Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 25: The Lull
Il n’y avait pas d’arrestations.
Deux semaines entières, et pas une seule rafle. Pas de descente chez les libraires, pas de filature le long de la Seine, pas de soldats martelant les portes à l’aube. Paris retenait son souffle dans l’étau de l’Occupation, et pourtant, la machine de Krueger semblait s’être figée.
Luc n’y croyait pas.
Il avait passé les premiers jours à bouger sans cesse, dormant dans des greniers, des caves, une fois même dans le clocher d’une église désaffectée de Ménilmontant, avec l’oscillateur du poste caché dans une sacoche de toile qu’il ne quittait jamais. Il portait désormais deux identités — un livreur de pains chez un boulanger complice, un réparateur de bicyclettes pour les clients du XVIIIe — et il glissait entre elles comme un poisson entre deux eaux.
Mais la paranoïa le rongeait.
Chaque visage entrevu dans une vitrine devenait un informateur. Chaque voiture noire stationnée trop longtemps crevait sa journée. Il avait changé trois fois de coiffeur, acheté des lunettes sans correction chez un opticien juif qui ne demandait pas de papiers, et il avait cessé de fréquenter les cafés où il connaissait les serveurs par leur prénom.
Le réseau, pourtant, devait vivre.
Avec Marcel blessé et isolé, c’était Luc qui maintenait les fils. Il avait convoqué Sarah dans une laverie automatique de la rue des Martyrs, le bruit des machines couvrant leur conversation.
— Ça fait trois jours sans nouvelles de Gérard, avait-elle murmuré en pliant un drap.
— C’est voulu, avait répondu Luc, les mains dans l’eau de Javel. Je lui ai fait passer le mot. Il ne transmet plus rien et n’écoute plus rien. Le rémouleur dort.
— Et Londres ?
— Londres attendra.
Sarah avait hoché la tête, mais ses yeux ne mentaient pas. Le silence radio était une hémorragie lente. Sans émetteur, sans réception, le réseau était un aveugle qui tendait les bras dans le noir.
Luc avait eu l’idée des boîtes aux lettres mortes. Des livres glissés dans des bouches d’égout, des messages roulés dans des manchons de vélo, le code qu’il avait inventé était simple mais efficace. Deux jours plus tôt, il avait réussi à faire parvenir une fausse liste de noms à Antoine, pour que celui-ci la remette à Krueger en échange d’informations réelles. Le double agent, à peine testé, avait fonctionné. La liste — des résistants inventés, des adresses de maisons abandonnées — avait été avalée par la Gestapo sans sourciller.
Mais deux semaines sans arrestations, c’était trop calme. C’était un piège qui respirait.
Le soir du quatorzième jour, Luc s’assit dans une chambre de bonne qu’un ancien camarade d’atelier lui avait laissée, rue Lepic. Une bougie grésillait sur la table de bois brut. Le papier qu’il avait volé dans un bureau de tabac était jauni, épais, presque cérémonieux.
Il commença la lettre.
*Ma chère maman,*
*Je pense à toi chaque jour. Le temps est doux pour la saison, l’atelier tourne, et le patron est resté le même, toujours pressé. On dit que les affaires reprennent doucement. Ne t’inquiète pas pour moi. Dans la ville, j’ai trouvé de quoi vivre honnêtement. Je voudrais te dire que je regrette les dimanches passés à la maison, le goût du pot-au-feu, la façon dont tu redressais mes manches avant l’église. Si je te savais en sécurité, je crois que je pourrais respirer pour la première fois depuis longtemps. Mais je t’écris surtout pour que tu saches que tu n’as jamais eu de fils ingrat.*
*Je ne peux pas donner mon adresse. Les temps sont ce qu’ils sont. Pardonne-moi si ce que tu apprendras de moi ne prend jamais le chemin que tu espérais.*
*Je t’embrasse.*
*Ton fils qui pense à toi.*
Il signa d’un nom qu’elle ne connaîtrait pas — « René Perrin » — puis relut la lettre trois fois. Ses doigts tremblèrent sur le bord du papier.
Sa mère habitait à Orléans, avec sa sœur aînée. Il ne leur avait pas écrit depuis dix-huit mois. Chaque lettre était un risque mortel : Krueger avait les moyens de contrôler le courrier, de recouper les timbres, d’intercepter les messages si le nom de Luc Moreau apparaissait. Et pourtant, ce qu’il écrivait ici n’était pas pour elle. C’était pour lui.
Il relut une dernière fois. Puis il approcha la feuille de la flamme et la regarda se tordre, se noircir, se réduire en cendres sur l’assiette d’étain.
La lettre consumée, il resta immobile. Il se sentait déjà mort.
