Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 13: The Missing Courier
La pluie tombait sur Paris, fine et tenace, comme si le ciel lui-même avait décidé de laver les rues sans jamais finir. Luc graissait la chaîne d’un vélo de femme, un Peugeot cabossé, quand la porte de l’atelier s’ouvrit sans frapper.
La mère d’Yvette se tenait sur le seuil, son manteau trempé collé aux épaules, les mains serrées sur son sac comme sur un trésor qu’elle refusait de lâcher.
— Monsieur Moreau, dit-elle, la voix cassée. Yvette n’est pas rentrée.
Luc posa la burette d’huile, essuya ses doigts sur son tablier. Derrière elle, la rue semblait vide, écrasée sous la pluie.
— Pas rentrée d’où ? demanda-t-il en gardant son ton égal.
— Elle devait porter des médicaments chez ma sœur, à Montreuil. C’est ce qu’elle m’a dit. Elle est partie ce matin avec son vélo, et depuis rien. Je suis allée chez ma sœur, elle n’est jamais arrivée.
Luc hocha lentement la tête. Les médicaments. C’était le mot convenu que Marcel utilisait pour les petits paquets de messages, ceux qu’on confiait aux plus jeunes coureurs parce qu’ils semblaient anodins. Yvette avait quatorze ans, des nattes qu’elle n’avait pas encore coupées et une façon de rouler comme un garçon, sans peur du trafic.
— Elle a peut-être été retardée par l’orage, dit-il, mais sa voix manquait de conviction et la mère le vit.
— Elle devait rentrer avant midi, monsieur Moreau. Il est quatre heures. Yvette n’est jamais en retard, pas elle. Vous le savez.
Il le savait. La gamine avait plus de ponctualité que la plupart des adultes du réseau.
— Je vais chercher, dit-il, déjà debout et retirant son tablier. Retournez chez vous. J’irai vous voir ce soir, quoi que j’apprenne.
La mère resta une seconde de trop, les yeux cherchant dans les siens une assurance qu’ils ne pouvaient pas offrir. Elle finit par partir, laissant la porte ouverte sur la pluie. Luc la ferma derrière elle et se tint un instant immobile dans l’atelier, à écouter le silence.
Il savait ce que ça signifiait. La veille, il avait remis son faux message sur Arthur à Sarah—une ruse montée de toutes pièces qu’elle avait pourtant délivrée à un officier allemand en pleine terrasse de café. Une preuve. Une trahison. Mais la trahison ne s’arrêtait pas là. Sarah ne travaillait pas seule. Elle avait des observateurs, des contacts, tout un mécanisme qui tournait désormais contre les siens.
Et si elle avait fait le lien entre sa « suspension temporaire » et son absence de message, elle avait eu largement le temps d’en parler à ses amis de l’Abwehr. Une coureuse de plus ou de moins, un petit poisson dans le filet pour appâter les gros.
Luc trouva Marcel dans l’arrière-salle de la boulangerie, assis sur un cageot retourné devant un pain entamé qu’il n’avait pas touché. Il leva la tête quand Luc entra, la mâchoire crispée.
— J’étais au courant de la mère, dit Marcel avant que Luc ait ouvert la bouche. Une cliente du matin m’a raconté avant que ça devienne public.
— Tu sais ce qui lui est arrivé ?
— Non. Je sais juste qu’elle n’a pas fait la livraison. Le contact de Montreuil a envoyé un mot par le canal de secours pour dire qu’il n’avait rien reçu.
— C’est Sarah.
Marcel soupira, un son rauque échappé du fond de sa gorge. Il resta silencieux une minute, les doigts tambourinant contre le pain rassis.
— Sarah est suspendue depuis trois jours, dit-il enfin.
— Suspendue ne veut pas dire arrêtée, répliqua Luc. Elle est libre, elle va au café, elle voit ses contacteurs. Tu me l’as laissée faire parce que tu voulais la preuve. Elle a vu que nous la surveillions, et elle a tendu une ligne. Yvette est l’appât.
Marcel ne nia pas. Il regarda Luc un long moment, les paupières plissées, et Luc comprit que le doute n’était pas encore mort dans l’esprit du chef, mais qu’il commençait à bouger.
— Voilà ce qu’on va faire, dit Marcel, se levant. Tu vas chercher Yvette. Pas pour la trouver, pas encore, mais pour comprendre ce qui est arrivé à son itinéraire. Prends les rues qu’elle aurait prises, regarde si quelqu’un l’a vue, cherche son vélo. Si Sarah a donné son itinéraire à la Gestapo, ils auront fait une interception propre. Une arrestation dans une rue secondaire. Un fourgon. Peut-être même pas d’Allemands en uniforme.
— Et si on ne trouve rien ?
— Alors on saura au moins où elle a disparu. Et ça, ça nous dit comment elle est tombée.
Luc prit la bicyclette de derrière la boutique, la sienne, celle avec le panier rouillé et la selle affaissée que nul œil Allemand ne regardait deux fois. Il partit par la rue des Rosiers, coupant vers l’est en suivant l’itinéraire probable d’Yvette. Chaque carrefour lui arrachait un regard vers la chaussée, vers les caniveaux, vers la silhouette banale d’un vélo abandonné qui n’existait pas.
La pluie ralentit puis cessa. Le linge séchait sur les balcons dans la lumière grise, à une distance grotesque de la guerre qui se jouait en dessous.
Il parcourut la rue de Montreuil, puis le boulevard de Ménilmontant, puis encore plus loin vers l’est. Il s’arrêta à l’épicerie où la jeune fille s’achetait parfois une poignée de bonbons, parla un instant au vieux gardien de l’immeuble voisin, et ne tira que des haussements d’épaules.
Et puis, en revenant par la petite rue Descartes, près de la gare de Vincennes, il la vit.
Le vélo était appuyé contre un réverbère, la roue avant tordue comme si quelqu’un l’avait jeté de côté, sans soin. Il avait le panier tressé au guidon qu’elle avait fabriqué elle-même avec sa mère, un nœud de corde grise encore visible sur la poignée qu’elle avait réparée deux semaines auparavant dans l’atelier.
Luc s’en approcha lentement, la gorge serrée. Il s’accroupit, posa la main sur le cadre. La pluie avait nettoyé la selle, mais il vit une tache sombre sur le tube de la potence, presque invisible. Du sang séché, ou peut-être du cambouis. Il ne pouvait pas en être sûr.
Le vélo était planté face à l’entrée de la gare, comme si elle l’avait laissé là exprès avant de monter dans un train. Pas un vol, pas un accident. Quelqu’un l’avait fait disparaître proprement, et la roue tordue était un leurre.
Luc releva la tête vers la façade de la gare. Des affiches allemandes, des soldats à l’entrée qui contrôlaient les papiers, la foule grise du soir qui commençait à vouloir rentrer. Une gamine de quatorze ans n’était pas montée seule dans un train avec un message volé. On l’avait prise ici, ou on l’avait fait monter de force.
Yvette était entre leurs mains. Quelque part dans cette ville, elle attendait dans une pièce sans fenêtres, et le seul espoir qui lui restait était qu’elle n’ait pas encore parlé.
Luc resta un long moment accroupi près du vélo tordu, la main sur la roue, tandis que la nuit tombait sur la gare et que les premiers lampadaires s’allumaient sans éclairer personne.
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