Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 34: Aftermath
L'aube était grise et humide quand Luc s'éveilla sur une couverture posée à même la terre. Sa cage thoracique protesta au moindre mouvement. Les contusions laissées par Krueger n'étaient plus qu'une douleur sourde, mais le souvenir des doigts gantés de cuir autour de sa gorge — cela resterait plus longtemps.
Une femme en blouse blanche tachée de sang s'accroupit près de lui.
— Vous êtes réveillé. Bien. Le docteur voudra vous examiner.
— Sarah. Où est Sarah ?
— Elle dort. Elle est vivante. C'est ce qui compte pour l'instant.
Luc se redressa lentement, refusant la main qu'elle lui tendait. Le camp était plus grand qu'il ne l'avait cru à l'arrivée — une trentaine de tentes camouflées sous les chênes, des tranchées de communication creusées à la main, l'odeur de soupe et de poudre mêlées. Des hommes et des femmes passaient en silence, chargeant des caisses dans un camion bâché. Personne ne le regardait vraiment, mais tout le monde le voyait.
Il trouva Antoine près d'un feu éteint, une cigarette au coin des lèvres.
— La bouffe est à sept heures. Le café est une horreur, mais ça réveille.
— Marcel.
Antoine ne répondit pas tout de suite. Il écrasa la cigarette sous son talon et regarda le ciel entre les branches.
— Il est mort cette nuit. Une hémorragie interne. Le médecin a fait ce qu'il pouvait, mais la balle avait touché quelque chose d'important. Je suis désolé, Luc.
Luc hocha la tête. Rien d'autre à faire. Marcel avait reçu le plomb destiné à Sarah — un an de réseau, d'itinéraires, de risques partagés, et tout se réduisait à une phrase sèche prononcée autour d'un feu éteint.
— Il a dit quelque chose ? Avant de partir ?
Antoine haussa une épaule.
— Il a demandé si la fille était sauvée. On lui a dit oui. Il a souri. Puis il est parti.
Luc resta là, les mains dans les poches d'un pantalon qu'on lui avait prêté. Trois tailles trop grand.
— Où est la direction ?
— La tente au fond, avec les cartes. Le commandant Mercier veut te voir.
—
Le commandant Mercier était un homme sec d'une cinquantaine d'années, le visage tailladé par des années de vent et de danger. Il parlait peu, et quand il parlait, c'était pour dire ce qui devait être dit.
— Asseyez-vous.
Luc s'assit sur une caisse de munitions.
— Nous connaissions Marcel. C'était un homme courageux. Il sera vengé, comme les autres.
— Moi, je ne suis pas venu pour des discours. Je veux savoir ce qui reste du réseau à Paris et comment je peux aider.
Mercier le regarda longuement, comme s'il pesait un poids invisible sur ses épaules.
— Il ne reste plus grand-chose, Moreau. Votre réseau était le dernier à fonctionner pleinement dans le secteur nord-est. Les autres ont été démantelés un par un depuis le printemps. Krueger a fait un travail remarquable — ou quelqu'un lui a fait le travail.
— Marcelle. Et Dalmont.
— Oui. Deux des vôtres. Mais pas les seuls. Nous avons identifié trois autres collaborateurs dans les réseaux voisins. Ils sont en train d'être traités.
Luc ne demanda pas ce que « traités » signifiait. Il le savait.
— La librairie de Vautrin ?
— Elle est sous surveillance. Krueger a posté un faux libraire et deux hommes dans la rue. Si vous y mettez les pieds, vous êtes mort. Mais les tubes... ils n'ont pas été découverts. Nous pensons que les documents restent dans le mur de la cave.
— Nous ?
Mercier tira une pipe vide d'une poche de sa veste et la mâchonna sans l'allumer.
— Voilà ce que je vais vous dire, Moreau. Londres nous envoie du matériel pour initier de nouveaux réseaux. Nous avons besoin d'agents de liaison expérimentés qui connaissent le terrain. Vous avez fait vos preuves. Vous avez tenu sous la torture, vous avez monté une évasion qui nous a rapporté cinq prisonniers, dont un radio en état de marche. Ce n'est pas rien.
Luc écoutait.
— Dans trois semaines, nous établissons un camp secondaire à l'est, près de Fontainebleau. Nous montons un maquis discret, pas du spectacle. Vous connaissez les routes, les villages, les gens. Vous pourriez être utile là-bas.
— Et Paris ?
Mercier remit la pipe dans sa poche.
— Paris sera libéré, Moreau. Quand, on ne sait pas. Mais ce jour-là, les gens qui reviendront sur les boulevards auront besoin que les routes de l'arrière-pays soient sûres. Nous devons préparer le terrain. Levez un réseau dans le sud, transmettez-nous les informations par les canaux que nous mettrons en place. Ce n'est pas le combat glamour, mais c'est le combat qui porte les fruits.
Luc demeura silencieux un moment. Il pensait à sa boutique, à l'établi poussiéreux, aux roues qu'il avait réparées pour des personnes désormais mortes. À Paris, aux frontons scolaires des immeubles qui portaient encore les traces de la guerre de 1870. À Sarah sur son lit de camp, quelque part, respirant faiblement.
— Il y a une chose que je veux demander.
— Dites.
— On m'a parlé d'une distinction. Une médaille de Londres.
Mercier hocha lentement la tête.
— Les Britanniques ont fait passer des documents pour vos actions — le sabotage de la flotte de camions à l'usine Citroën, le travail de renseignement qui a permis de frapper le dépôt de carburant d'Ivry. La Croix de Guerre. Vous la recevrez quand les communications seront rétablies.
Luc releva la tête.
— Je n'en veux pas.
Le commandant plissa les yeux.
— C'est un honneur, Moreau. Les hommes se battent toute leur vie pour une telle reconnaissance. Vous la méritez.
