LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 25: LE COMPTE SUIVANT
En 1786, un jeune négociant américain entra dans le bureau de Marot & Compagnie avec une lettre de recommandation de Boston.
Il s’appelait Henry Cole et voulait ouvrir une ligne régulière entre les Antilles françaises et New York.
— On m’a dit que vous connaissiez bien la ville, monsieur Marot.
Gabriel leva les yeux de son registre.
— Autrefois.
— Vous avez vécu là-bas pendant la guerre ?
— Oui.
Cole s’assit.
— Mon père traitait avec une maison appelée Varenne & Fils avant l’occupation.
Gabriel resta parfaitement immobile.
— Ah ?
— Vous les connaissiez ?
— De réputation.
— Il paraît que le propriétaire est mort dans un incendie sur l’East River. Une histoire étrange.
— Les guerres produisent beaucoup d’histoires étranges.
— Mon père dit qu’il était espion britannique.
Gabriel sourit.
— D’autres diront l’inverse.
— Vous savez quelque chose ?
— Je sais que les tavernes écrivent mieux l’histoire que les archives, mais moins exactement.
Cole rit.
Ils parlèrent ensuite de fret, d’assurance, de délais de paiement et de risques de saison.
Gabriel accorda une petite ligne de crédit.
Après le départ du jeune homme, Luc entra.
Il avait seize ans maintenant, grand, maigre, avec les yeux de Claire et l’habitude de poser des questions au mauvais moment.
— Pourquoi tu ne lui as pas dit ?
— Tu écoutais à la porte.
— Oui.
— Mauvaise habitude.
— Familiale.
Gabriel ferma le registre.
— Que voulais-tu que je lui dise ?
— Que c’était toi.
— Pourquoi ?
Luc réfléchit.
— Parce que c’est vrai.
Gabriel regarda le garçon.
— La vérité n’est pas toujours une dette qu’on doit payer au premier passant.
— Tu recommences à parler comme avant.
— Peut-être.
Luc sourit.
— Maman dit que tu ne guériras jamais complètement.
— Ta mère manque de respect à son aîné.
— Elle dit aussi ça.
Gabriel ouvrit un nouveau livre de comptes.
À la première page, il écrivit :
GABRIEL VARENNE, DIT ÉTIENNE MAROT.
Il observa la ligne.
Pendant des années, il avait cru qu’un nom devait être défendu comme un entrepôt : murs, serrures, gardes, mensonges.
Puis il avait cru qu’il fallait le détruire pour être libre.
Il comprenait maintenant qu’un nom était seulement une histoire que l’on pouvait continuer, interrompre ou transmettre sans lui obéir.
Luc s’assit en face de lui.
— Tu vas vraiment écrire Varenne dans le livre ?
— Oui.
— Et si quelqu’un le voit ?
Gabriel regarda le port, les voiles françaises, danoises, américaines, les barques qui entraient et sortaient avec des cargaisons dont chaque caisse contenait sa propre chaîne de décisions humaines.
— Alors il verra un nom.
— C’est tout ?
— C’est déjà beaucoup moins dangereux qu’un secret.
Il prit sa plume.
Le registre ne contenait aucun code. Aucune croix. Aucun cercle. Aucune liste d’agents.
Seulement des ventes, des achats, des salaires, des dettes et des crédits.
Des comptes imparfaits d’un commerce imparfait.
Gabriel pensa à Ashcombe classant un dossier, à Margaret brûlant un code, à Ruth refusant de le croire entièrement mort, à Michel Laurent disparaissant dans le feu avec l’histoire qu’il avait voulu corriger.
Il pensa surtout à Madeleine : Ne sois pas plus fidèle aux morts qu’aux vivants.
Au bas de la page, il inscrivit la première opération de la journée.
Puis il leva les yeux vers Luc.
— Tu veux apprendre ?
— À tenir les comptes ?
— À savoir quand ils ne disent pas tout.
Luc prit une chaise.
Dehors, le port poursuivait son bruit.
Gabriel trempa la plume dans l’encre.
Cette fois, il n’avait rien à cacher.
FIN
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