Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 23: Aftermath
La pluie tombait sur Paris, mince et obstinée, une bruine grise qui collait aux pavés et étouffait les bruits de la rue. À l’intérieur de la planque choisie par Marcel — un atelier de cordonnier désaffecté, dont les fenêtres donnant sur la cour étaient condamnées par des casiers pleins de chaussures éventrées — l’air sentait le cuir, la poussière et le sang.
Luc avait posé Yvette sur un établi qu’il avait recouvert d’une bâche. Elle dormait encore, les lèvres entrouvertes, la respiration irrégulière mais présente. Le druide lui avait administré un cocktail qui pouvait la tenir dans les limbes pendant des heures. C’était ce qu’ils espéraient. Ce qu’ils ne pouvaient pas prévoir, c’est la gravité de la blessure de Marcel.
Celui-ci gisait contre le mur du fond, la main droite pressée contre son flanc. Le pansement improvisé — un torchon qui avait servi à emballer des semelles — était noir de sang ancien et de rouge frais. Il ne se plaignait pas, mais sa peau avait cette pâleur cireuse qui en disait long.
« Il faut recoudre, dit Luc en s’approchant. Signe-le.
— T’as les mains d’un mécanicien, Moreau, pas d’un chirurgien, grogna Marcel. Une aiguille et du fil, je me débrouille.
— Tu vas pas te recoudre toi-même.
— J’ai fait pire en Espagne. »
Luc ne répondit pas. Il fouilla les étagères de l’atelier, trouva une bobine de fil ciré et une aiguille à suture dans une trousse de premiers secours que Maurice avait laissée. Il fallait croire que le réseau avait pensé à tout, sauf au prix de la survie de ses membres.
Marcel défit son pansement lui-même. La plaie était nette — une balle de neuf millimètres qui avait traversé le muscle oblique, juste au-dessus de la hanche. Pas d’organe touché, semblait-il. Mais il avait perdu du sang. Beaucoup.
« Tiens-toi tranquille, souffla Luc en lui tendant le fil passé à l’aiguille. Ici, on n’a pas de morphine.
— Vas-y. J’ai déjà mordu sur du cuir de selle plus d’une fois. »
Les points étaient grossiers mais efficaces. Marcel serrait les dents, le front moite, mais il ne bougea pas. Lorsque Luc noua le dernier point, il eut un mauvais mouvement et une second vague de sang sourdit.
« Bordel, t’es pas un tailleur, toi, souffla Marcel.
— Tais-toi. Les morts parlent moins. »
En vérité, Luc avait vu juste. Marcel perdait du sang en continu. La balle avait pu lécher une artère. Il fallait un médecin, pas un cordonnier, pas un mécanicien. Mais en pleine nuit, dans Paris occupé, trouver un médecin sûr à cette heure était une mission suicide.
Luc se releva, s’essuya les mains sur son pantalon. Les doigts lui tremblaient — pas de peur, mais d’épuisement. Depuis l’assaut sur le commissariat Bonaparte, il n’avait dormi que par à-coups, dans le cul d’un camion de charbon.
Deux morts. Deux hommes du réseau. Il avait eu la liste des noms dans la poitrine quand ils avaient couru vers la sortie. C’était Lucien et Carlier. Lui devait-il maintenant, à eux, au moins de poursuivre.
Il poussa une chaise contre le mur, s’installa près de la fenêtre condamnée, à travers le bois fendu vit une tranche de cours pavée. La nuit était opaque. Le poste de radio — la valise qui contenait l’émetteur — se trouvait dans le renfoncement, sous une pile de boîtes usées.
Maurice Delcourt n’était jamais revenu de la fusillade. Personne ne l’avait vu tomber. Sans doute s’était-il évaporé dans le dédale de la rue de Sèvres, comme il savait si bien le faire. Ou bien ses os blanchissaient dans l’égout. Luc n’avait pas encore le loisir de la peine.
Un soupir se fit entendre derrière lui. Il se retourna : Yvette bougeait, les paupières qui papillaient.
« Elle se réveille, dit Marcel, les yeux mi-clos.
— Je l’ai peut-être dosée trop faible, maugréa Luc.
— Non. C’est pas ce que tu lui as mis. C’est ce qu’elle porte dans la tête qui la remonte. »
Il s’approcha. Elle ouvrait les yeux, d’abord sans comprendre où elle était. Puis, un éclair de terreur dans le regard, elle chercha à se redresser. Il la maintint par les épaules.
« Yvette. Tu es ici. En sécurité. Tu m’entends ? »
Elle cligna. Les mots semblaient arriver par vagues. Elle passa la langue sur ses lèvres — sales, cendres de la cave du commissariat.
« Luc… » Sa voix était éraillée. « Tu viens de me sortir du… ?
— Tu n’es plus là-bas. Repose-toi. Tu n’as plus rien à dire ce soir.