— La médaille ne peut pas ramener mon frère. Elle ne peut pas rendre à ma mère l'image qu'elle avait de son fils. Si le choix m'est donné, je préfère une bicyclette.
Mercier sourit, pour la première fois — un sourire bref, jauni par le tabac.
— Une bicyclette ?
— Un vélo solide, avec des pneus neufs. Je vais avoir besoin de couvrir du terrain. Et une bicyclette ne tire pas l'attention des patrouilles allemandes comme un camion militaire.
Le commandant éclata d'un rire court et sec.
— Vous êtes un drôle de résistant, Moreau. Je vais voir ce qu'on peut trouver dans le stock du ravitaillement. Nous avons récupéré trois bicyclettes dans un village évacué.
Luc se leva.
— Merci.
—
Il trouva Sarah éveillée sous une tente de soin, un pansement bandant son bras droit. Son visage était blême mais ses yeux étaient clairs.
— On m'a dit que Marcel était mort.
Luc s'assit près d'elle, sur un tabouret de fortune.
— Oui.
— Il est mort pour moi.
— Il est mort pour la France. Et pour autre chose encore.
— Quoi ?
Luc regarda la toile de tente qui ondulait légèrement sous la brise.
— Pour que la suite vaille la peine d'être vécue. Je crois que c'est à ça qu'il pensait.
Sarah détourna le regard.
Il sortit de sa poche un papier, un morceau de feuille plié en quatre, et un crayon émoussé.
— Je dois écrire à ma mère.
Sarah ne répondit pas. Il posa le papier sur ses genoux et écrivit lentement, comme s'il appuyait chaque lettre dans la matière :
« Maman,
Je suis vivant. C'est la première chose que je veux que tu saches, et la seule que tu dois retenir. Cette lettre ne passera pas par la poste militaire, elle passera par les mains de gens de confiance, et il faut que tu me promettes de la brûler une fois lue.
Je ne peux rien te dire de ce que je fais, mais je te dirai ce que j'ai appris — et que je crois vrai. Maxime n'est pas mort dans un camp, comme on me l'a fait croire. Il est tombé en faisant ce que je fais maintenant, ce que je ferai jusqu'à la fin de cette guerre. Il a choisi le chemin le plus dur, celui du secret et du danger, et il est mort debout.
Papa t'a menti pour te protéger. Il voulait te donner une image de ton fils qui ne te fasse pas peur. Mais ce n'était pas nécessaire. Tu as toujours eu le courage de regarder la vérité.
Je ne peux pas te dire quand je reviendrai. Mais je te promets que je ferai en sorte que son nom ne soit pas effacé. Il sera écrit quelque part, sur un mur, dans une pierre, dans un livre. Quelqu'un se souviendra.
Prends soin de toi. Je pense à toi tous les jours.
Ton fils, Luc »
Il relut la lettre deux fois, plia le papier, et le glissa dans la poche de sa veste.
Sarah le regardait en silence.
— Tu lui dis la vérité.
— Elle mérite mieux que des mensonges, même bien intentionnés. Papa croyait bien faire. Mais le mensonge a pesé sur moi chaque fois que j'ai pensé à Maxime. J'ai cru que je combattais pour un frère qui n'avait pas voulu se battre. Cette honte me paralysait.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je sais pourquoi je me bats. Ce n'est pas juste une guerre ou un pays. C'est la mémoire d'un homme qui est mort pour les autres.
Sarah tendit sa main valide et la posa sur le bras de Luc.
— Tu es un bon homme, Luc Moreau.
Il ne répondit pas. Il regarda le papier dans sa poche et le poids qui l'accompagnait.
—
Trois jours plus tard, Luc tenait le guidon d'une bicyclette noire, au cadre un peu rouillé, dont les pneus étaient neufs. Un résistant lui avait attaché un sac de toile derrière le porte-bagages, contenant une couverture, des cartes, un peu de nourriture, et une liste de contacts sécurisés pour la région du sud.
Antoine se tenait devant lui, les mains dans les poches.
— Tu pars à l'aube ?
— Tout de suite. Je préfère la nuit pour sortir des bois.
— Tu vas nous manquer, fils.
Luc hocha la tête. Ils se serrèrent la main, cette étreinte ferme et brève qui se fait entre gens qui ont connu le feu ensemble et n'ont pas besoin de mots.
Sarah vint jusqu'à la lisière du camp, appuyée sur une canne improvisée. Luc s'arrêta.
— Tu devrais rester couchée. Le docteur a dit que tu avais besoin de repos.
— Le docteur a dit aussi que le bras guérirait en six semaines. Six semaines, Luc. Je ne resterai pas ici à regarder les arbres pousser.
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Quand je serai remise, je repartirai à Paris. Je connais les rues mieux que personne. Et j'ai une dette à payer envers Krueger.
Luc voulut dire quelque chose — une objection, un conseil de prudence — mais il vit dans ses yeux cette même flamme qu'il avait vue chez Maxime, chez Marcel, chez tous ceux qui avaient choisi de ne pas plier. Il ne dit rien. Il tendit la main et elle la serra.
— Roule prudemment, coureur.
Il enfourcha la bicyclette et poussa sur les pédales. Le gravier crissa sous les roues. Il s'engagea sur un chemin forestier qui descendait vers la vallée, sous des arbres encore chargés de l'humidité nocturne. Derrière lui, le camp s'effaçait. Devant lui, la route déroulait ses lacets vers le sud.
Il pensa à sa mère, à Sarah, à Marcel, à Maxime. Aux morts qui portaient la France dans leurs os. À la médaille qu'il avait refusée et au vélo qu'il avait choisi à la place.
Parfois, la meilleure manière de se battre, c'était simplement de continuer à rouler.
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