Non. Pas mort. Enterré vivant dans cette ville qu’il aimait plus qu’il ne le disait.
Il souffla la bougie et resta dans le noir à écouter le sang battre dans ses oreilles. Trois étages plus bas, les pas d’un couple attardé résonnaient sur les pavés. Un éclat de rire, une bouteille de vin, puis le silence.
Le lendemain matin, avant l’aube, Luc se glissa dans la boutique de Vautrin par la porte de service. Le vieux libraire était déjà là, assis devant une tasse d’ersatz de café, ses doigts déformés par l’arthrite tripotant un volume de Balzac.
— Je fais mes comptes, dit-il sans lever la tête. Tu veux que je te raconte ce que j’ai trouvé ?
Luc s’assit en face de lui. L’oscillateur était caché dans le double mur de la cave, derrière une étagère pivotante que Vautrin avait construite en 1917 pour cacher du rhum volé à l’armée. Personne ne le savait, sauf eux.
— Mes comptes à moi sont simples, dit Luc. Les deux semaines sont passées. Hier, j’ai vu le même homme avec le même pardessus gris sur trois pâtés de maisons différents. À pied, je peux comprendre. Mais hier soir, je suis rentré par les toits et il était encore là, avec sa voiture, à lire le journal. Personne ne lit le journal sous la pluie.
Vautrin but une gorgée et grimace.
— Krueger gonfle le lac avant de le vider.
— Oui.
Le vieux libraire le regarda par-dessus son godet.
— Tu veux réactiver Gérard, c’est ça ? Le feu rouge sur les toits, le grand soir ?
— Londres attend une confirmation. Si je ne la leur donne pas, ils penseront que le réseau est mort et ils cesseront de parachuter. Si je la leur donne, Krueger la repère et il lance sa Kristallnacht. Je suis entre les deux.
Vautrin s’essuya les lèvres.
— Entre les deux, c’est déjà être quelque part. Alors arrête de peser et commence à bouger.
Luc eut un sourire sans joie. Le vieux libraire était peut-être le seul homme à Paris qui le traitait encore comme un apprenti.
— Il me faut une antenne, souffla-t-il. Une mobile, que je peux planter sur un toit et replier aussi vite.
— Le fer qui sert et qui se plie.
— Exactement.
Vautrin médita un instant. Ses yeux plissèrent vers la fenêtre.
— Rue Montorgueil, mon cousin Léon tient un magasin de matériel électrique. Il a peur des Allemands, mais il a plus peur encore de sa femme. Tu connais le code ?
— Dis-moi.
— Demande-lui un modèle de dynamo pour les lampes de bicyclette, pour un usage professionnel. Il te répondra qu’il ne lui reste que du stock anglais. S’il te répond ça, c’est un homme libre. S’il te vend du français, crie “Vive la France” en sortant.
Luc mémorisa le message.
— Et pour la nuit de la transmission ?
Le vieux libraire se pencha, et sa voix baissa d’un cran.
— Il y a un toit du côté des Halles. Un hôtel de passe, fermé depuis que les Allemands ont réquisitionné son propriétaire. Pas d’étage habité, des combles qui portent le signal. La nuit, le quartier est mort — nous sommes à trois minutes du village de la Coupe-de-Fer, mais les rues y sont si étroites que les voitures de Krueger ne pourront s’y engouffrer sans faire de bruit. Tu plantes ton antenne, tu émets, tu reçois, tu replies. Trente minutes. Pas une de plus.
Luc hocha la tête. Trente minutes de radio, c’était une éternité pour les oreilles de la Gestapo. Mais c’était le seul moyen de convaincre Londres que le mouvement restait vivant.
— Je préparerai Gérard, dit-il. Dès demain, je lui donne le message.
— Et tu lui dis aussi le prix, souffla Vautrin. Ce n’est pas une transmission de confirmation. C’est une invitation au loup.
Luc le fixa.
— Je le sais.
Le vieillard remplit le fond de sa tasse d’un geste lent, puis regarda Luc avec une expression qu’il n’avait pas encore montrée — quelque chose entre la fierté et la peur.
— Quand tu t’envoleras sur ce toit, espèce de fou, choisis ton moment avant la relève de minuit. Le poste de la Gestapo du Nord change les écoutes à minuit pile. Pendant dix minutes, leurs oreilles se tournent ailleurs.
Luc se leva. Dix minutes de répit. C’était peut-être tout ce qui séparait la vie de la mort.
Il saisit la main du vieux libraire entre les siennes.
— Merci, Vautrin.
— Ne me remercie pas, grogna le vieil homme en lui rendant une poignée ferme mais brève. Remercie ton père de m’avoir sorti d’un trou en 1916. Je le lui dois encore.
Luc sortit par la cave, et disparut dans le matin gris de Paris.
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