Le Contrat de Mariage
Lire le chapitre 6: The Contract Draft
L’encre sentait la noix et le vieux fer. Eleanor laissa courir sa plume sur le parchemin, traçant des lignes serrées, nettes, d’une écriture qu’elle avait dû réapprendre en trois jours — l’anglaise exigeante du Regency, ces pleins et déliés si éloignés de ses notes de procès tapées à la hâte. Mais le fond, lui, ne changeait pas. Le fond, c’était du droit. Du droit pur, dur, inattaquable.
Elle relut la clause sept, puis la clause douze, puis la note marginale qu’elle avait griffonnée en bas de page — *« En cas de décès du mari avant la consommation du mariage, le douaire sera versé à la veuve sans condition de résidence. »* Elle hésita, puis ajouta : *« La résidence étant entendue comme libre choix de la veuve, y compris hors du domaine de son défunt mari. »*
Bien.
Derrière elle, Polly s’affairait — trop silencieusement, trop précisément. Eleanor ne se retourna pas, mais laissa traîner un bout de brouillon sur le coin du bureau, une feuille de calculs approximatifs, une addition de dots qui n’aboutissait nulle part. De la poudre aux yeux. Si Polly lisait tout ce qui passait sous son nez, elle ne pourrait pas distinguer l’armure de la peau.
— Polly, dit Eleanor sans lever les yeux. Je recevrai Lord Vane dans le petit salon vert. Voulez-vous prévenir Mme Hatch que nous aurons besoin de thé — mais pas de petits fours. Les petits fours, c’est pour les visites de courtoisie. Ceci n’en est pas une.
— Bien, m’lady.
La servante sortit. Eleanor posa la plume, laissa ses doigts courir sur le bord du parchemin. Elle avait transposé ce qu’elle connaissait du droit matrimonial anglais — les *settlements*, les *jointures*, les *pin money* — avec les garde-fous qu’elle avait appris à New York, où l’on ne signait jamais sans clause de non-concurrence, sans clause de sortie, sans clause de pénalité. Elle avait adapté. Elle avait tordu. Elle avait, espérait-elle, rendu le contrat si précis, si exigeant, que Lord Vane devrait soit accepter de perdre des libertés qu’il n’imaginait pas négociables, soit révéler sa main en refusant.
Elle l’entendit arriver avant de le voir : deux voix dans le couloir, la sienne, profonde, et celle d’un domestique qui répondait *« oui, my lord »* comme on répond à un commandement qu’on ne veut pas répéter.
La porte s’ouvrit.
Lord Vane entra sans frapper — il était chez lui, après tout, ou du moins chez son futur beau-père, la distinction étant floue dans une maison où les couloirs appartenaient à celui qui payait les dettes. Il portait un habit bleu nuit, cravate blanche immaculée, bottes noires cirées comme du jais. Ses cheveux sombres étaient légèrement en désordre, comme s’il avait couru, ou comme s’il voulait qu’on pense qu’il le pouvait.
— Lady Eleanor. Il s’inclina, mais son regard ne suivit pas. Il l’observait, lui, droit dans les yeux. Vous m’avez convoqué. J’aurais cru que la convocation serait plus… joyeuse. Je vois que non.
Elle poussa le parchemin vers lui, d’un geste sec.
— Asseyez-vous, my lord. Nous avons à travailler.
Il s’assit face à elle, sans quitter le document des yeux. Il le prit, le retourna, parcourut la première page en silence. Ses sourcils se haussèrent imperceptiblement. Il tourna la page. Puis une autre. Puis il reposa le document sur le bureau, les deux mains à plat dessus, et la regarda avec une expression où se mêlaient l’amusement et quelque chose de plus calculateur.
— Vous avez écrit *« libre circulation entre les propriétés et les villes de résidence, y compris Londres, Bath, et tout lieu où la dite épouse jugera opportun de se rendre sans sollicitation préalable »*. D’habitude, c’est un homme qui demande ça. À une maîtresse, pas à une épouse.
— Je ne suis pas encore votre épouse. C’est l’intérêt du document.
Il sourit — un demi-sourire, du côté gauche, qui ne toucha pas ses yeux.
— Et ici, clause cinq, vous vous réservez la gestion directe de vos biens, y compris le domaine de votre mère, avec pouvoir de signer des baux, de vendre des récoltes et de nommer un régisseur de votre choix. C’est un *settlement* de veuve, ça. Vous êtes en train de négocier votre veuvage avant notre mariage.
— Je préfère y penser comme une assurance-vie juridique. Eleanor croisa les mains. Si vous mourez demain, je ne veux pas passer dix ans devant une cour de chancellerie à prouver que je n’ai pas caché l’argenterie. Ce document clarifie. Il me protège. Il nous protège tous les deux.
