Le Contrat de Mariage
Lire le chapitre 26: A Game of Masks
Le masque de velours noir collait à sa peau comme une seconde conscience. Eleanor observait la salle de bal par les fentes étroites de sa domino écarlate — un choix délibéré, la couleur du pouvoir, non celle de l’innocence. Autour d’elle, les invités du bal masqué de Lady Pemberton tournoyaient dans un tourbillon de soie et de secrets, leurs visages cachés derrière des plumes, des perles et des mensonges.
Elle avait accepté l’invitation à contrecœur. Six semaines d’évaluation, et Vane choisissait ce soir pour disparaître dans la foule, la laissant seule face aux regards curieux qui, même masqués, savaient qui elle était — la fortune la plus convoitée de la saison, accompagnée de l’homme le plus énigmatique de Londres.
— Vous dansez magnifiquement, ma chère nièce. Dommage que votre cavalier vous abandonne si tôt.
La voix d’oncle Marcus s’insinua dans son oreille comme un serpent dans l’herbe. Eleanor se retourna lentement, son éventail déployé comme un bouclier. Son oncle portait un masque doré trop petit pour son visage, laissant voir ses yeux avides et sa bouche pincée.
— Il ne m’abandonne pas, mon oncle. Il me laisse respirer.
— Ah, l’amour. Toujours si naïf.
L’amertume dans sa voix la fit tiquer. Marcus n’avait jamais été un allié, mais ce soir, quelque chose dans sa posture trahissait une assurance nouvelle. Il tenait quelque chose, et elle savait qu’il ne tarderait pas à en jouer.
— Nous devrions parler, Eleanor. En privé.
— Nous parlons très bien ici.
— Pas de ce sujet.
Un frisson courut le long de sa colonne vertébrale. Elle chercha Vane des yeux dans la foule — une silhouette sombre près des fenêtres, mais elle ne put en être certaine. Elle ne pouvait pas reculer maintenant.
— Très bien. La bibliothèque. Cinq minutes.
L’oncle s’éclipsa avec un sourire satisfait. Eleanor compta jusqu’à dix avant de le suivre, ses jupes bruissant contre le marbre comme des murmures accusateurs.
La bibliothèque de Lady Pemberton était un sanctuaire de cuir et de poussière d’or. L’oncle attendait près de la cheminée, son verre de cognac captant la lumière comme un piège.
— Vous êtes habile, Eleanor. Trop habile pour votre propre bien. Mais même les meilleures avocates négligent parfois les plus petites clauses.
Elle garda le visage impassible.
— Je ne suis pas avocate. Je suis une femme sur le point de se marier.
— Allons, ne jouons pas ce jeu. J’ai remarqué vos lettres au réformateur Whitfield. Vos plans de réforme juridique. Très ambitieux pour une femme qui devrait se contenter de broder.
Son cœur se serra. L’oncle savait. L’oncle savait tout.
— Je ne vois pas en quoi cela vous concerne.
— Tout me concerne qui touche à la fortune de cette famille. Vous croyez que vous êtes la seule à savoir lire les contrats, ma chère ?
Il sortit une lettre de son habit, la dépliant avec une lenteur calculée.
— Celle-ci date de vingt-deux ans. Une lettre entre votre père et Lord Vane, le père de votre fiancé. Voulez-vous que je vous la lise ? Sans doute pas nécessaire — vous êtes trop intelligente pour ne pas comprendre ce qu’elle contient.
Elle tendit la main, mais l’oncle la retira.
— Pas si vite. D’abord, écoutez-moi.
Eleanor croisa les bras, son masque de sang-froid devenant une armure.
— Votre père avait des dettes, énormes. Des dettes de jeu, des dettes de mauvaises affaires. Je les connaissais tous, je les lui avais avancées moi-même. C’était un imbécile, votre père. Mais un imbécile chanceux.
Il marqua une pause pour laisser le silence s’installer.
— Les Vane ont payé. Pas une fois, pas deux — pendant vingt ans. Ils ont payé vos précepteurs, votre dot, vos robes. Et tout cet argent… tout cet argent a servi à établir le contrôle des Vane sur le domaine Ashworth. Sur vous.
