Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 26: The Broadcast
La radio de Gérard crachait un grésillement d’outre-tombe. Luc compta les secondes entre les parasites. Vingt-trois heures cinquante-neuf. Encore une minute avant la fenêtre de transmission, et déjà son dos ruisselait sous le manteau de laine.
— Il est prêt ? demanda Gérard sans lever les yeux de sa valise noire.
Luc hocha la tête, bien que le vieil homme ne pût le voir dans l’obscurité de la remise à charbon. Ils étaient nichés au cœur du quartier Saint-Merri, sous une voûte de poutres centenaires, entre des sacs de coke et des caisses de marrons éventrées. La poussière lui chatouillait la gorge. Il toussa dans son poing.
— Une minute, dit Luc. Ils écoutent les changements de garde à minuit. Vautrin l’a confirmé.
— Vautrin, Vautrin. Ce vieux rat de bibliothèque. Tu lui fais confiance ?
Luc ne répondit pas. La confiance était un luxe qu’il ne pouvait plus s’offrir. Depuis deux semaines, il avait vécu comme un spectre, dormant dans les caves, changeant d’itinéraire chaque nuit, traçant des zigzags invisibles dans les rues de Paris. Marcel l’attendait toujours chez le cordonnier, avec sa blessure qui suppurait et ses yeux fiévreux. Luc n’avait pas osé y retourner depuis que la voiture grise avait été aperçue rue Oberkampf. Il envoyait Élise, la nièce du cordonnier, avec des compresses et de la pénicilline volée.
Mais Marcel. Marcel savait où il avait enterré le second jeu de tubes. Marcel était sa mémoire.
— C’est l’heure, dit Gérard.
Ses doigts, jaunis par des années de cigarettes et de soudure, coururent sur les cadrans de la valise. L’antenne filait par une lézarde du mur, tendue jusqu’au toit en terrasse, invisible dans le noir. Luc s’accroupit près de la porte, un Browning froid dans la main droite.
La première phrase s’échappa en morse. Luc ne la comprenait pas — un code à mille livres, avait dit Gérard. Londres avait exigé ce contact après trois semaines de silence radio. La Résistance devenait une coquille vide sans fil vers l’Angleterre. Ils ne pouvaient plus demander de parachutages, coordonner de sabotages, recevoir les messages personnels. Et Luc savait que ce besoin désespéré était exactement ce que Krueger attendait.
La transmission dura exactement trente minutes. Quand Gérard coupa le courant, le silence retomba comme un couperet.
— C’est fait, murmura Gérard. Ils m’ont confirmé la réception. Et le plan pour la Sainte-Catherine.
Luc respira. Une réussite. Il plia l’antenne, la cacha dans le double fond de sa sacoche de courrier, et aida Gérard à refermer la valise de radio dans une caisse de marrons. Demain, il fallait tout déplacer. La règle était simple : jamais deux nuits au même endroit. Vautrin avait fourni quatre autres refuges. Quatre seulement.
Il guida Gérard par les ruelles jusqu’à un hôtel borgne où le vieil opérateur vivait sous une fausse identité de colporteur. Luc ne resta pas. Il marcha jusqu’à l’aube, un cercle large qui le ramenait au point de départ sans jamais traverser le même carrefour deux fois. Les patrouilles allemandes étaient rares dans ce quartier — trop près des Halles, trop d’artisans qui circulaient à toute heure. Il passa devant la boutique de Vautrin et aperçut une lumière à l’étage. Le libraire ne dormait pas non plus.
La deuxième nuit, ils émirent depuis une cave à vin vide sous le boulevard Richard-Lenoir. La troisième, un grenier abandonné rue de Turbigo, dans une bâtisse dont les fenêtres étaient condamnées depuis l’incendie de 1939.
Gérard commençait le préambule quand les phares d’une voiture balayèrent les volets clos.
Luc se figea. Le moteur tourna au ralenti. Une portière s’ouvrit.
— Ils n’ont pas pu trianguler déjà, souffla Gérard, les doigts tremblant sur le manipulateur. Pas après deux minutes. Pas sans équipement spécial.
Luc traversa le grenier en trois foulées et colla l’œil à la lézarde du volet. La rue était vide, noyée sous une pluie fine qui faisait briller les pavés. La voiture était noire, une Traction Avant. Trois silhouettes en émergèrent, toutes en manteau gris.
Des manteaux gris. Les mêmes que la surveillance rue Oberkampf.
— Ils savent, chuchota Luc.
Il regarda Gérard, dont le visage était devenu laiteux sous la lumière crue d’une lampe de poche bricolée.
— On coupe, dit Gérard. On brûle les codes. Maintenant.
— Non. Pas encore. S’ils savent, pourquoi entrer en silence ? Ils attendent la transmission complète. Pour localiser Londres, pas nous.
Gérard cligna des yeux. L’idée le traversa comme une décharge.
— Tu veux continuer ?
— Je veux finir le message. Et d’abord, je veux savoir pourquoi ils attendent si tranquillement.
Luc se glissa vers la porte du grenier. L’escalier de service menait à une arrière-cour, puis à une ruelle qui serpentait jusqu’à la rue des Archives. Il connaissait un passage par les toits. Il descendit à moitié, puis s’arrêta.
En bas, dans la pénombre, un homme attendait appuyé contre le mur. Un homme grand, en manteau gris, les mains enfoncées dans les poches.
Il leva le visage.
Pas un Allemand. Un Français. Les cheveux lissés à la brillantine.
— Bonsoir, Moreau, dit Marcel.
Luc sentit le sang se retirer de ses mains.
Marcel leva une main pour le faire taire avant qu’il puisse parler. Son autre main sortit de sa poche, tenant un pistolet noir qui visait la poitrine de Luc.
— Je suis désolé, dit Marcel. Ils ont pris Élise. Ils ont pris le cordonnier. Et ils ont fait de moi ce qu’ils ont fait de ton Antoine.
Le silence du grenier était devenu un piège.
Gérard, trois mètres au-dessus, dans le noir glacé, tenait la clé du sort de la transmission entre ses doigts tremblants. Et quelque part dans la rue, la Traction Avant attendait que le message se termine. Les vrais chasseurs, Luc comprit soudain, n’étaient pas devant la porte.
Ils étaient derrière lui, depuis le début.
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