Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 20: Aftermath
Le bistro était presque vide à cette heure. La patronne essuyait des verres derrière le comptoir, le regard vague, et un vieil homme somnolait au-dessus d’un pastis à moitié bu. Luc s’assit près de la fenêtre, dos au mur, et commanda un café qu’il ne boirait pas.
Antoine arriva cinq minutes plus tard. Il portait son manteau usé, le col relevé, et il jeta un regard circulaire avant de s’installer en face de Luc. Il avait l’habitude de cette prudence, mais ce soir, elle semblait plus lourde, plus calculée.
« Tu m’as fait venir loin, » dit Antoine en posant ses mains à plat sur la table. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Luc le regarda longtemps. Assez longtemps pour qu’Antoine détourne les yeux.
« Dis-moi comment tu as rencontré Krueger. »
Le silence tomba comme un couperet. Antoine cligna des yeux, puis força un rire bref, trop sec.
« Krueger ? C’est le nom que Sarah t’a donné, non ? Tu vas te fier à la parole d’une Gestapiste ? »
« Réponds à la question. »
« Je ne sais pas qui c’est. » Antoine ouvrit les mains, paumes vers le ciel. « Jamais entendu ce nom. Tu devrais dormir, Luc. Cette histoire te ronge. »
Luc but une gorgée de café. Il avait chaud, mais il n’en laissa rien paraître.
« La nuit dernière, j’ai reçu une lettre. » Il sortit le papier de sa poche et le posa sur la table. Une croix y était dessinée, simple, propre, différente de celles que le réseau utilisait depuis des mois. « Celle-ci n’est pas de notre code. Elle est de leur protocole. Et elle est signée de mon nom complet. Pas “Lucien”, pas “le Réparateur”. Mon nom de naissance. »
Antoine regarda la feuille sans la toucher. Il respirait plus vite maintenant, presque imperceptiblement.
« Quelle importance ? »
« Très peu de gens connaissent mon nom de naissance. Marcel, Vautrin, Yvette. Et toi. »
Antoine haussa une épaule. « Elle a pu le découvrir. Sarah savait beaucoup de choses, non ? »
« Sarah n’a jamais su mon nom. Je le lui ai caché, comme à tout le monde. » Luc pencha la tête. « Tu es le seul, Antoine. Toi et trois autres personnes que je jurerais de ma vie. Mais je ne peux plus jurer pour toi. »
Antoine saisit la tasse qu’il avait commandée à la hâte. Ses doigts tremblaient légèrement.
« Tu as perdu la tête. Après tout ce qu’on a traversé ensemble, tous les messages, toutes les nuits passées à cacher des feuillets dans des roues et des guidons, tu oses me regarder comme un vendu ? »
« Je ne t’accuse pas encore. » Luc croisa les bras. « Mais dis-moi où tu étais le mardi 14, entre neuf heures et onze heures du soir. »
« Chez moi. »
« Ton voisin dit que tu n’es pas rentré cette nuit-là. »
Antoine ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, il avait l’air d’un homme qui vient de réaliser qu’il neige au mois d’août.
« J’étais chez ma sœur. »
« Ta sœur est décédée il y a deux ans. Nous avons assisté à son enterrement ensemble. »
Le vieil homme au comptoir se leva, jeta quelques pièces et sortit. La porte claqua derrière lui, laissant un silence épais.
Antoine laissa tomber ses épaules. Pendant un moment, il ne fut plus le coordinateur sûr, le réseau derrière les routes, l’homme qui connaissait chaque traverse de la ville. Il ne fut qu’un père.
« Ils ont pris Simon. » Sa voix se brisa. « Il y a trois semaines. Krueger m’a fait venir, m’a montré une photo de mon fils, menotté à une chaise. Il m’a dit que Simon serait envoyé en Allemagne, dans un camp, sauf si je leur donnais des informations utiles. »
Luc resta immobile. La colère montait en lui comme une marée noire, mais il la contenait, la gardait sous sa peau.
