.
Polly hésita.
— Madame était bonne. Mais elle a disparu un soir, il y a quatre ans, et on n’a plus jamais parlé d’elle. C’est M. le baron qui a pris la maison.
Ce soir-là, Eleanor demanda à Polly de lui apporter le petit secrétaire en acajou qui se trouvait dans le cabinet attenant. Par curiosité, par réflexe d’avocate, elle ouvrit les tiroirs les uns après les autres. Sous la doublure d’un tiroir du bas, à hauteur de ses genoux, ses doigts rencontrèrent le rabat d’un carton d’âge incertain. Elle en tira un petit livre relié en peau verte, fermé par une lanière. Sur la première page, une écriture fine et penchée.
*Journal de Lady Beatrice Ashworth.*
Une mère qu’elle ne connaissait pas. Une femme qui signait des contrats, qui prévoyait, qui avait peut-être été assassinée. Eleanor ouvrit le livre, et le temps lui apparut soudain beaucoup plus court que ce qu’elle avait imaginé.