Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 22: The Coal Cart
L’aube n’avait pas encore décidé d’exister. Le ciel au-dessus de la rue de la Pompe restait d’un gris ardoise, comme si la ville elle-même retenait son souffle. Luc poussa le chariot de charbon dans la cour de la Gestapo, la casquette enfoncée sur les yeux, le col de sa vareuse remonté jusqu’aux oreilles. Le charbon crissait sous les roues, un bruit sec et régulier qui lui martelait le crâne.
Derrière lui, à trente mètres, Marcel avait pris position dans l’encoignure d’un immeuble en travaux. Luc ne le voyait pas, mais il savait qu’il était là, le fusil en travers du dos, prêt à faire démarrer le camion. Le plan était simple. Presque trop simple. Deux hommes en couverture, trois autres en renfort furtif, et lui, seul, dans le ventre de la bête.
Le garde posté à la grille le regarda approcher sans bouger. Un Alsacien, la quarantaine, la cigarette éteinte au coin des lèvres.
— Papiers.
Luc tendit un faux laissez-passer, trempé de sueur et de poussière de charbon. Le garde l’examina sans hâte, puis leva les yeux. Dix secondes. C’était le moment le plus long de toute la guerre.
Un bruit d’explosion étouffé déchira la rue. Une voiture venait de percuter un réverbère à l’angle de l’avenue Bugeaud, et l’essence s’était enflammée dans une colonne de flammes orange. De l’autre côté de la cour, quatre soldats tournèrent la tête. Le garde fit de même.
— Merde, qu’est-ce que c’est encore…
Luc poussa le chariot en avant, sans demander la permission. Le garde le laissa passer, distrait, un bras levé vers la fumée.
Luc longea le mur côté ouest, le dos courbé, les yeux rivés sur les fenêtres du second étage. Yvette était là. Depuis huit jours, une cave au sous-sol de l’aile nord, selon l’information de Sarah. Il compta les fenêtres : la troisième à gauche, une grille de fer, mais les barreaux étaient descellés au fond, un travail de taupe fait par Maurice la veille au soir.
Il poussa le chariot contre le mur, juste sous la fenêtre. Le charbon à l’intérieur était factice — une caisse de contreplaqué sous une pellicule de vraie poussière. Il l’écarta d’un geste sec et fit sauter le cadenas avec une pince. Dans le fond, une plaque de métal amovible.
Il frappa au mur trois coups lents, deux rapides.
Rien.
Il frappa encore. Rien.
Il jura entre ses dents et souleva la plaque. L’ouverture donnait sur un conduit d’aération. La grille intérieure n’était plus qu’un souvenir. Il se glissa à l’intérieur, les épaules frôlant la brique, la lanterne sourde allumée.
L’air empestait l’humidité et le phénol. Une ampoule nue au bout d’un fil oscillait au-dessus d’un matelas de crin. Yvette était allongée, recroquevillée, les mains sur le ventre comme si elle protégeait quelque chose d’invisible. Une aiguille encore plantée dans le pli du coude.
— Yvette. Réveille-toi.
Elle ouvrit les yeux. Ils étaient vitreux, perdus.
— Luc ?
— C’est moi. On part. Tu peux marcher ?
Elle essaya de s’asseoir. Sa tête retomba en arrière. Ses doigts s’agrippèrent au mur, mais elle n’avait plus de force. La morphine leur avait ôté ses jambes.
— Je… je ne peux pas, murmura-t-elle.
Luc la souleva, un bras sous les genoux, un autre sous les épaules. Elle pesait presque rien. Des semaines qu’elle ne mangeait plus. Il la porta jusqu’au conduit, la fit passer en premier dans l’ouverture, puis se glissa après elle.
Dehors, un ordre hurlé en allemand. Des bottes claquaient sur le pavé.
— Vite, souffla Luc dans l’obscurité du conduit. Vite, vite.
Il poussa Yvette à travers l’ouverture du chariot. Elle atterrit dans le charbon factice avec un bruit sourd. Puis il se hissa à son tour, saisit la plaque, la rabattit sans la verrouiller.
Une voix, plus proche :
— Qu’est-ce que c’est ?
Un garde du deuxième étage penché à la fenêtre, la cigarette entre les doigts.
— Charretier, cria Luc. Livraison pour les cuisines.
— Pas de livraison aujourd’hui. Il y a une alerte.
Le garde plissa les yeux. Il examina le chariot. Il examina Luc. Puis il vit le contour étrange de la caisse factice, le corps de Yvette invisible mais le poids décalé.
— Arrête-toi !
Luc poussa le chariot en avant, droit vers la grille. La rue de la Pompe vivait déjà, des premiers livreurs, des ouvriers. Marcel avait vu la scène. Le camion diesel démarra en trombe, capot ouvert, prêt à recevoir le corps de Yvette.
Quarante mètres. Trente. Le garde hurla quelque chose qu’on aurait pu prendre pour un ordre. Puis une rafale déchira l’arrière de la cour. Les balles sifflèrent autour du chariot, ricochèrent sur la brique.
Luc tira Yvette hors du chariot et la jeta sur l’épaule. Ses jambes pendaient, inertes.
— Marcel ! cria-t-il sans se retourner.
Marcel répondit au feu. Son fusil cracha des rafales courtes, précises. Quatre Allemands s’effondrèrent dans la cour. Un cinquième, qui faisait le mort pour mieux le débusquer, abattit deux des hommes de Maurice qui arrivaient par la rue latérale. Luc les vit tomber sans avoir le temps de prononcer leurs noms.
Le camion s’arrêta contre le trottoir. La portière s’ouvrit.
— Monte, monte, monte !
Luc grimpa avec Yvette dans les bras, la tête d’abord, les jambes ensuite. Une balle traversa la bâche au-dessus de sa tête. Marcel lâcha une dernière salve, puis sauta dans le camion qui démarrait déjà dans un grondement.
Ils roulèrent trois minutes, peut-être moins. Luc ne parlait pas. Yvette, blottie contre lui, avait perdu connaissance de nouveau. Marcel, au volant, respirait par à-coups, une main plaquée sur son flanc. Du sang suintait entre ses doigts.
Luc ne dit rien. Il ne demanda pas où ils allaient. Marcel tourna deux fois, à gauche, à droite, puis s’enfonça dans un passage étroit entre deux immeubles.
Quand il coupa le moteur, il ne resta que le souffle de leur respiration et le silence oppressé de la ville au réveil.
Rien ne claquait. Rien ne grinçait.
Luc serra Yvette contre lui et ferma les yeux.
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