— Et vous, dans tout ça, qu’est-ce que vous protégez de moi ? Il pencha la tête. Parce que je lis, je relis, et je ne vois aucune clause qui m’oblige à quoi que ce soit. Sinon à ne pas vous emprisonner, ne pas vous affamer, ne pas vous priver de votre argent. Cela ne ressemble pas à un contrat de mariage. Ça ressemble à un traité de paix entre deux armées qui ne se font pas encore confiance.
— C’est exactement ce que c’est.
Vane se recula dans sa chaise, croisa les jambes. Son regard tomba sur le pendentif qu’elle portait — un cabochon d’émeraude cerclé d’or fin, hérité de sa mère, glissé sous le col de sa robe. Il cligna des yeux, puis son expression se fit plus neutre.
— Votre pendentif, dit-il. Vous le portiez déjà l’autre soir. Il vous vient de votre mère, n’est-ce pas ?
Eleanor baissa les yeux. Le pendentif était chaud contre sa peau — il l’était depuis le premier jour, comme si le bijou connaissait sa propriétaire, comme si sa chaleur était l’écho d’une vie qu’elle n’avait pas vécue mais qu’on lui avait léguée.
— Oui. Il me vient de Lady Ashworth.
— Vous le portez toujours.
— C’est une habitude récente, my lord. Le deuil a ses préférences.
— Le deuil, ou un autre motif. Il la fixa un instant de plus, puis laissa retomber le pendentif du regard. Votre mère n’avait pas d’émeraudes, je crois. Le colonel fût très regardant sur les bijoux de famille. Il les gardait sous clé, même pour elle.
Eleanor ne répondit pas. La phrase s’était déposée en elle comme une pierre qu’on lâche dans une mare — lente, précise, et terriblement lourde. Vane continuait de la regarder, pas avec malice, mais avec une curiosité si aiguë qu’elle redoutait ce qu’il pourrait lire sur son visage.
— Et pourtant, poursuivit-il, vous le portez comme si vous l’aviez toujours eu. C’est le bijou, ou c’est la femme, qui est nouvelle ?
Eleanor aurait pu parer la question. Elle l’avait fait une dizaine de fois, ces dernières semaines — en français, en public, devant des commères prêtes à déchirer sa réputation à la moindre faiblesse. Mais ici, face à Vane, elle décida de ne pas esquiver. Elle le regarda dans les yeux, la main posée sur le cabochon.
— Ma mère me l’a laissé. Dans un journal. Dans une lettre. Mon père ne le savait pas, ou ne voulait pas le savoir. Et si vous avez un doute, my lord, dites-le-moi maintenant. Parce que ce document, là, sur votre côté du bureau, il ne marche que si nous savons tous les deux qui nous sommes.
Vane ne rit pas. Son sourire s’évanouit, et il la regarda avec un regard franc, dépouillé — la première expression sincère qu’elle voyait sur lui depuis leur première rencontre dans le cabinet de son oncle.
— Vous me demandez qui vous êtes ? Vous êtes Eleanor Ashworth, fille d’un colonel tué par un poison qui vous est inconnu, nièce d’un homme qui me doit de l’argent, promise à un mariage qu’elle a transformé en champ de bataille juridique. Vous me demandez si je vous connais ? Non. Mais je vous lis. Depuis huit jours, je vous lis, et vous me lisez, je pense. Ce contrat, là, c’est vous qui me tendez votre âme à l’encre et au parchemin.
Il se leva, glissa le document dans sa poche intérieure.
— Je vais l’étudier. J’en aurai pour une nuit, peut-être deux. Et je reviendrai avec des contre-propositions qui, j’en ai peur, vous sembleront aussi insultantes que les miennes vous ont paru modernes.
— Insultantes, répéta Eleanor.
— Oui. Vous avez rédigé en juriste, Lady Eleanor. Je vais répondre en homme de pouvoir. Nous verrons bien qui des deux est le plus fort.
Il salua, bref, et se dirigea vers la porte. Il posa une main sur le chambranle, se retourna, hésita.
— Le pendentif, dit-il. Ne le portez pas à notre prochaine rencontre. Il vous fait courir un risque que vous ne connaissez pas encore.
Il sortit sans attendre de réponse. Eleanor resta assise, le regard fixé sur la porte fermée, la main crispée sur l’émeraude qui battait contre son cœur comme un deuxième pouls.
Elle rangea ses notes. Souleva le sous-main. Sous une feuille, cachée entre deux pages d’un brouillon qu’elle n’avait pas montré à Vane, se trouvait une lettre non décachetée, déposée à son intention une heure plus tôt par un domestique inconnu. Elle l’avait posée là, sans la lire, au cas où. Au cas où Vane parlerait. Au cas où ce rendez-vous confirmerait ses soupçons.
Elle brisa le sceau. Dedans, une écriture anguleuse, penchée, qui n’était ni celle de Vincent ni celle de Vane.
*« Lady Eleanor, certaines questions ne supportent ni l’encre ni le parchemin. Votre amulette vous a été donnée par un homme qui savait. Je vous attends demain, au colombier, à la levée du jour. — S.A. »*
S.A. — St. Aldric.