— Je sais tout cela. Tante Agatha me l’a appris.
— Vraiment ? Alors vous savez aussi que le frère de Vane est mort en tentant de récupérer les dettes de votre père ? Qu’il est mort à cause de cette dette ?
Eleanor hésita. C’était la première fois qu’elle entendait cette partie de l’histoire.
— La mort de son frère était un accident. Une attaque de route.
— Une attaque de route qu’il menait seul, de nuit, avec l’argent de la famille en selle. Il était là pour recueillir la dernière partie de la dette — cette dette que votre père refusait d’honorer. Et il a été tué.
La pièce sembla se refroidir. Eleanor força ses mains à rester immobiles.
— Ce que vous insinuez est ignoble.
— Je n’insinue rien. J’affirme. Vane ne vous courtise pas par amour. Il vous courtise pour récupérer ce que sa famille a investi. Cette demande en mariage est une stratégie. Ce que votre tante appelle « honneur » n’est qu’une revanche sentimentale — jolie parure d’une dette de sang bien plus ancienne.
Sa voix tomba comme une lame.
— Il vous a dit que la maison de Londres serait vôtre ? Que vous auriez votre indépendance ? Bien sûr. Parce qu’il sait que vous ne l’utiliserez jamais. Il contrôle la dette, et la dette contrôle votre liberté.
Eleanor avança d’un pas, le menton relevé.
— Vous mentirez pour me séparer de lui.
— Je n’aurai pas à mentir. J’ai des preuves. Des lettres, des comptes rendus, des témoignages. Et un avocat qui m’aidera à les présenter à la bonne personne.
Il se pencha vers elle, son haleine de cognac heurtant son visage.
— Voici mon offre, Eleanor. Rompez cet engagement. Refusez le mariage publiquement, et je garde ces lettres enfermées à jamais. Personne ne saura. Vous resterez libre — riche, seule et libre. Peut-être tu réussiras même tes réformes.
— Et si je refuse ?
Son sourire s’élargit.
— Alors je détruirai Vane. Je révélerai son jeu à la presse, aux tribunaux, au beau monde. Sa famille sera ruinée — le scandale si grand que même lui ne pourra pas survivre. Et vous serez entraînée dans sa chute. Vous, vos réformes, votre avenir. Tout disparaîtra.
Le poids du choix s’abattit sur ses épaules. Si elle croyait son oncle, Vane était un manipulateur pire qu’elle ne l’avait craint. Mais si elle ne le croyait pas — si elle se fiait aux semaines passées, aux regards, aux négociations, à la manière dont Vane écoutait réellement ses arguments — alors son oncle était le plus grand danger aux deux.
— Vous êtes un monstre, mon oncle.
— Non, Eleanor. Je suis un homme pratique. Comme vous. Comme Vane.
La porte de la bibliothèque s’ouvrit dans un grincement sourd. Eleanor se retourna — et vit Vane, debout dans l’embrasure, son masque noir à la main. Il avait entendu.
Ses yeux allèrent de l’oncle à elle, puis revinrent à l’oncle. Un silence terrible s’étira.
— Marcus, dit Vane d’une voix qui semblait de glace. Je vois que vous avez trouvé un moyen d’empoisonner même les plus belles soirées.
— Votre future épouse et moi discutions de votre passé, Vane. Vous devriez la remercier — elle défendait votre honneur. Bien que celui-ci me semble fort encombré.
Eleanor se tenait entre eux comme un trait d’union impossible, son cœur balançant entre deux précipices. L’un menait à la sécurité froide de la solitude. L’autre à Vane, son regard sombre posé sur elle — et sa vérité incertaine.
Sa main trouva le pli de sa jupe. Dans la poche secrète, sa copie du contrat — et la note de Vane, placée entre les pages comme un signet. Elle ne savait plus quelle page elle voulait tourner.
Le choix n’était pas entre Vane et la liberté. Il était entre la croire et la croire.
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