Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 18: The Bookshop's Cellar
La pluie s'était arrêtée depuis une heure, mais les pavés de la rue des Rosiers restaient trempés, réfléchissant la lumière jaune d'un réverbère qui clignotait. Luc laissa son vélo contre le mur humide de la librairie et frappa trois coups, puis deux, puis trois encore. Il attendit, respirant lentement.
La porte s'entrouvrit. Une main le tira à l'intérieur.
« Tu es en retard, Moreau », dit Vautrin en refermant derrière lui. Il portait un gilet de laine usé, des lunettes remontées sur le front. Derrière lui, la librairie sentait le papier vieilli et la cire d'abeille. Des étagères du sol au plafond croulaient sous les volumes. Luc connaissait la cachette habituelle, la réserve derrière le comptoir. Mais Vautrin ne le conduisit pas là.
« Par ici. »
Il écarta une étagère pivotante qui semblait fixée au mur, révélant un escalier en colimaçon étroit. Des marches de pierre usées descendaient dans une fraîcheur de cave. Luc descendit, puis Vautrin referma l'étagère derrière eux, plongeant le passage dans une obscurité totale jusqu'à ce qu'il allume une lampe à pétrole au bas des marches.
Le sous-sol était plus vaste que la boutique du dessus — une ancienne cave voûtée de pierre, avec des tonneaux vides alignés contre un mur. Des cartons de livres mouillés par l'humidité s'empilaient dans un coin. Mais ce que Luc remarqua, ce fut l'homme assis sur une paillasse dans le fond, les mains liées, un bandage autour du bras gauche.
« Plus bas que la cave », dit Vautrin en indiquant une trappe à moitié dissimulée sous une planche. « Je l'ai fait creuser par un maçon de confiance, l'année dernière. Il n'a pas posé de questions. »
Luc s'approcha de l'homme, qui releva la tête. Il avait une balafre sur la joue droite et des yeux d'un bleu presque transparent qui semblait épuisé par la faim.
« Maurice Delcourt », dit Vautrin. « Réseau Gloria. Tombé à Saint-Denis il y a une semaine. Il sait transmettre un message et il sait se taire. C'est tout ce que je peux garantir. »
Maurice hocha lentement la tête sans un mot.
Luc s'accroupit à sa hauteur, étudia son visage. Il n'y avait pas de temps pour une enquête approfondie. Mais la fuite de Sarah avait créé un vide dans le réseau — un vide que Marcel ne pouvait pas combler seul. La plan, si Luc pouvait le monter, dépendait d'un homme exactement comme celui-là.
« Tu as combattu longtemps ? » demanda Luc.
« Mon village à la frontière allemande, puis la ligne Maginot. On m'a fait prisonnier. Je me suis échappé de la gare de Metz pendant l'évacuation. Deux ans de résistance, autant de mois de clandestinité. »
« Tu connais les Allemands. Tu sais comment ils pensent. »
« Je sais comment ils bougent avec les prisonniers, si c'est ce que tu veux savoir. »
Luc se tourna vers Vautrin. « Tu peux lui obtenir des papiers allemands ? »
Vautrin enleva ses lunettes, les essuya lentement sur son gilet, un geste qui marquait toujours une hésitation profonde. « Des papiers. Une uniforme. Une certaine effronterie. Mais je te préviens, Luc : si tu montes une opération sérieuse, je dois savoir pour qui tu la montes. Les ordres du réseau sont passés par Marcel. Tu viens me voir directement. Il y a une raison. »
Luc ne détourna pas le regard. « Sarah est compromise. Marcel l'ordonnée exécutée. Je l'ai gardée vivante parce qu'elle nous sert mieux vivante — mais Marcel me le reprochera, et cela veut dire que je dois agir sans lui. »
Vautrin remit ses lunettes en place. « Je vois. Et ta cible ? »
