Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 14: The Train Station Lead
La gare sentait la suie, le charbon et la fatigue. Luc poussa son vélo le long du quai, les yeux fixés sur le poste des porteurs, un petit bâtiment de brique collé à la halle aux marchandises. Il avait passé la matinée à rôder, à attendre le bon moment. L'argent français valait encore quelque chose, mais la peur valait plus cher.
Le plus vieux des porteurs, un homme au dos courbé et à la moustache jaunie par le tabac, essuyait ses mains sur son tablier graisseux. Luc l'aborda sans détour.
— Vous étiez de service hier, vers midi ?
Le vieux cracha par terre. — J'suis toujours de service. La guerre n'change rien à mes horaires.
Luc sortit un billet de cent francs, le plia entre deux doigts sans le montrer. — J'cherche une jeune femme. Dix-huit ans, environ. Cheveux bruns tirés en chignon. Vélo bleu, cabossé. Elle est montée dans un train.
— V'là un portrait bien précis. — Le porteur jeta un coup d'œil au billet. — Et qu'est-ce qu'vous lui voulez, à c'te gamine ?
— C'est ma nièce. Elle a disparu. Sa mère est malade. — Luc avait préparé ce mensonge, l'avait répété dans sa tête en pédalant jusqu'ici. Il le servit avec une lassitude qu'il n'eut pas à feindre.
Le porteur tendit la main. Luc y déposa le billet, qui disparut dans une poche profonde.
— J'me souviens d'elle. Elle attendait près du tableau des départs. L'air perdue, regardait autour d'elle tout l'temps. Puis un homme est venu la r'joindre.
Luc sentit son pouls s'accélérer. — Un homme. Décrivez-le.
— Costume gris, chapeau. Rien de spécial. Grand. Pas très grand. J'sais pas. — Le porteur haussa les épaules. — J'fais pas attention aux visages, moi. J'fais attention aux bagages.
— Jeune ? Vieux ?
— Quarante ans, peut-être. P't-être moins. Les gens d'viennent tous vieux à mes yeux.
Luc digéra l'information. La description pouvait correspondre à l'homme au manteau gris, celui qu'il avait vu lors de l'arrestation de Robert. Ou à n'importe quel autre fonctionnaire de la ville.
— Et elle est partie avec lui ? Dans son train ?
Le porteur secoua la tête. — Non. Elle est montée seule. Lui, il l'a regardée monter, puis il est reparti vers la sortie. Comme si son boulot était fait.
Le vélo. Luc y repensa — la roue avant volontairement pliée, un geste de professionnalisme plus que de malchance. Yvette n'était pas tombée. Yvette avait été guidée jusqu'ici, où quelqu'un l'avait remise à d'autres mains avant qu'elle ne monte dans un train dont elle ne reviendrait peut-être jamais.
— Vous auriez vu où il est allé, cet homme ?
Le portier fouilla dans sa poche, sortit une pipe éteinte. — Pas d'importance pour moi, c'te affaire-là. Mais j'ai r'marqué qu'il marchait vers la rue de Rivoli. Lui, au moins, il avait un but.
La rue de Rivoli. Luc remercia d'un signe de tête et remonta sur son vélo. Il ne pédala pas vers l'atelier, ni vers la boulangerie où Marcel tenait ses quartiers. Il pédala vers le café, celui dont il connaissait maintenant les habitudes de Sarah comme on connaît les siennes propres. Vers Sarah.
La salle du café était presque vide à cette heure de l'après-midi. Sarah était assise près de la fenêtre, une tasse de faux café refroidissant devant elle, un livre ouvert mais non lu. Ses yeux se levèrent quand Luc entra, et il y lut une surprise rapide, presque imperceptible, qu'elle dissimula derrière un sourire trop précis.
— Luc. On ne t'attendait pas aujourd'hui.
Il s'assit en face d'elle sans demander la permission. — Il faut que tu viennes avec moi. Marcel veut te parler.
Il vit les doigts de Sarah se resserrer sur la couverture du livre. Sa voix resta douce. — Marcel ? Maintenant ?
