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Le Coursier à Bicyclette

Lire le chapitre 1: The Crank That Snapped

L’atelier sentait le caoutchouc et l’huile de lin. Luc Moreau, assis sur un tabouret bas, faisait tourner la pédale droite entre ses doigts calleux. La manivelle était neuve, ou presque — il l’avait récupérée sur une carcasse de Peugeot accidentée, deux jours plus tôt. La soudure discrète, sous la couche de peinture noire, tenait. Personne n’y verrait rien, sauf si on cherchait.

Le petit drapeau rouge claqua contre la vitre de la porte. Luc leva les yeux sans se presser. Une automitrailleuse allemande était garée en travers de la rue de Charonne, moteur au ralenti, et un officier en tenue de campagne descendait déjà du marchepied. Il poussa la porte de l’atelier, la faisant grincer. Un vélo à la main — un vélocipède de ville, chromes nickelés, selle en cuir fauve.

— « Monsieur Moreau ? »

Luc essuya ses mains sur son tablier, hocha la tête.

— « On m’a dit que vous étiez le meilleur. Ma bicyclette fait un bruit. Un claquement, sous la selle. Chaque tour de pédale. »

Il posa le vélo contre l’établi, avec une précaution de propriétaire. Luc ne regarda pas les insignes. Il regarda la selle, le cadre, la chaîne.

— « Je vais voir. »

Il retourna la machine, fit tourner la roue arrière. L’essieu était bon, la jante droite. Il appuya sur la pédale, écouta. Un bruit net, sec — pas dans le moyeu. Dans le boîtier de pédalier. Il sortit une clé anglaise de la poche de son tablier, démonta la coquille, fit tomber une bille usée dans sa paume, roula un peu.

— « Une bille. Elle commence à s’écraser. Le jeu s’installe. Ça claquera de plus en plus. »

L’officier sourit, montrant des dents régulières, blanchies.

— « Vous pouvez réparer ? »

— « Oui. Il faut une demi-heure. Peut-être plus. Les billes, je les ai. Mais je vais vérifier l’axe aussi. »

— « Une demi-heure. Je reviendrai. »

Il sortit, tira la porte, et les vitres tremblèrent. Luc attendit que le bruit du moteur eût tourné le coin de la rue. Puis il retourna le vélo, dévissa la manivelle gauche — pas celle qui claquait. L’intérieur du tube, à la jonction avec le boîtier, présentait une petite saillie grise, maladroite, presque invisible. Un cylindre de métal, long comme son pouce, entouré d’un fil de caoutchouc noir. Il le retira d’une torsion douce, le pesa dans sa paume.

Microfilm.

Marcel avait dit: « Ne le regarde jamais. Ne le porte jamais plus d’une demi-journée. S’il est sur toi, il est sur toi, mais tu ne le sais pas. Tu le sais pas, et tu continues à pédaler. »

Luc le glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine. Il referma la manivelle, remit les billes neuves, remonta le boîtier. Le vélo de l’officier fut prêt en vingt minutes. Il le posa soigneusement contre le mur, fit une marque à la craie sur le pneu arrière — la craie, c’était pour les comptes. Puis il coupa le moteur de la lampe à souder, ferma la porte de l’atelier à double tour.

Sa bicyclette à lui attendait dans la cour arrière, appuyée contre le mur de briques. Un vieux cadre noir, un guidon droit, un panier en osier à l’avant, rempli de paquets en papier brun ficelés. Des pièces détachées, des chambres à air, une boîte de gâteaux secs pour la patronne du tabac rue de Lappe. Il enfourcha, poussa sur la pédale, et le pneu renvoya un crissement régulier sur les pavés mouillés.

La ville était grise. Grise, mouillée, silencieuse. Les volets fermés, les grilles baissées. Peu de monde. Les femmes faisaient la queue devant la boulangerie, des cabas vides à la main, ne parlant pas beaucoup. Luc passa devant le poste de garde de la Bastille, pédalant régulièrement, la tête droite, l’allure d’un homme qui connaît ses rues et qui n’a rien à voir avec elles.

Première course : la mercerie de la rue de la Roquette. Il sonna trois fois, attendit. La petite dame à lunettes sortit, prit le paquet de chambres à air, le paya avec des tickets de rationnement qu’il rechaussa dans la poche. Deuxième course, le tabac de la rue de Lappe. La patronne ne sortit pas, mais une main écarta le rideau à fleurs, et Luc appuya sur la boîte de gâteaux. Il savait qu’elle était vide — enfin, presque vide. Il avait échangé les gâteaux contre deux paquets de cigarettes anglaises qu’il n’avait jamais vus, qu’il ne devait pas voir. Le réseau fonctionnait comme ça. Chaque paquet avait un poids, une forme, un contenu que seul le destinataire connaissait.