« Rue de la Pompe. Yvette est détenue au centre de triage de la Gestapo. Pas de torture — pas encore. Ils attendent qu'elle parle toute seule. Ils attendent qu'elle devienne un autre point sur leur carte. Mais je suis au courant d'un transfert régulier vers Fresnes : les mercredis à six heures du matin, une voiture, un chauffeur et deux agents. Trois femmes, c’est le quota habituel. »
Vautrin fit les comptes du regard pendant un instant. « C'est demain matin. »
« C'est demain. »
« Et tu veux que Delcourt joue le rôle de prisonnier allemand transféré avec les femmes ? »
« Les agents ne connaissent pas leurs prisonnières. Ils ne les regardent que de profil, pour la liste. Si Delcourt arrive avec une vareuse allemande et que le vrai garde a été neutralisé au moment du chargement, il peut remplacer Yvette dans le transfert, marcher vers la voiture, et disparaître dans les cinq premières secondes où le chauffeur regarde ailleurs. »
« Et après ? »
« Après, Yvette sort par une fenêtre du côté nord — celle que j'ai dessinée d'après la description de Sarah — et Delcourt est passé à travers la zone avant que l'alerte soit donnée. Il y a une bascule de quinze minutes. Ces hommes ne travaillent pas précisément ; ils travaillent vite. Les deux se confondent dans le premier quart d'heure. »
Vautrin croisa les bras. Il resta silencieux pendant un long moment. Quand il parla enfin, sa voix avait changé — moins prudente, plus froide. « Ma chère Luc. Il y a une chose que tu n'as pas demandée à Sarah. Ou peut-être que tu l'as fait, et qu'elle a menti. Le centre de triage de la rue de la Pompe ne fait pas de routine de transfert vers Fresnes. Je connais les lieux d'un de mes contacts qui a travaillé comme secrétaire dans le bâtiment. Les prisonnières sont transférées par le commissariat Bonaparte, jamais directement de la Pompe. »
Un silence tomba. Maurice Delcourt, sur sa paillasse, releva la tête et observa Luc.
« Alors Sarah nous a donné la mauvaise route, » dit Luc lentement.
« Ou elle vous a donné la bonne route, en sachant que vous n'aviez pas le bon plan pour la suivre. Elle veut vous voir échouer. Elle veut vous montrer qu'elle est irreplaçable, que sans ses informations exactes, Yvette reste en cage. »
Luc sentit la colère glaciale monter de nouveau — la même colère qui avait failli le pousser à tuer Sarah de ses propres mains. Mais elle se heurta à une clarté nouvelle. Il avait fait de Sarah un outil. Mais un outil peut être empoisonné.
« Alors nous ne prenons pas la route de la Pompe », dit Luc. « Nous prenons le plan. Nous amenons Delcourt au commissariat Bonaparte. Nous étudions le terrain. Nous frappons quand les agents sont là où Sarah ne sait pas qu'ils seront. »
Vautrin sourit à peine. « C'est la réponse d'un homme de terrain, pas d'un théoricien. Nous commençons maintenant. Le commissariat Bonaparte n'ouvre son service de transfert qu'à cinq heures et demie. Nous avons trois heures pour préparer Delcourt. »
Delcourt se leva lentement, en tenant son bras bandé contre sa poitrine. « Une vareuse allemande et un peu d'impertinence. Notre disposition. Avez-vous un miroir ? »
Luc se tourna vers l'escalier. Le poids de la nuit pesait sur ses épaules. Dans les couloirs de la Gestapo — à la Pompe, à Bonaparte, à Fresnes — Yvette attendait quelque chose qui ressemblait à la liberté. Mais avec chaque pas vers elle, les ombres semblaient se resserrer.
Une seule question resta suspendue entre les trois hommes dans la cave : si Sarah les avait délibérément dirigés vers le mauvais bâtiment, qui lui avait appris que le plan utilisait les informations du réseau pour monter une bavure ? Qui, dans la chaîne, savait déjà que Luc voulait agir seul ?
Luc grimpa l'escalier le premier, sans répondre à la question qui le hantait. Mais derrière lui, Vautrin et Delcourt échangèrent un regard qui ne présageait rien de bon.
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