Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 21: The Tortured Truth
Le soir tombait sur Paris comme un couvercle de plomb. Dans l’arrière-salle du Café des Lilas, Sarah fixait Luc à travers la fumée de sa cigarette. Elle n’avait pas fumé depuis trois jours — il le savait, parce qu’il comptait tout chez elle.
« Krueger parle de Yvette quand il croit que je suis fatiguée, dit-elle. Il devient sentimental après minuit. »
Luc ne bougea pas. « Tu as besoin d’une heure avec lui. Seule. »
« Une heure ? Il me fouille à chaque entrée. »
« Alors tu lui donnes quelque chose en échange. »
Sarah écrasa sa cigarette dans le cendrier ébréché. « Quoi ? »
« L’information que nous voulons qu’il croie. Que le transfert aura lieu par les égouts sous le commissariat Bonaparte. »
Un silence. Sarah le dévisagea, quelque chose comme du respect — ou du calcul — traversant son regard.
« Il ne me croira pas, dit-elle enfin. Pas sans une preuve tangible. »
« Tu lui donneras le plan partiel du réseau, celui que Vautrin a dessiné pour la déroute. Il est obsolète depuis trois semaines. »
La porte s’ouvrit. Marcel entra, sa silhouette massive emplissant l’embrasure. Il jeta un regard à Sarah, puis à Luc.
« Le taxi est prêt. »
« Elle ne va pas au taxi, dit Luc. Elle va à la Gestapo. »
Marcel se figea. « Tu es fou. »
« Elle va boire un verre avec Krueger dans son bureau, lui donner de faux plans, et nous sortir de quoi — Luc consulta la montre de gousset qu’il avait récupérée sur son père —, dans exactement quatre-vingt-dix minutes. »
Sarah se leva, ajusta son manteau gris, et croisa le regard de Luc.
« Si je ne reviens pas, dit-elle, tu sauras que j’ai choisi. »
Elle sortit. La porte claqua. Marcel se tourna vers Luc, les mâchoires serrées.
« Elle va te trahir. Elle a trop à gagner. »
« Elle a sa sœur. » Luc se dirigea vers la table couverte de cartes. « C’est son seul vrai maître. »
Le plan était simple — trop simple, pensait Luc. Le transfert de Yvette avait été confirmé par deux sources : elle serait déplacée du dépôt de la rue de la Pompe vers l’infirmerie souterraine du commissariat Bonaparte dans trois jours, sous escorte légère. Mais pourquoi l’infirmerie ? Pourquoi ne pas la garder au siège de la Gestapo avec les autres ?
« À moins, dit-il à Marcel, qu’ils veuillent qu’on la croie transférée. »
Marcel s’accroupit près de lui. « Tu penses que c’est un piège ? »
Luc passa une main dans ses cheveux. Un piège. Ou une occasion. Il fallait le savoir avant d’agir.
« Le convoi de charbon, dit-il. Tu connais le fournisseur ? »
« Legrand Père et Fils. Ils livrent le commissariat tous les mardis. »
« Yvette est dans les sous-sols, à côté de la chaufferie. Si on arrive par la voie du charbon sur la cour est — »
« — on est dans le périmètre sans passer les portes principales. » Marcel acquiesça lentement. « Mais la cour est gardée. Deux hommes au minimum, plus le chien. »
« Le chien, je m’en occupe. » Luc se leva. « Il nous faut Legrand Fils, un camion, et un accident pour distraire la garde. »
« Legrand Fils est mort la semaine dernière — fusillé pour avoir vendu du charbon au marché noir. »
Luc resta immobile. « Legrand Père ? »
« Soixante-dix ans, sourd d’une oreille, mais il connaît la route par cœur. Et il hait les Allemands — son autre fils est au STO en Allemagne. »
Ils travaillèrent l’après-midi dans la cave exiguë au-dessus de l’atelier de Luc, les plans étalés sur la table de travail couverte de roues dentées et de chaînes de vélo. L’air sentait la graisse et la poussière métallique. Luc connaissait chaque rue de ce quartier par cœur — il avait réparé des pneus crevés sur presque chacune d’elles. Le convoi du charbon faisait la même route depuis la Libération de la zone libre : par la rue de la Pompe, le long des quais, puis une entrée latérale dans la cour est du commissariat. Exactement l’endroit où l’on gardait Yvette.