— Maintenant.
Elle se leva, posa deux francs sur la table, attrapa son manteau. — Alors allons-y. J'espère que ce n'est rien de grave. Tu sais comme moi que les absences sont mal vues en ce moment.
Luc ne répondit pas. Ils marchèrent ensemble dans les rues étroites, sans parler. Le silence était un champ de mines.
La boulangerie était fermée aux clients. Marcel les attendait à l'arrière, dans une pièce où le pain laissait place à des cartons de faux papiers et des plans jaunis. Son tablier de boulanger était encore noué à la taille, mais ses yeux étaient ceux d'un commandant.
— Tu sais pourquoi tu es là ? demanda-t-il à Sarah sans préambule.
— Luc m'a dit que tu voulais me parler.
Marcel regarda Luc. — Raconte ce que t'as appris.
Luc raconta. Le porteur. La description. La rue de Rivoli. Le geste froid de l'homme qui regarde monter la jeune fille puis s'en va, mission accomplie. Il parla d'Yvette comme d'une enfant qu'on livre, pesant chacun de ses mots. Quand il eut fini, Marcel se tourna vers Sarah, les bras croisés.
— Dis-moi où tu étais hier à midi.
Sarah ne cilla pas. Elle soutint le regard de Marcel avec une franchise qui parut presque sincère. — J'étais à la planque de la rue du Bac, dans le huitième. J'y ai passé toute la journée à trier des faux-papiers. Demande à la mère Contentin. Elle m'a vue arriver vers dix heures et repartir à six.
— La mère Contentin, répéta Marcel.
— Elle te le confirmera. Elle est du réseau depuis l'été quarante-deux. Tu la connais.
Marcel échangea un regard avec Luc — un regard qui disait tout. L'alibi était solide, trop bien préparé pour être vrai, mais assez simple pour être vérifiable. Luc sentit le goût de la défaite.
— Je vais vérifier, dit Marcel. En attendant, tu restes dans tes quartiers, Sarah. Tu ne bouges pas.
— Tu me mets aux arrêts, alors que je viens de te donner un alibi vérifiable en dix minutes ?
— Je te mets dans une chambre où je pourrai te trouver si le besoin s'en fait. Rien de plus.
Sarah haussa les épaules avec une indifférence qui parut exagérée. — Comme tu voudras. Mais je te préviens, Marcel. Chaque heure que tu passes à me soupçonner est une heure que tu ne passes pas à chercher Yvette.
Elle sortit sans un regard pour Luc. La porte claqua.
Le silence retomba dans l'arrière-boutique. Marcel se passa la main sur le visage, et pour la première fois, Luc vit le vieillissement inscrit dans ses traits.
— La mère Contentin. Je la connais. Vieille résistante, une femme de foi qui a caché des aviateurs dans sa cave en quarante-trois. Si Sarah était avec elle, l'alibi tient.
— Et si Sarah l'a choisie parce qu'elle savait qu'elle pourrait en faire son alibi ?
Marcel le regarda. — Tu vas trop loin, Luc. Je devrais peut-être te retirer des livraisons aussi, si tu commences à voir des complots partout.
— Je vois ce que je vois. J'ai vu le porteur me décrire l'homme qui a pris Yvette. J'ai vu sa main pousser la gamine vers un train pour nulle part. Et je sais ce que j'ai vu au café, Sarah avec cet officier.
Marcel resta silencieux un long moment. Puis il dit, d'une voix plus basse :
— Va à la rue du Bac. Parle à la mère Contentin. Pose-lui les questions que tu sais poser. Si son histoire se tient, alors je devrai réévaluer mes soupçons. Et si elle ne se tient pas… — il n'acheva pas.
Luc était déjà sur le pas de la porte. Il s'arrêta, se retourna.
— Et si elle est vraiment à la rue du Bac, Marcel ? Si son alibi est vrai ?
Le boulanger détourna les yeux. Une réponse à moitié tue, un aveu silencieux que lui aussi avait commencé à douter, et que douter de Sarah, c'était douter de tout le réseau. Luc ne lui demanda pas de préciser.