« Pourquoi ne pas être venu me voir ? »
« Pour quoi faire ? » Antoine releva la tête, les yeux rouges. « Pour que tu me dises de faire ce qu’il faut pour ma famille ? Pour que Marcel décide de me descendre moi aussi, comme Sarah ? Simon a dix-sept ans, Luc. Dix-sept. Il a un sourire que je ne reverrai peut-être jamais. »
« Tu m’as trahi. Tu as fait tuer des hommes. »
« Je n’ai rien fait tuer ! » Antoine frappa la table du plat de la main. La patronne leva les yeux, puis retourna à ses verres. Antoine baissa la voix. « J’ai donné des lieux, des heures. Je n’ai jamais donné de noms. Jamais. »
« Tu as donné Sarah. »
Antoine ouvrit la bouche, puis la referma. Il regarda ses mains comme s’il cherchait une réponse gravée dans la peau.
« Sarah, c’est arrivé différemment. Krueger me l’a imposée. Il m’a dit qu’elle était déjà en place, que je n’avais qu’à confirmer son intégration. J’ai cru qu’elle était une agent de liaison de bonne foi. Je ne savais pas. »
« Tu es un menteur, » dit Luc, doucement. « Mais tu es aussi un menteur utile. »
Antoine fronça les sourcils, hésitant entre l’espoir et la méfiance.
« Que veux-tu dire ? »
Luc écarta la tasse de café. Il se pencha en avant, les coudes sur la table.
« Je vais te donner quelque chose à raconter. Quelque chose de faux. Un plan de sauvetage qui n’existera jamais, des routes qui ne seront jamais utilisées. Tu le transmettras à Krueger, avec la précision d’un homme qui veut sauver son fils. »
Antoine semblait sur le point de protester, mais Luc le coupa d’un geste.
« Tu as choisi ton fils. Je le comprends. Mais tu comprendras aussi ceci : le jour où tu donneras un nom, un seul nom, je te trouverai. Et je ferai de ta mort une leçon pour les autres. »
« Tu me menaces de me tuer ? »
« Je constate un fait. » Luc se leva lentement. « Tu travailles pour moi désormais. Tu me donneras tout ce que Krueger dit, tout ce qu’il planifie, tout ce qu’il sait de Sarah, de Yvette, de tout. Et si la moindre brique du réseau s’effondre, je saurai où chercher. »
Antoine resta assis. Il n’avait plus l’énergie de nier ni de supplier.
« Et Simon ? »
Luc s’arrêta près de la porte. Il se retourna, un instant, et vit dans les yeux d’Antoine quelque chose qu’il reconnaissait : la peur irrationnelle d’un père. C’était si humain, si vulnérable. Et pourtant cela avait déjà causé la mort d’au moins deux agents du réseau.
« Je ne peux rien promettre pour ton fils. » Sa voix était dure, mais pas cruelle. « Mais si tu es fidèle maintenant, peut-être qu’un jour nous pourrons le sortir. Et toi, tu pourras revenir dans la lumière. Sinon… »
Il laissa la phrase en suspens. Il sortit sous la pluie fine qui commençait à tomber sur Paris. Le bruit des pas d’Antoine sur le trottoir s’éteignit derrière lui.
Dans la rue, Luc s’arrêta un instant sous un porche. Il ferma les yeux. Le réseau venait de se couper en deux branches : celle de Sarah, sous son contrôle par la force et la peur ; celle d’Antoine, sous son contrôle par la dette et la haine. Mais ces deux branches étaient fragiles. Elles pouvaient casser, se retourner, le transpercer.
Il fouilla ses poches et trouva le petit paper qu’Yvette lui avait donné avant son arrestation, un dessin d’enfant de la Seine avec un vélo posé sur le pont. Il le regarda longtemps sous la lumière faiblissante de la rue.
Yvette. Il avait une arme à double tranchant entre les mains, et il n’était même pas sûr de savoir qui en tenait le manche.
Il replia la feuille et la remit dans sa poche. Puis il remonta son col et marcha dans la nuit, laissant Paris lui voler son ombre.
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