Lumen Reads

Le Coursier à Bicyclette

Lire le chapitre 8: The Cross on the Curb

La craie crissa sous le talon de sa chaussure.

Luc s'arrêta net. Il venait de fermer la boutique pour la nuit, la clé encore entre les doigts, quand son pied avait rencontré une résistance inhabituelle sur le trottoir. Il baissa les yeux.

Le réverbère jetait une lumière jaune et malade sur le bitume. La croix mesurait dix centimètres de haut, tracée d'un trait sec et net, presque chirurgical. Pas un gribouillage d'enfant, pas une marque de jeu. Une croix de craie, blanche et blafarde, à deux mètres de sa porte.

Le sang de Luc se glaça.

Il connaissait cette marque. Tout le monde dans la Résistance la connaissait. Une croix à la craie sur le trottoir, c'était le code des indicateurs de la Gestapo. Ça signalait au commissaire de quartier que la surveillance était en place, que la cible était identifiée. Que l'endroit méritait d'être visité.

Il s'accroupit comme pour lacer sa chaussure, et d'un geste naturel, effaça la marque avec la paume de sa main. La poudre blanche lui colla à la peau. Il se releva, fourra la main dans sa poche, et se força à marcher sans se presser jusqu'au coin de la rue.

Son atelier était marqué.

Le cœur de Luc cognait contre ses côtes. Il tourna dans l'avenue, fit semblant d'examiner une vitrine, puis revint par l'autre côté. Deux hommes en imperméable discutaient près du tabac, à cinquante mètres. Des habitués ou pas, impossible à dire. Une femme poussait un landau. Rien de suspect. Rien de sûr non plus.

Il rentra chez lui par un détour de trois rues, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, la craie incrustée sous ses ongles. Son appartement sentait le froid et la poussière. Il alluma une seule lampe, tira les rideaux, puis s'assit à la table de la cuisine avec un carnet vierge.

Il fallait réfléchir.

La croix au sol n'était pas une menace vague. C'était le geste d'un professionnel. Quelqu'un avait donné son nom, son adresse, son atelier à la police allemande. Quelqu'un qui le connaissait assez pour les mener directement à sa porte.

Luc prit un crayon et commença à noter.

Il passa en revue les sept derniers jours. Tous ceux qui étaient entrés dans son atelier, tous ceux qui connaissaient l'adresse exacte. Il écrivit en petites lettres serrées, colonne après colonne, sans raturer.

*Marcel* — l'entrepôt, les rendez-vous, les listes. Il connaissait l'atelier par cœur, y venait une fois par semaine. Mais Marcel était le chef de réseau, celui qui coordonnait tout depuis 1941. Le soupçonner, c'était ouvrir une boîte qu'on ne refermait jamais.

Le nom resta sur la page.

*Sarah* — la prétendue "Nightingale". Elle était venue une seule fois pour leur première rencontre, un après-midi où il lui avait montré les vélos, les itinéraires, les boîtes à outils. Elle savait où il travaillait. Elle savait qu'il avait un établi. Elle savait aussi qu'il s'absentait régulièrement pendant les livraisons.

Puis il y avait ceux qui passaient sans qu'il les remarque. Le boulanger du matin, le livreur de charbon, le facteur. Le vieux Vautrin, le bouquiniste, à qui il avait confié sa lettre scellée deux jours plus tôt. Le voisin du dessus qui lui souriait toujours un peu trop. La femme du premier étage qui ne sortait presque jamais.

Luc relut sa liste. Les soupçons se bousculaient, inutiles, sans point d'appui.

Il repensa à la croix qui apparaissait sur son établi de travail. Quatre maintenant, taillées nettes dans le bois. Quelqu'un entrait pendant qu'il dormait ou pendant qu'il livrait. Quelqu'un qui maîtrisait son univers, qui y laissait des signes comme on plante des drapeaux.

Et maintenant, une croix de craie sur le trottoir. Les deux langages se rejoignaient.

