LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 1: LES QUAIS DE L’EAST RIVER
En 1779, New York n’appartenait plus tout à fait à ceux qui y vivaient.
La ville appartenait aux uniformes rouges qui gardaient les carrefours, aux navires de guerre ancrés dans la rade, aux réfugiés loyalistes entassés dans les maisons abandonnées, aux fournisseurs de l’armée qui s’enrichissaient, aux prisonniers que l’on conduisait vers les geôles, aux incendies anciens dont les terrains noirs n’avaient toujours pas été reconstruits.
Et, entre deux réquisitions, elle appartenait encore un peu aux marchands.
Gabriel Varenne était de ceux-là.
Debout devant l’Entrepôt du Levant, près d’Old Slip, il regardait un sergent britannique planter une baïonnette dans une balle de toile française.
— Vous allez la vendre moins cher, maintenant, dit Gabriel.
Le sergent retira la lame.
— De la toile française à New York. En temps de guerre. Voilà qui mérite une explication.
— La toile n’a pas de patrie. Elle a un prix.
Le capitaine Jonathan Ashcombe, qui observait la fouille, sourit.
Il avait trente-cinq ans, un visage allongé, une perruque toujours trop bien poudrée pour les quais et la réputation de poser des questions auxquelles il connaissait déjà la moitié des réponses.
— Votre grand-père était français, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Rochelais. Protestant. Il a quitté la France parce que le roi de France avait des opinions trop précises sur la manière dont il devait prier.
— Et vous, monsieur Varenne ? Avez-vous des opinions précises ?
— Sur la laine, le café, le fret et les taux d’assurance, oui.
Ashcombe contempla les ballots.
Depuis que la France avait reconnu les États-Unis et déclaré la guerre à la Grande-Bretagne, tout produit français semblait suspect. Un rouleau de toile pouvait devenir preuve de trahison. Une facture en livres tournois, complot. Un accent, presque un aveu.
— Vos informations de la semaine dernière étaient fausses, dit le capitaine.
Gabriel ne bougea pas.
— Lesquelles ?
— Vous m’avez signalé qu’un agent continental appelé Webb devait rencontrer un batelier à Paulus Hook.
— J’ai signalé une rumeur.
— Nous avons arrêté le batelier. Aucun Webb.
— Dans ce cas, félicitez le batelier.
Ashcombe s’approcha.
— Vous plaisantez beaucoup lorsque vous êtes inquiet.
— Je plaisante beaucoup lorsque des soldats percent ma marchandise.
Le capitaine baissa la voix.
— Venez demain à neuf heures. Maison Beekman. Pas au bureau militaire.
Gabriel comprit immédiatement que l’entretien ne serait pas officiel.
— Suis-je invité ?
— Vous êtes prudent. Considérez cela comme une convocation qui ne laisse pas de trace.
Lorsque les Britanniques partirent, Étienne Crow, le contremaître de la famille depuis vingt ans, ferma les portes.
Malgré son prénom français, Crow était né dans le New Jersey d’un père anglais et d’une mère acadienne. Il parlait un français archaïque que Madeleine Varenne trouvait charmant et que Gabriel trouvait inutile.
— Il sait, dit Crow.
— Il soupçonne.
— Les hommes qui soupçonnent avec douze soldats savent assez.
Gabriel entra dans son bureau.
Sous le plancher, derrière une latte fixée avec deux clous neufs, se trouvait un petit registre gris.
Il y avait trois types de signes.
Une croix signifiait renseignement transmis aux Britanniques. Un cercle signifiait renseignement transmis aux insurgés. Une barre oblique signifiait mensonge.
La plupart des pages étaient barrées.
Crow regarda le registre.
— Brûlez-le.
— Pas encore.
— Vous dites ça depuis Saratoga.
— Depuis avant Saratoga.
— Ce n’est pas une fierté.
Gabriel referma le livre.
Trois ans plus tôt, il avait commencé par un arrangement simple. Un officier britannique voulait savoir quels marchands ravitaillaient clandestinement les rebelles. Gabriel lui avait donné le nom d’un concurrent qui fraudait réellement les taxes, mais pas pour les rebelles. En échange, une cargaison de sucre des Varenne n’avait pas été inspectée.
Puis un batelier patriote lui avait demandé les horaires d’une patrouille. Gabriel avait fourni un horaire ancien, assez crédible pour acheter la confiance, assez faux pour éviter qu’on puisse l’accuser de provoquer une embuscade.
Ainsi était né le système.