« Deux hommes sur la porte, dit Marcel en pointant un crayon sur la carte. La logistique allemande occupe le bâtiment principal. La cour est surveillée mais pas fortifiée — c’est une zone de service. »
« Et si la garde est renforcée ? »
« Alors on ne passe pas. Et on a perdu la seule chance de la sortir avant le transfert officiel. »
Luc sentit le froid lui serrer la poitrine. Le plan tenait sur un fil. Un fil qu’il avait peut-être déjà laissé s’effilocher.
La porte grinça. Antoine entra, son visage pâle et les yeux cernés. Il tenait un morceau de papier dans sa main tremblante.
« Krueger a accepté de me voir. Il dit qu’il a des nouvelles de Simon. »
Luc le dévisagea. « Tu ne lui as rien donné ? »
« Le plan que tu m’as dit. Les égouts. Rien de plus. » Antoine brandit la feuille. « Mais il m’a demandé pourquoi tu ne viens pas toi-même le voir. Il dit — il dit qu’il a quelque chose à te montrer. »
Luc prit la feuille. Une photo. Une photo granuleuse de sa propre main, tenant la lettre de sa mère. La lettre qui n’avait jamais quitté sa poche.
Le monde se serra autour de lui.
« Il sait. » La voix de Marcel était dure. « Il sait qui tu es. Luc Moreau, le réparateur de vélos. Pas un réseau. Un homme. »
Luc ne répondit pas. Sa main retenait la photo, la déchirant presque.
L’encre de l’adresse sur la lettre de sa mère. L’écriture de Jeanne sur une enveloppe qu’il avait envoyée des mois plus tôt. Comment ? Comment avait-il pu être si négligent ?
Puis il leva les yeux vers Antoine.
« Qui d’autre a touché à cette lettre ? »
Antoine recula. « Personne. C’est toi qui l’as gardée. »
« Alors comment Krueger l’a-t-il eue ? »
Le silence tomba lourdement. Et Luc comprit — au moment où l’horloge du café sonna neuf heures — que le nœud du réseau avait déjà été percé de l’intérieur, bien avant qu’il n’ait commencé à tirer.
Sarah.
Il se tourna vers la porte. Sarah était sortie depuis soixante-dix minutes. Elle aurait dû être de retour.
« Marcel, dit-il d’une voix froide et mesurée, prépare le camion à charbon. Demain, avant l’aube. »
« Mais le transfert — »
« Si Krueger croit que je viendrai le voir pour négocier, il va consolider Yvette ici. Il la gardera au commissariat, près de lui, pensant que je m’y aventurerai. Nous ne ferons pas le convoi de Charonne. Nous irons au commissariat pendant qu’il attendra à l’autre bout de la ville. »
Marcel acquiesça lentement. Le plan venait de changer — non pas à cause des plans, à cause d’une photo. À cause de Sarah.
La porte s’ouvrit. Sarah entra, les joues rouges, une brûlure de cigarette fraîche entre ses doigts.
« Quatrième étage, dit-elle, haletante. Cellule 12, à côté de la chaufferie. Elle est vivante. Mais ils la préparent pour un interrogatoire approfondi — demain soir, à lieu fixe. »
Elle tendit un croquis sale à Luc. « Krueger m’a fait boire. Il parlait trop. »
Luc prit le croquis, mais son regard ne quittait pas Sarah.
« Le plan est pour demain à l’aube, dit-il. Tu viens avec nous. »
Un éclair de surprise dans les yeux de Sarah. Puis elle acquiesça.
Il ne lui avait pas montré la photo. Pas encore.
Demain, dans le camion chargé de charbon, si elle trahissait une fois de plus, il serait assez proche d’elle pour faire ce qu’il avait promis : la tuer de sa main avant les Allemands.
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