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Le Coursier à Bicyclette

Lire le chapitre 9: The Tailor's Secret

Le matin s’annonçait gris, un ciel de plomb posé sur les toits de Paris comme un couvercle. Luc avait fermé sa boutique à neuf heures, prétextant une course chez un fournisseur de pneus – une histoire qui tiendrait si quelqu’un venait à poser des questions. Il portait sa veste de mécanicien, tachée d’huile, celle-là même qui le faisait passer pour un homme ordinaire, un homme sans histoires.

Il l’aperçut à neuf heures quarante, sortant de sa pension rue de la Roquette. Sarah marchait d’un pas égal, trop égal, les épaules droites sous son manteau gris, ses cheveux sombres tirés en chignon. Elle ne regardait ni à gauche ni à droite – une femme pressée, sans doute, qui n’avait pas le temps de flâner. Mais Luc savait que c’était là sa force : elle jouait la naturalité avec une précision d’horloger.

Il la suivit à distance, traversant la rue quand elle tournait, s’arrêtant devant une vitrine quand elle ralentissait. Elle prit le boulevard Richard-Lenoir, puis obliqua vers la rue de Charonne. Rien d’alarmant. Rien de suspect. Et c’est cela qui rendait Luc nerveux : il la suivait depuis dix minutes, et elle ne s’était pas retournée une seule fois.

Elle entra dans une boutique étroite, coincée entre une boulangerie et un marchand de vin. L’enseigne annonçait : « Chez Vidal, tailleur pour dames et messieurs ». Luc se posta de l’autre côté de la rue, adossé à un réverbère, feignant de consulter un journal plié qu’il tenait sous le bras.

Il attendit. Une minute. Deux. Cinq.

Sarah ressortit après sept minutes, le visage impassible, les mains vides. Elle ne portait plus le petit paquet en papier kraft qu’elle avait tenu en entrant. Elle repartit vers l’est, son pas aussi régulier qu’à l’aller.

Luc ne bougea pas. Il nota la boutique, l’enseigne, le nom du tailleur, l’heure précise – dix heures moins quatre. Puis, au lieu de rentrer directement à son atelier, il remonta la rue de Charonne jusqu’à la boutique du coiffeur qui servait de boîte aux lettres pour le réseau. Il y laissa un message chiffré pour Marcel : « La colombe a visité le tailleur Vidal à 9h56. A déposé un paquet. Vérifier. »

La réponse arriva en début d’après-midi, glissée sous la porte de son atelier dans un pli anonyme – un faux bon de livraison pour des pièces de vélo qui n’existaient pas.

Luc déchiffra le texte en quelques minutes, puis resta assis sur son tabouret, le papier tremblant entre ses doigts.

Vidal. Le tailleur Vidal était un collaborateur connu. Pas un simple opportuniste qui vendait des vêtements aux officiers allemands pour payer son loyer – non. Vidal était un informateur actif. Trois mois plus tôt, il avait dénoncé une filière d’évasion qui faisait passer des aviateurs alliés vers l’Espagne. Deux des membres du réseau avaient été arrêtés. Deux autres avaient disparu.

Luc replia le papier, le rangea dans sa poche, et se mit à marcher de long en large dans son atelier. Les pièces de vélo s’entassaient dans les coins, des roues suspendues aux poutres comme des cercles métalliques prêts à tourner sans fin.

Il pensait à Sarah. À son chignon impeccable. À la façon dont elle avait sauvé sa vie sous ce camion. À la perfection trop léchée de son comportement.

Il fallait qu’il en parle à Marcel. Ce soir, pas demain.

Le rendez-vous eut lieu à la brasserie Zimmer, côté rue Saint-Denis, dans un renfoncement que le patron – un ancien de Verdun qui avait une dette envers le réseau – gardait toujours libre pour eux. Marcel était déjà là, un verre de vin rouge posé devant lui, ses mains épaisses croisées sur la table.

Luc s’assit en face de lui, commanda un café, attendit que le garçon s’éloigne.

« Vidal est un collaborateur, dit-il sans préambule. Sarah lui a remis un paquet ce matin. »

Marcel le fixa un long moment, ses yeux gris plissés sous ses sourcils broussailleux. Il but une gorgée de vin, reposa le verre.

