Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 33: The Last Drop
La grille d’égout grince sous leurs pieds. Luc soulève Sarah, la fait passer par l’ouverture, puis se glisse derrière elle. L’air sent la terre et l’herbe coupée — ils sont hors de Paris. Le soleil se lève, rouge et sale derrière les toits, et quelque part derrière eux, une sirène déchire le matin.
« Cours, » souffle-t-il.
Sarah trébuche. Ses vêtements sont trempés, ses mains tremblent. Elle regarde ses propres pieds comme s’ils appartenaient à une autre personne. Luc l’attrape par le coude, la remet debout.
Ils traversent un champ labouré, puis un chemin de terre bordé de peupliers. La Seine brille à leur gauche, mais ils ne la suivent pas. Ils coupent à travers un hameau endormi, où un chien aboie dans une cour fermée. Luc reconnaît la route — il l’a parcourue à vélo mille fois avant la guerre, livrant des pièces détachées aux fermes isolées. Cette carte est encore en lui, plus solide que n’importe quel papier.
À la lisière d’un bois, il s’arrête. Il lâche Sarah, s’accroupit, la respiration courte.
« Deux kilomètres encore. »
Elle s’appuie contre un arbre, le visage gris. Elle ne dit rien, mais Luc voit ses genoux trembler. Il regarde sa montre — cinq heures trente. Les patrouilles allemandes commencent à s’organiser à l’aube.
Ils entrent dans le sous-bois. Un sentier à peine tracé serpente entre les chênes. Luc écoute chaque cri d’oiseau, chaque craquement. Il a laissé son arme dans l’égout, avec le manteau et le sang des autres. Il ne possède plus que ses mains et sa tête.
C’est là, au milieu du sentier, que Luc entend le moteur.
Il plaque Sarah contre un tronc, la main sur sa bouche. Une jeep allemande traverse lentement la trouée de la route forestière, vingt mètres devant eux. Dans la benne, trois soldats. Le capot est cabossé, la roue avant gauche a une oscillation perceptible.
Luc la voit. La chaîne du côté droit est distendue — elle claque contre le garde-boue à chaque tour de roue.
La jeep s’arrête. Un officier sort, s’étire, allume une cigarette, les yeux dans leur direction.
Sarah ne respire plus. Luc sent son corps durcir contre le sien.
« Reste là, » murmure-t-il. « Quoi que tu entendes, reste là. »
Il se lève, les deux mains en l’air, et sort du bois.
— *Halt!*
Luc s’immobilise. Il parle dans son français le plus cassé, l’accent des faubourgs qu’il a poli pour eux, ses ravisseurs.
— Je suis mécanicien. D’Argenteuil. Les Allemands m’ont libéré ce matin du camp de Drancy.
L’officier le dévisage. Luc baisse les bras lentement, désigne la roue de la jeep.
— Votre chaîne. Elle va casser dans cinq kilomètres. Je peux la réparer.
Les deux soldats du fond échangent un regard. L’officier fait un pas vers lui, la cigarette entre les dents. Il examine les mains de Luc — la graisse, les cicatrices, la pince qui dépasse de sa poche arrière.
— Vous, réparez, dit-il avec un accent épais. Et si vous mentez, vous repartez avec elle attachée à l’arbre.
Luc s’approche. Le moteur tourne encore au ralenti, l’air sent le diesel et le tabac. Il sort sa pince, se glisse sous le châssis sans un mot. Ses doigts trouvent le tendeur de chaîne usé, il le tourne d’un quart de tour, puis d’un demi. Il fait jouer la chaîne, la fait rouler lentement sur le pédalier, ajuste le galet. Ses mains font le travail sans demander son avis — elles connaissent ce geste mieux qu’il ne se connaît lui-même.
Derrière lui, l’officier repose sa cigarette et dit quelque chose en allemand à ses hommes. L’un d’eux rit. Luc entend Sarah ne pas bouger dans l’ombre des arbres.
Il resserre l’écrou, teste la chaîne, la fait tourner deux fois à la main. Elle glisse, nette, sans un accroc.
Il recule.
L’officier monte, tourne la clé, accélère. La chaîne tient. Il hoche la tête, sort un billet de sa poche, le tend à Luc avec indifférence.
— Vous. Allez.
La jeep s’éloigne, la chaîne désormais régulière comme un métronome. Quand elle disparaît derrière un bosquet, Luc reste planté là, deux grosses pièces de monnaie dans la paume, les jambes comme de l’eau.
Sarah sort du sous-bois en titubant.
« Tu as réparé la chaîne d’une jeep allemande, » dit-elle, presque incrédule.
« C’est comme un vélo, » répond Luc, et il la tire par la main dans le bois.
Dix minutes plus tard, ils atteignent la clairière. Des barricades de branchages, un drapeau français délavé cousu sur un tronc, un feu presque éteint dans un trou de terre battue. Trois hommes sortent de l’ombre des tentes, mitraillettes en bandoulière. L’un d’eux connaît Luc — il hoche la tête, lance un ordre bref aux deux autres, puis ouvre la barrière de fortune.
Luc traverse la clairière avec Sarah. Derrière eux, le sentier se referme déjà. Derrière eux, Paris brûle en lui — pas de flammes, pas encore, mais une atmosphère d’étouffement. Les hommes sont restés là, dans la fumée des exécutions, dans la bouche de Krueger, dans la trahison et la peur.
Sarah s’arrête à l’entrée d’une tente médicale, une infirmière s’approche. Elle se retourne vers Luc.
« Tu viens ? »
Luc reste sur la lisière, les mains ouvertes, vides de l’argent allemand qu’il a laissé tomber quelque part dans le sentier. Au loin, la silhouette de la ville, ses fumées, sa couleur de cendre. Il croit revoir Maxime au bout de cette corde, Maxime qui n’avait pas fui, qui n’avait pas menti, qui avait fait sauter un dépôt de munitions les mains nues ou presque.
Sarah attend.
Luc détourne les yeux de la ville.
« Je viens, » dit-il. Et il s’avance vers le feu, laissant la fumée de Paris derrière lui, mais l’emportant sous sa peau.
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