Il remonta sur son vélo dans la lumière déclinante de l'après-midi, pédala vers la rue du Bac. Les rues étaient désertes, volets fermés, une ville qui retenait son souffle. Il pensa aux croix fraîchement taillées dans son atelier. À la roue tordue. À la lettre scellée chez Vautrin. À Yvette qui, à l'heure qu'il était, parlait peut-être à des hommes en manteau de cuir dans une cave de la Gestapo, et dont chaque mot était une corde qui se resserrait autour de son cou.
La rue du Bac était calme, presque distinguée dans sa misère de guerre. Luc sonna à la porte d'un immeuble bourgeois, une plaque de cuivre ternie annonçant un ancien cabinet dentaire. Une vieille femme aux cheveux blancs tressés en couronne ouvrit. Ses yeux étaient perçants, son corsage immaculé, son sourire en façade de pierre tombale.
— Oui ? Qui êtes-vous ?
— Luc Moreau. De la part de Marcel. Je viens au sujet de Sarah. J'aimerais vous parler.
La femme le détailla de la tête aux pieds, puis s'effaça pour le laisser entrer. L'intérieur sentait l'encaustique et l'église. Elle le fit asseoir dans un salon de dentelle et de meubles sombres, lui offrit un verre d'eau qu'elle ne but pas.
— Vous êtes un des garçons de Marcel. En quoi puis-je vous aider ?
— Sarah vous a dit qu'elle est venue ici toute la journée d'hier.
La mère Contentin acquiesça sans hésiter. — Sarah est venue à neuf heures quarante-cinq, ce matin-là. Elle a travaillé dans ma cuisine à trier les cartes d'alimentation. Nous avons prié ensemble, à midi et demi. Puis elle est repartie à dix-sept heures précises. Je m'en souviens parce que ma pendule sonnait l'angélus.
— Vous en êtes certaine ?
— Je suis vieille, monsieur Moreau, pas sénile. Sarah est une fille sérieuse qui m'aide avec les faux-papiers depuis des mois. Si vous cherchez à lui faire du mal, vous aurez affaire à moi.
Luc la remercia et sortit, l'esprit en ébullition. La mère Contentin était une résistante de la première heure, une femme dont la parole était en or dans le réseau. L'alibi était bétonné aussi solidement que si Sarah l'avait passé au mortier elle-même.
Mais alors, si l'alibi était vrai… pourquoi la description du porteur était-elle si proche de celle de Sarah ? Une femme d'une trentaine d'années, costume gris pratique, chapeau. Pourquoi ce café, pourquoi cet officier, pourquoi ce mensonge encore non résolu ?
Luc s'appuya contre le mur de l'immeuble, regarda le ciel qui s'assombrissait au-dessus des toits de Paris. Il entendait la voix d'Yvette dans sa mémoire, légère et naïve, lui demandant un conseil sur sa selle trop dure. Il entendait la voix de Marcel dans l'arrière-boutique, fatiguée et pleine de doute. Et il entendait une troisième voix, celle qu'il avait entendue dans la cave de Robert, celle qui ordonnait les arrestations avec une précision trop informée, une voix qui savait exactement où frapper avant même que le mot ne soit prononcé.
La mère Contentin avait écouté Sarah. Avait-elle aussi écouté Robert, avant son arrestation ? Avait-elle entendu prononcer des noms, des adresses, des rendez-vous qu'elle aurait pu, innocente ou non, répéter à voix haute dans la mauvaise direction ?
Luc remonta sur son vélo. Il ne retourna pas à la boulangerie. Il pédala vers l'atelier, vers les croix fraîches sur le bois de son établi, vers le visage inconnu qui rôdait peut-être encore dans l'ombre. Il avait besoin d'une autre lettre. Une lettre plus précise. Une lettre qui tienne compte du nouveau poids de cette découverte : l'alibi de Sarah n'était peut-être pas faux.
Elle était peut-être simplement passée par une autre porte dans ce même immeuble, pour livrer un message autrement plus dangereux entre deux prières.
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