« Vidal. Tu es sûr ? »

« Je l’ai vue sortir de sa boutique de mes propres yeux. Elle y est restée sept minutes. Elle est ressortie sans le paquet. »

Marcel secoua la tête lentement. « Sarah a été envoyée par Londres. Vouée, formée, et envoyée. Les gens de Londres ne se trompent pas si souvent. »

« Tout le monde peut se tromper. »

« Pas comme ça, Luc. Pas avec un agent en qui ils ont investi des mois de formation. S’ils l’ont envoyée ici, c’est qu’elle a été vérifiée, triée, passée au crible. » Marcel se pencha en avant, baissant la voix. « Écoute-moi, Luc. Je sais que tu es prudent. C’est ce qui fait de toi un bon courrier. Mais la prudence peut devenir une paranoïa qui nous détruit tous. »

Luc serra la mâchoire. Il voulait parler des croix gravées, de la marque à la craie sur son trottoir, du sentiment grandissant que quelqu’un jouait avec lui comme un chat avec une souris. Mais il savait que Marcel le prendrait pour un homme à bout de nerfs, un homme qui voyait des complots dans chaque ombre.

« Je veux la tester, dit-il finalement. Pour de vrai. »

Marcel leva un sourcil. « Tu viens de la tester, hier. La fausse mission au pont Marie. »

« C’était trop visible. Trop évident. Elle savait que c’était un test. » Luc marqua une pause. « Cette fois, je vais lui donner un message précis, un message que seule une personne liée à l’ennemi pourrait trahir. Un rendez-vous avec un contact qui n’existe pas. »

Marcel resta silencieux un moment. Puis il vida son verre d’un trait.

« Si elle échoue, dit-il lentement, si elle se révèle ce que tu penses qu’elle est, nous la perdons. Et nous perdons la confiance de Londres. »

« Et si je ne la teste pas », répondit Luc, « et qu’elle est ce que je pense qu’elle est, nous perdons tout le reste. »

Marcel soupira, sortit un paquet de Gauloises, en alluma une. La fumée dansa entre eux, grise et incertaine comme la situation.

« Très bien, dit-il. Fais ton test. Mais fais-le proprement. Aucun innocent ne doit souffrir si tu te trompes. »

Luc hocha la tête, se leva, laissa quelques pièces sur la table. Il sortit de la brasserie sans se retourner, remonta la rue Saint-Denis sous le ciel qui commençait à se couvrir.

De retour dans son atelier, il s’assit à son établi, prit un carnet vierge et un crayon. Il devait élaborer un message assez crédible pour être cru, assez subtil pour ne pas éveiller les soupçons immédiats, assez important pour que Sarah – si elle était réellement une taupe – ne puisse s’empêcher de le transmettre.

Il écrivit une première version, la déchira. Une seconde, la froissa. La troisième lui sembla enfin tenable : un rendez-vous prévu dans trois jours, à minuit, dans une cave de la rue des Rosiers, pour rencontrer « Arthur », un agent qui devait livrer des documents volés au siège de la Gestapo. Le nom exact, l’adresse exacte, l’heure exacte. Tout était là.

Il relut le message à voix basse, imaginant chaque mot passant entre des mains ennemies. Puis il le recopia sur un papier fin, le plia en quatre, le glissa dans une enveloppe qu’il scella avec de la cire – un geste presque théâtral, mais nécessaire.

Il rangea l’enveloppe dans la poche intérieure de sa veste, celle qu’il portait toujours pour ses livraisons.

Demain matin, il la remettrait à Sarah. Demain matin, il saurait enfin à qui il avait affaire.

Mais ce soir, alors qu’il éteignait la lampe de son atelier, il s’arrêta un instant sur le seuil de la pièce, les yeux fixés sur son établi. Et c’est là qu’il la vit – une cinquième croix, fraîchement gravée, plus profonde que les précédentes, comme si la main qui la tenait avait voulu marquer son mépris.

Luc recula d’un pas, le souffle court. Puis il sortit, verrouilla la porte, et resta debout dans la rue, sous la pluie fine qui commençait à tomber.

L’un de ses contacts savait qu’il était là ce soir, sans doute. Il avait été suivi. Ou peut-être quelqu’un avait-il un double de sa clé. Ou bien – et cette pensée lui serra l’estomac – l’intrus n’était jamais parti.

Il regarda la vitre noire de son atelier, la plaque de métal où les mots « Atelier de réparation et de vente de cycles » étaient peints en lettres délavées. Tout semblait calme. Tout semblait ordinaire.

Mais rien, dans cette ville occupée, n’était ordinaire.

Luc s’éloigna vers la Seine, les mains enfoncées dans ses poches. La pluie alourdit son imperméable, et il ne savait toujours pas qui, de Sarah ou du tailleur Vidal, était la clé de tout cela. Mais il savait que, dès le lever du jour, il tendrait son piège.

Le seul problème, se dit-il, c’est que les pièges attrapent parfois celui qui les pose.