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LE DERNIER MENSONGE

Lire le chapitre 2: LE CAPITAINE ASHCOMBE

La maison Beekman avait été réquisitionnée comme tant d’autres demeures de Manhattan. Ce matin-là, pourtant, aucun garde ne se tenait devant la porte latérale.

Gabriel entra à neuf heures précises.

Ashcombe l’attendait dans un petit salon dont les rideaux étaient tirés.

Sur une table : du thé, un plan de la ville, quatre lettres et une facture portant le cachet de Varenne & Fils.

— Je n’ai pas de fils, dit Gabriel.

— Votre grand-père en avait.

— Le nom de la maison est ancien.

— Les traditions sont charmantes. Elles donnent aux enquêteurs des documents à comparer.

Ashcombe lui montra la facture.

Une livraison de goudron, six mois plus tôt. Au dos figurait une suite de chiffres.

Gabriel les reconnut.

Pas son code actuel.

Un ancien système commercial utilisé par son père pour indiquer les rabais réels consentis aux clients sans les inscrire sur la facture officielle.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Ashcombe.

— Une notation de prix.

— On m’a dit que c’était un code rebelle.

— On vous a menti.

— Par qui ?

— Si je le savais, je vous facturerais le nom.

Ashcombe ne sourit pas.

— Vos erreurs récentes protègent toujours vos intérêts.

Il sortit une liste.

— Une inspection détournée vers le quai de M. Halsey le soir où votre sloop entre sans manifeste complet. Une rumeur de contrebande française qui entraîne la saisie de trois caisses appartenant à votre concurrent, M. Burke. Une fausse alerte concernant des cavaliers rebelles qui retarde un convoi militaire et vous permet de racheter du fourrage avant l’armée.

Gabriel sentit sa nuque se refroidir.

Ashcombe n’avait pas seulement étudié ses renseignements. Il avait étudié leurs conséquences commerciales.

— Vous me prêtez beaucoup de génie.

— Non. Je vous prête de la cupidité. Le génie serait plus difficile à prévoir.

— Et qu’attendez-vous d’un homme cupide ?

— Qu’il continue à préférer son entrepôt à la république.

Gabriel soutint son regard.

— Quelle république ?

— Exactement.

Ashcombe posa devant lui une autre feuille.

— Un homme nommé Abel Trow travaille comme courtier de farine près de Bowery Lane. Nous pensons qu’il transmet des lettres hors de la ville. Découvrez à qui.

Gabriel connaissait Abel Trow.

Il ne savait pas à qui l’homme obéissait, mais Trow avait déjà remis deux billets codés destinés au réseau continental avec lequel Gabriel traitait.

— Pourquoi moi ?

— Parce qu’il a confiance dans les négociants d’origine française.

— Je suis né ici.

— Les préjugés simplifient les dossiers.

Gabriel ne prit pas la feuille.

— Et si je refuse ?

Ashcombe désigna la facture.

— Alors nous commencerons par saisir votre correspondance. Puis vos livres. Puis peut-être vos entrepôts, le temps de vérifier si les marchandises françaises qui s’y trouvent ne financent pas l’ennemi.

— Elles financent surtout mes créanciers.

— Vos créanciers survivront.

— C’est bien le problème.

Ashcombe se pencha.

— Vous avez quarante ans, monsieur Varenne. Vous êtes assez intelligent pour savoir qu’un homme peut servir deux intérêts pendant un temps. Pas deux maîtres.

Gabriel répondit calmement :

— Je n’ai jamais eu de maître.

— Voilà une phrase dangereuse dans une ville occupée.

En sortant, Gabriel ne rentra pas directement au quai.

Il passa par Broad Street, changea deux fois de direction, entra dans une boutique de bougies, ressortit par une cour, puis se rendit à l’église Saint-Paul.

Dans un renfoncement du cimetière, une femme lisait une Bible sous un parapluie sombre.

Elle s’appelait Ruth Mercer.

Ou du moins Gabriel l’appelait ainsi.

Elle portait les messages du réseau continental. Trente ans, visage pâle, maintien d’institutrice, regard de quelqu’un qui évaluait constamment les sorties.

— Ashcombe vous a convoqué, dit-elle.

Ce n’était pas une question.

— Vous êtes bien informée.

— Vous êtes mal discret.

— Il cherche Abel Trow.