— Si. » Elle chercha sa main d’une manière fébrile. Ses doigts étaient glacés. « J’ai quelque chose à te dire. J’écoutais quand ils parlaient, quand ils me sortaient pour les interrogatoires, sans me frapper — il y avait un moment où ils me laissaient dans le bureau des secrétaires. Je n’étais pas seule, ils l’oubliaient. »
Luc s’accroupit devant elle. Marcel, malgré sa blessure, tendit l’oreille.
« Qu’est-ce que tu as entendu ?
— Krueger parlait à un autre officier, pas un soldat. Un type en civil. Il riait. Il disait que l’opération Kristallnacht serait le coup final. Qu’ils avaient un nom. Un seul nom suffit pour détruire tout le reste. »
Un frisson remonta le long de la nuque de Luc.
« Kristallnacht, murmura-t-il. La nuit de cristal. C’est un nom de code ? Pour une figure de la Gestapo, ça ressemble à du théâtre.
— Pas de la Gestapo, précisa Yvette. Krueger le disait avec un accent. Je crois que c’était un Scharführer de la SS. Il a une bague, un signe, assez haut placé dans la chaîne de commandement à Berlin. Il coordonne directement avec Krueger. »
Elle ferma les yeux, une effort visible pour se souvenir, les meubles du décor de sa mémoire.
« Il a dit, je répète — « La cible principale serait le radio principal, un nom de code quelque chose de simple. Le renard, peut-être ? Non — le rémouleur. C’est ça, le rémouleur. Ils vont abattre toute la liaison en une nuit. Tous les émetteurs, d’un seul coup. » »
Le rémouleur. Luc connaissait bien : c’était Gérard Quenin, un ancien télégraphiste de l’armée coloniale, opérant depuis un atelier de rémoulage de lames rue du Roi-de-Sicile. Il faisait passer les échanges avec Londres — les listes de cibles, les parachutages, les messages urgent à la Résistance.
Si Gérard tombait, tout le réseau devenait sourd et muet. Chaque cellule serait aveugle, opérant sans ordre, une brasse morte dans des eaux gelées.
« Gérard, croassa Luc. C’est lui. »
Yvette hocha la tête avec difficulté. « Ils savent où. Ils savent quand. Ils attendent quelque chose — une transmission de confirmation, de je ne sais quoi — pour que le commando soit dans le bâtiment au bon moment. »
Luc se releva, lentement, les articulations raides. Il se tourna vers Marcel, qui suivait la conversation depuis son lit de chaussures, les yeux brillants de fièvre.
« On doit couper tous les émetteurs, dit-il d’une voix plate. La valise ici doit être mise hors service pour de bon. Pas seulement éteinte, démontée pièce par pièce. Et Gérard doit entendre qu’il arrête tout, qu’on parle par courrier humain jusqu’à nouvel ordre. »
Marcel à un ricanement sans joie. « T’as un officier de liaison pour ça, non ? Un de tes amis en intérieur qui peut courir vite ?
— Je connais Vautrin. Sa librairie, rue de la Huchette, sert de boîte aux lettres à des messages de mouvement. Je peux faire passer l’ordre par lui, le transmettre à d’autres contacts. Mais la valise reste là, elle risque la localisation si la Gestapo a pris les fréquences. Il faut la déplacer, la cacher.
— Dans une librairie, on cache bien un livre parmi les livres, dit Marcel. Mais pas un émetteur.
— Non, répondit Luc, avec une lassitude au fond de la voix. Pas un émetteur. Il faut la sortir de Paris, ou l’enterrer dans un endroit où personne ne cherchait du métal. »
Luc pivota vers Yvette. Elle avait refermé les yeux, la tête posée contre la bâche. Ses lèvres bougeaient à peine — nom. Rémouleur. Kristallnacht. Du fond de sa détresse, elle avait sorti le fil rouge qui menait à la destruction de son réseau.
Un silence s’établit dans l’atelier. Marcel avait fermé les yeux, la respiration régulière, mais le visage marbré de fatigue et du sang perdu. Les voix mécaniques au loin — un camion allemand qui ralentit dans la rue proche — finirent par s’évanouir.
Luc s’agenouilla devant l’émetteur. Il l’ouvrit, inspecta les tubes, les fils. Les mains savaient, même si le cœur était lourd. Lentement, il démonta la pièce maîtresse — l’oscillateur qui réglait la fréquence — et la glissa dans sa poche.
Rendre muet un réseau, ce n’était pas une défaite. C’était le gagner ailleurs. Sans fil, les gestapistes devaient courir après des coureurs.
Les coureurs, eux, connaissaient bien le pavé.
Il couvrit Yvette d’un vieux manteau de l’atelier, puis se dirigea vers la fenêtre. La bruine persistait. Rien ne bougeait. Paris, dans sa plénitude muette, attendait l’aube.
Ce n’était qu’un calme. Mais il suffisait — encore un jour, encore une nuit, encore un pas.
The city may have owned the noise. But the silence, Luc savait désormais, il le gardait pour lui.
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