LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 24: LE RETOUR POSSIBLE
La paix fut signée en 1783.
Quelques mois plus tard, un navire venu de New York apporta une lettre adressée à Étienne Marot.
L’écriture était celle de Crow, qui avait fini par retourner dans la ville pour liquider les derniers biens.
L’Entrepôt du Levant avait été vendu. Le second dépôt avait changé deux fois de propriétaire. La maison familiale était occupée par un négociant loyaliste qui envisageait maintenant de partir pour le Canada. Ashcombe avait quitté New York avec une affectation en Angleterre. Margaret Ellery avait cessé toute activité connue dans le renseignement. Ruth était vivante.
Et, ajoutait Crow :
PERSONNE NE CHERCHE PLUS GABRIEL VARENNE AVEC ASSEZ D’ÉNERGIE POUR QUE CELA MÉRITE D’ÊTRE APPELÉ UNE RECHERCHE.
Gabriel lut la phrase à Madeleine.
— Tu peux rentrer, dit-elle.
— Oui.
— Tu vas le faire ?
Il regarda le port de Saint-Pierre.
Marot & Compagnie gagnait désormais assez pour faire vivre la famille confortablement. Claire avait développé un réseau de correspondants en Guadeloupe et à Bordeaux. Luc apprenait les comptes et parlait un français bien meilleur que celui de Gabriel.
— Je ne sais pas.
Madeleine sourit.
— Avant, tu aurais déjà calculé le prix du voyage, la valeur des anciens contacts et le rendement d’un nouvel entrepôt.
— Je l’ai fait.
— Évidemment.
— Mais ce n’est pas suffisant.
— Voilà qui est nouveau.
Il s’assit près d’elle.
— Si je reviens, Gabriel Varenne redevient réel.
— Il l’a toujours été.
— Pas pour les autres.
— Tu as donc encore besoin que les autres te confirment ?
Il soupira.
— Tu rends chaque conversation désagréable.
— C’est l’un des privilèges de l’âge.
Madeleine mourut l’année suivante d’une fièvre courte.
Sur la pierre tombale, Gabriel hésita longtemps.
MADELEINE MAROT aurait protégé leur secret. MADELEINE VARENNE aurait rendu quelque chose à la femme qu’elle avait été.
Finalement, il fit graver :
MADELEINE VARENNE, DITE MAROT NÉE À NEW YORK MORTE À SAINT-PIERRE ELLE A TRAVERSÉ PLUS D’UNE FRONTIÈRE QUE LES CARTES NE PEUVENT MONTRER.
Claire lut l’inscription.
— C’est beaucoup de mots pour une pierre.
— Je suis marchand. J’achète de l’espace.
— Elle aurait trouvé ça prétentieux.
— