LE DERNIER ESSAI
Lire le chapitre 1: Le retour
Marc Delmas aperçut les pylônes du stade avant les premières maisons.
Quatre silhouettes métalliques se découpaient au-dessus des platanes, dans la lumière lourde de la fin août. La route venant de Béziers longeait d'abord l'ancienne papeterie, ses cheminées rouillées et ses vitres opaques, puis une station-service dont l'enseigne avait perdu deux lettres. Plus loin, une banderole municipale barrait le rond-point.
SAINT-AURÈLE SE RELÈVE.
Sous le slogan, une photographie de l'équipe. À droite, un ancien cliché de Marc sous le maillot de Montpellier, le visage marqué après un match. On avait ajouté : MARC DELMAS RENTRE À LA MAISON.
Il ralentit.
La ville avait toujours eu cette manière de reprendre possession de ceux qui étaient partis.
Au Stade des Micocouliers, vingt-trois joueurs s'échauffaient déjà sur une pelouse jaunie. Jean Bessières, président du club, l'attendait devant le tunnel.
— Tu es en retard.
— J'ai six minutes d'avance.
— Quand le président attend depuis vingt minutes, tu es en retard.
Ils se serrèrent la main. Jean avait été pilier, autrefois. Il en gardait la nuque courte et la façon de marcher légèrement penché vers l'avant, comme s'il s'attendait encore à une mêlée.
— Comment va le club ? demanda Marc.
— Il respire.
— Financièrement.
— Je viens de répondre.
Marc regarda le terrain. Un jeune ouvreur envoyait un ballon en chandelle depuis la ligne des quarante. Le ballon retomba à moins d'un mètre de la touche.
— Lui ?
— Yannis Benali. Vingt et un ans. Centre de formation à Castres jusqu'à une fracture de la cheville. Revenu ici avec de la colère et trop d'idées.
— Donc un numéro dix.
Jean sourit.
À l'autre bout du terrain, Lucas Vernet dirigeait la défense. Trente-deux ans, centre, capitaine, entrepreneur en couverture avec son frère. Marc se souvenait de lui adolescent, maigre et le nez déjà cassé.
Lucas le vit.
Il ne sourit pas.
Marc sentit cette absence avant même de comprendre pourquoi.
Jean tapa dans ses mains.
— Ils sont à toi.
Marc entra sur la pelouse. Les conversations diminuèrent. Certains joueurs l'avaient vu en Top 14. D'autres connaissaient surtout l'histoire : Montpellier, Toulon, un groupe France A, puis un genou détruit et plusieurs retours ratés. Aucun ne connaissait les mois qui avaient suivi sa retraite, les matins où il restait assis chez lui, habillé, incapable de donner une forme à sa journée.
Il se plaça devant eux.
— Je m'appelle Marc Delmas. Si vous êtes impressionnés par les clubs où j'ai joué, arrêtez. Ça ne nous donnera aucun point dimanche. Si vous êtes déçus que je n'aie jamais vraiment joué pour la France, parfait. La déception, ça se travaille.
Quelques rires.
Il désigna les tribunes.
— Cette ville pense que vous allez la sauver.
Le silence se fit.
— Ce n'est pas votre travail. Vous n'êtes pas des élus. Vous n'êtes pas une politique économique. Vous êtes une équipe de rugby. Votre travail, c'est de devenir difficile à battre, fiable pour le type à côté de vous, et impossible à acheter.
Le dernier mot sortit presque malgré lui. Il ne savait pas encore pourquoi il l'avait choisi.
Lucas croisa les bras.
L'entraînement dura une heure et demie. Les avants manquaient de souffle, les trois-quarts de patience, la touche de méthode. Yannis tenta trois passes impossibles et en réussit deux. Marc détesta le plaisir qu'il éprouvait.
En sortant, il trouva une enveloppe coincée sous l'essuie-glace de sa voiture.
À l'intérieur : un ticket de pari de la saison précédente. Saint-Aurèle contre Vallon-des-Corbières. Pari sur une victoire de Saint-Aurèle de moins de sept points.
Score final : 24-19.
Au dos, quelqu'un avait écrit :
DEMANDE QUI A RATÉ LA DERNIÈRE PÉNALITÉ.
Marc leva les yeux vers le stade.
Sous les projecteurs, Yannis était resté seul et travaillait ses coups de pied.
Le ballon frappa le poteau droit et revint sur le terrain.