Il arriva au carrefour de l’Odéon à dix heures passées. Le café des Deux-Moulins était ouvert — c’est-à-dire que la porte était entrebâillée, la lumière éteinte, une craie inscrite sur l’ardoise devant l’entrée : « Pain aujourd’hui à 15 h ». C’était le code. Le jour n’était pas bon, mais le contact devait être là. Il s’assit à la terrasse, commanda un faux café, le genre d’eau chaude brunâtre qu’on servait depuis trois ans. Il posa son béret sur la table, à l’envers. C’était un signe. Le deuxième signe, c’était le pansement qu’il portait au petit doigt de la main droite. Ils étaient convenus des deux.

Il attendit dix minutes. Vingt. La rue de la Gaité était morte, à peine traversée par un vieil homme traînant un cabas à roulettes, une femme en manteau élimé, deux Allemands en uniforme qui marchaient vite, sans le regarder. Le contact était en retard. Ou absent.

Luc ne paniqua pas. Il avait appris, à travers les morts et les disparus de ces derniers mois, que la panique était une sentinelle qui se trompait toujours de côté. Il finit le café, se leva, fit une marque à la craie blanche sur le coin de la table, côté rue. Un petit quart de cercle, presque invisible. Si le contact venait après, il saurait que Luc était passé. S’il ne venait pas, personne d’autre que le patron du café ne verrait la marque — et le patron du café saurait l’effacer avant que la Gestapo ne fasse poser ses questions.

Il remonta sur sa bicyclette, prit la rue de Vaugirard, puis tourna vers l’est. Il pédala sans hâte, les mains posées sur les freins, le regard infaillible dans les rétroviseurs des voitures en stationnement. Rien. Trois cents mètres plus loin, il sentit un frisson à la nuque. Il ne se retourna pas. Il prit une ruelle, ralentit pour laisser passer une charrette à bras chargée de légumes, et, tournant la tête pour éviter une flaque, vit dans le reflet d’une devanture une silhouette arrêtée au coin de la rue, sous une porte cochère, une cigarette éteinte au coin des lèvres.

Un homme. Le col du manteau relevé, le chapeau baissé. Pas assez grand pour être un Allemand — trop bien habillé pour être du quartier. Il ne lisait pas, il ne marchait pas, il attendait. Depuis combien de temps il était là, Luc ne savait pas. Depuis le café ? Depuis l’atelier ?

Il continua. Le cœur battait un peu plus vite, mais les mains restèrent fermes sur le guidon. Il ne ralentit pas, ne pressa pas non plus le rythme. Il prit la rue des Entreprises, laissa un paquet chez un coiffeur pour un système de freinage qu’il n’avait jamais vu, puis un second chez un libraire qui n’existait plus. Il nota la librairie, suivit son itinéraire. La silhouette avait disparu. Mais un autre homme l’avait remplacé — en imperméable bleu, journal plié sous le bras, posté devant la bouche de métro.

Luc ne savait pas s’ils étaient deux, trois, ou une simple coïncidence. Il ne savait pas si le contact était en retard parce qu’il avait été arrêté, ou parce qu’il avait changé d’avis. Il sentait le microfilm contre sa poitrine, petit, léger, brûlant.

Il atteignit le quai de la Mégisserie, traversa le fleuve. Le pont était désert. Il ralentit près du parapet, fit semblant de vérifier la tension de la chaîne. Un remorqueur passa sous le pont, noir et lent, traînant trois péniches de lait et de charbon. Il s’appuya un instant sur la rambarde, regarda l’eau sale. Il lui suffisait de laisser tomber le microfilm dans la Seine — il était perdu pour tout le monde, mais il ne causerait la mort de personne.

Mais Marcel avait besoin de ce qu’il portait. Et Marcel avait besoin de savoir que le contact n’était pas venu.

Il remonta en selle. Derrière lui, à la hauteur du pont de Sully, une bicyclette démarra dans le même temps que lui.

Luc ne se retourna pas. Il se mit à pédaler plus vite. Pas assez pour courir — assez pour être sûr. La ville lui appartenait. Les rues, les pavés, les pentes, les impasses. Il savait où aller.

Il tourna rue de Sèvres, l’esprit fixé sur la prochaine heure, sur le prochain geste. Le café. Le patron. Marcel.

Il savait qu’il était suivi. Il savait qu’il devait semer l’homme, porter le message, et trouver une autre façon de faire passer le film à Marcel. Mais la première chose à faire était de savoir qui le suivait — et pour qui il travaillait.

Il ralentit à hauteur de la rue du Dragon, prit une décision.

Il allait lui offrir l’occasion de se révéler.