Le même symbole — la croix — répété sur ses outils, puis sur le lieu même où il travaillait. Soit l'intrus communiquait avec un informateur de la Gestapo. Soit l'intrus *était* cet informateur, et les marques dans l'atelier étaient une signature personnelle, une façon de jouer avec lui avant la chute.

La craie lui collait toujours à la main. Il alla se laver et regarda la poudre blanche disparaître dans l'évier.

Qui savait qu'il était chez lui à cette heure-ci, qui ou quoi avait justifié un repérage maintenant, juste après le test? Le pont Marie. Le test était prévu demain matin à dix heures. Marcel devait observer depuis un toit. Sarah devait livrer un message bidon à une boîte aux lettres surveillée.

Et si le test avait été percé avant même d'avoir lieu ?

Luc retourna à sa table et griffonna au bas de la page, d'une écriture plus rapide :

*Hypothèse : le traître sait que le test est un piège. Il a prévenu les Allemands pour qu'ils me marquent comme cible, afin que je me replie ou que je commette une erreur. Ou pour que je sois arrêté avant de pouvoir vérifier quoi que ce soit.*

Il relut. La logique tenait. On ne marquait pas un atelier sans raison immédiate. Soit il était déjà démasqué comme résistant, et son arrestation ne serait qu'une question de jours. Soit quelqu'un voulait l'écarter du réseau précisément maintenant, avant qu'il puisse confirmer ses soupçons sur la taupe.

Il se leva, arpenta la pièce.

Il fallait un plan de secours. Il fallait aussi alerter Marcel — mais par quel canal, sans risque que le message tombe entre les mains de celui-là même qu'il soupçonnait ?

Luc fouilla dans sa poche et en tira un morceau de craie qu'il n'avait pas consciemment ramassé sur le trottoir. Il le tourna entre ses doigts, pensif.

Il pouvait changer de lieu, dormir ailleurs, ne plus jamais revenir. Mais alors il perdait le terrain : son atelier était un poste d'observation idéal sur la rue, sur les allées et venues, sur les voisins. Et abandonner la boutique, c'était reconnaître qu'il avait peur. Peur, face à quelqu'un qui rôdait autour de son établi chaque nuit, qui le toisait à travers des croix de craie et de bois.

Non. Il resterait.

Il déchira la page, la froissa en boule. Il la tiendrait à la main pendant sa prochaine tournée ; elle finirait dans les égouts. Il alla à la fenêtre, écarta le rideau d'un doigt. La rue était déserte. Le réverbère se balançait doucement dans le vent de novembre.

Demain, dix heures. Le pont Marie. Sarah transportait une enveloppe avec une fausse adresse à "Arthur, rue des Rosiers". Marcel observerait depuis le toit du bâtiment de l'autre côté du fleuve. Et lui, Luc, se tiendrait avec un vélo au niveau du pont, prêt à voir ce qui se passerait vraiment.

Il posa le morceau de craie sur le rebord de la fenêtre. Comme un défi lancé dans la nuit.

Puis il le saisit à nouveau, retourna à la table, et traça une petite croix en bas de la page blanche suivante. Dessous, il écrivit : *Demain, je saurai qui parle aux Allemands. Demain, je fermerai le piège, quel qu'en soit le prix.*

Il éteignit la lampe. Dans le noir, il tendit l'oreille. Quelque part dehors, peut-être, quelqu'un écoutait sa fenêtre. Quelqu'un qui comptait les heures jusqu'à dix heures du matin.

Luc ne dormit presque pas.

À l'aube, il lava soigneusement ses mains, vérifia son vélo, glissa un pistolet dans la poche intérieure de sa veste — pas pour le pont. Pour le cas où.

Avant de sortir, il se pencha et regarda le trottoir. La croix était bien effacée. Une tache claire subsistait, à peine visible, comme une cicatrice.

Il savait que celui qui l'avait tracée reviendrait.

La question était de savoir s'il se trouverait encore là, lui, pour l'accueillir.