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LE DERNIER ESSAI

Lire le chapitre 2: Une ville en bleu

Le samedi matin, la place de Saint-Aurèle sentait les pêches, les olives, le fromage de chèvre et le café. Marc y alla parce que sa mère lui avait téléphoné pour lui expliquer que son réfrigérateur contenait « deux œufs, de la moutarde et une catastrophe humanitaire ».

Il n'atteignit jamais directement l'étal du maraîcher.

Madame Coste, son ancienne professeure d'histoire, lui fit la bise et lui expliqua que l'équipe manquait de discipline depuis trois saisons. Le boucher lui promit des merguez gratuites si la mêlée arrêtait de reculer. Un ancien cheminot lui dit que la ville avait davantage besoin d'une saison réussie que d'une nouvelle pharmacie.

Au Café du Pont, trois écrans étaient allumés : Top 14, courses hippiques, cotes sportives.

— Tu étudies l'adversaire ? demanda une voix.

Claire Roussel était assise seule à une table, un carnet près de l'espresso. Ils avaient été au collège ensemble. Elle était partie à Marseille pour devenir journaliste, puis était revenue après l'AVC de son père. Elle dirigeait désormais la Gazette de l'Orbe avec un seul reporter à temps plein et un stagiaire.

— J'ai appris ton retour grâce aux banderoles, dit-elle. La mairie a transformé ton visage en mobilier urbain.

— Je peux porter plainte ?

— Vautrin organiserait une conférence de presse sur la liberté d'expression.

Marc s'assit.

— Le match contre Vallon, l'année dernière. Tu t'en souviens ?

Claire releva les yeux.

— Oui.

— Qui a raté la dernière pénalité ?

Son expression changea très légèrement.

— Étienne Fabre.

— Bon buteur ?

— Très bon. Vingt-deux mètres, presque face aux poteaux. Il a raté.

— Et ensuite il a pris sa retraite.

— Genou, officiellement.

Marc sortit le ticket sans le lui donner.

Claire regarda sa main.

— Qu'est-ce que tu as trouvé ?

— Rien.

— Chez toi, « rien » ressemble toujours beaucoup à « quelque chose ».

Une Peugeot noire s'arrêta devant le café. Alain Vautrin en descendit, sans veste malgré la chaleur. Cinquante-huit ans, cheveux gris, sourire parfaitement réglé. Maire depuis trois mandats.

— Marc ! Notre enfant prodigue.

— Celui-là avait dilapidé son héritage.

— Les détails bibliques sont moins importants que les photos.

Vautrin l'embrassa devant la terrasse.

— Nous devons parler. Le club est au cœur du projet de relance : sport, tourisme, attractivité. Des investisseurs s'intéressent à Saint-Aurèle.

— Jean dit que le budget est serré.

— Les budgets sont toujours serrés avant les élections. Après, les gens redécouvrent les mathématiques.

Il remarqua Claire.

— Madame Roussel. Vous allez laisser notre entraîneur travailler, j'espère.

— Je n'ai jamais promis ça.

Le sourire du maire perdit un degré.

— Lundi, dîner à la mairie, dit-il à Marc. Nous parlerons de ce que Saint-Aurèle peut faire pour le club et de ce que le club peut faire pour Saint-Aurèle.

— J'entraîne du rugby.

— Ici, le rugby n'est jamais seulement du rugby.

Après son départ, Claire ouvrit son carnet.

— N'écris rien sur moi.

— Je n'ai rien demandé. Je vais plutôt te dire quelque chose.

Elle se pencha.

— Depuis trois mois, je regarde les paris sur le rugby amateur. Petits marchés. Écarts, cartons, points à la mi-temps. Des groupes privés vendent des informations. Dans six matchs de notre secteur, les cotes ont bougé d'une façon étrange avant des événements très précis.

— Saint-Aurèle ?

— Plusieurs fois.

Marc observa les écrans du café.

— Qui possède cet endroit ?

— Officiellement, Gérard Maret. Il possède aussi des points de vente de paris et plusieurs sociétés locales.

— Et officieusement ?

Claire referma son carnet.

— Bienvenue chez toi.

Marc ne rentra pas tout de suite. Il descendit vers l'Orbe, presque à sec après l'été. Des adolescents jouaient au ballon près de la rive. L'un d'eux le reconnut et demanda si l'équipe allait monter.

— On a joué zéro match officiel, répondit Marc.

— Mon père dit que Vautrin va acheter des joueurs en janvier.

— Ton père parle trop.

— Il dit qu'il a sauvé le club.

Marc renvoya le ballon.

— Demande-lui qui le sauvait avant les élus.

Chez lui, il ouvrit un carton de papiers laissés par son père, Henri, ancien trésorier du club. Dans un cahier de 2003, il trouva une phrase écrite en capitales :

NE JAMAIS LAISSER UN SEUL HOMME PAYER LE CLUB. APRÈS, IL CROIT QU'IL L'A ACHETÉ.

Marc relut trois fois.

Claire lui envoya alors une photo d'archive : Étienne Fabre au moment de la pénalité ratée. Derrière la barrière, flous mais reconnaissables, Gérard Maret et un homme aux épaules massives discutaient.

Message de Claire :

PURE COÏNCIDENCE, ÉVIDEMMENT.

Marc répondit :

TU PRENDS TROP DE PLAISIR À AVOIR RAISON.

Elle répliqua :

C'EST MON SEUL VICE PUBLIC.

Marc referma le cahier de son père.

Le danger n'avait jamais été l'argent.

Le danger commençait lorsque la gratitude se transformait en obéissance.