Un mensonge contre une faveur. Une vérité contre un passage. Une rumeur contre un retard d’inspection.
La guerre était devenue un marché dont personne n’affichait les prix.
Ce soir-là, sa sœur Claire entra avec son fils Luc.
Claire avait trente-deux ans, était veuve d’un capitaine marchand mort de fièvre à Antigua et gérait mieux les comptes que beaucoup d’hommes qui refusaient de négocier avec elle directement.
— Ashcombe a encore fouillé ? demanda-t-elle.
— Il aime nos tissus.
— Il aime surtout ton cou.
Luc, neuf ans, leva la tête.
— Pourquoi le capitaine aimerait le cou d’oncle Gabriel ?
Claire lança à son frère un regard qui signifiait : Réponds correctement.
— Parce que les officiers britanniques admirent les bonnes cravates.
Luc accepta l’explication.
Claire, non.
Quand l’enfant fut sorti, elle dit :
— Maman veut que tu vendes les entrepôts.
Gabriel éclata de rire.
— À qui ? À l’armée ? À un loyaliste qui paiera avec des promesses ?
— À n’importe qui avant que la guerre les prenne sans payer.
— Grand-père a construit cette maison de commerce après avoir tout quitté en France.
— Justement. Il a tout quitté et il a survécu.
La phrase resta suspendue entre eux.
Gabriel ouvrit le registre gris.
Dans la marge du dernier rapport envoyé aux Britanniques, quelqu’un avait ajouté une minuscule marque au crayon.
Un V.
Il ne l’avait pas tracée.
Quelqu’un avait touché au livre.
Il leva les yeux vers Crow.
— Qui est entré ici aujourd’hui ?
Le contremaître pâlit.
Dehors, sur le quai, une cloche de navire sonna dans le brouillard.
Gabriel comprit que le danger n’était peut-être plus seulement devant la porte.
Il était déjà entré dans la pièce.
Avant de refermer l'entrepôt ce soir-là, Gabriel fit venir chaque employé séparément.
Il posa toujours les mêmes questions : qui était entré dans le bureau, qui avait porté les factures, qui avait touché au poêle, qui avait demandé les clés. Les réponses semblaient banales. Un commis avait pris un registre de fret. Un tonnelier avait demandé un acompte. Un officier avait traversé la pièce pendant la fouille. Claire avait laissé Luc chercher un crayon sur le bureau.
— Et personne d'autre ? demanda Gabriel à Crow.
— Personne que j'aie vu.
— Ce n'est pas la même chose.
— Je sais.
Ils examinèrent la latte du plancher. Le clou neuf portait une fine rayure. Quelqu'un avait ouvert la cache avec un outil mince puis remis le bois en place.
— Il n'a rien pris, dit Crow.
— Il n'avait pas besoin. Il voulait voir.
Gabriel copia les trois dernières pages du registre, puis les compara à ses souvenirs. Rien n'avait été modifié à part le V au crayon.
Le signe n'était donc pas une falsification. C'était un message.
Je sais où vous regardez.
Il dormit mal cette nuit-là. La maison familiale de Queen Street lui sembla plus fragile que d'habitude. Le bruit d'un chariot le réveilla deux fois. À l'aube, il trouva Madeleine dans la cuisine, déjà habillée.
— Tu marches comme ton père quand il croyait qu'un créancier allait frapper, dit-elle.
— Quelqu'un est entré dans mon bureau.
— Un voleur ?
— Non.
— Pire ?
— Probablement.
Madeleine versa du café allongé de chicorée.
— Ton père disait qu'il préférait toujours les voleurs. Eux, au moins, savent ce qu'ils veulent.
Gabriel sourit malgré lui.
À travers la fenêtre, il voyait une patrouille descendre la rue. Deux femmes transportaient du bois. Un garçon vendait un journal rempli de proclamations britanniques et de rumeurs continentales.
La ville entière vivait désormais avec plusieurs vérités simultanées. Les loyalistes affirmaient que la rébellion s'effondrait. Les patriotes juraient que l'indépendance était inévitable. Les marchands prétendaient ne croire qu'aux chiffres, puis pariaient leur fortune sur la prochaine victoire.
Gabriel avait toujours pensé qu'il était plus lucide que les autres parce qu'il ne croyait à aucune grande cause.
Le V dans son registre lui suggérait une possibilité moins flatteuse : peut-être n'était-il pas au-dessus de la partie. Peut-être était-il simplement une pièce qui avait tardé à voir la main qui la déplaçait.