Ruth referma la Bible.

— Comment le savez-vous ?

— Il m’a demandé de le trouver.

Elle resta silencieuse.

— Faites-le partir, dit Gabriel.

— Trop tard. Trow transporte un paquet ce soir.

— Annulez.

— Je ne décide pas.

— Alors celui qui décide devrait commencer.

Ruth le fixa.

— North veut également vous voir.

North était le nom donné au responsable du réseau.

— Il n’a jamais voulu me voir.

— Il doute de vous.

— Enfin un sentiment partagé.

— Deux de vos rapports ont été contredits par une autre source.

Gabriel pensa au V tracé dans son registre.

— Quelle source ?

— North ne dit pas.

— Alors dites-lui qu’un homme qui exige la confiance tout en vendant l’ignorance est un mauvais client.

Ruth soupira.

— Vous transformez toujours la loyauté en commerce.

— Parce que le commerce admet au moins qu’il y a un prix.

Elle lui tendit un petit papier.

— Demain soir. Onze heures. Greenwich Village. Une grange derrière la maison de Van Cortlandt.

— Et Trow ?

— Je vais essayer.

Gabriel la regarda partir.

Il avait désormais deux rendez-vous invisibles dans la même ville : un capitaine britannique qui savait trop, et un réseau rebelle qui ne croyait plus assez.

Pour la première fois depuis trois ans, il ne se demanda pas quel mensonge serait le plus rentable.

Il se demanda combien de temps il lui restait avant qu’un mensonge ne devienne une preuve.

Après l'entretien avec Ashcombe, Gabriel passa par la Bourse informelle des négociants près de Hanover Square. Il voulait savoir si sa convocation avait déjà produit une rumeur.

Les marchands n'avaient pas besoin de connaître un fait pour le tarifer. Un regard d'officier, une inspection plus longue, un navire retenu à Sandy Hook : tout devenait un signal.

Abraham Halsey l'arrêta près d'une table où l'on discutait du cours du café.

— On dit que vos tissus français intéressent beaucoup l'armée.

— Ils intéressent surtout les mites.

— On dit aussi que vous avez des amis à la maison Beekman.

— Je n'ai jamais vu Ashcombe sourire assez pour appeler cela de l'amitié.

Halsey se pencha.

— Si vos entrepôts sont saisis, je peux reprendre une partie de vos contrats. Pour vous rendre service, naturellement.

Gabriel sourit.

— Naturellement.

Voilà la guerre commerciale dans sa forme la plus honnête : personne ne souhaitait sa pendaison, mais plusieurs hommes seraient ravis d'acheter ses actifs après.

Il quitta Hanover Square avec une certitude. Même si Ashcombe ne l'arrêtait pas, le simple soupçon pouvait détruire la maison Varenne plus efficacement qu'une saisie. Le crédit reposait sur la croyance qu'un marchand serait encore là demain.

C'était pourquoi il avait accepté de devenir informateur au départ. Pas par cupidité seule. En 1776, après l'occupation, un officier avait menacé de réquisitionner l'Entrepôt du Levant pour y stocker du matériel militaire. Gabriel avait fourni le nom d'un bâtiment vide appartenant à un spéculateur absent. La réquisition avait changé d'adresse.

Une petite trahison avait sauvé vingt ans de capital.

Puis une autre petite trahison avait protégé un sloop.

Puis une troisième avait obtenu des passes.

Aucune ne ressemblait encore à une carrière.

Il comprenait maintenant comment les hommes devenaient ce qu'ils n'avaient jamais décidé d'être : par une série de solutions temporaires qui finissaient par exiger leur propre continuité.

Quand Ruth lui remit le rendez-vous de North, Gabriel observa ses mains. Elle avait des taches d'encre au bout des doigts.

— Vous copiez beaucoup de messages ? demanda-t-il.

— Assez pour savoir qu'un mot mal choisi tue parfois plus sûrement qu'un fusil.

— Charmant métier.

— Vous êtes bien placé pour le savoir.

Il faillit lui demander depuis quand elle doutait de lui. Il se retint. Dans un réseau, la date d'un soupçon révélait souvent davantage que le soupçon lui-même.

En rentrant, il constata qu'il commençait déjà à traiter Ruth comme un problème à résoudre.

Claire aurait dit : une personne, Gabriel.

Il entendit presque sa voix et en fut agacé.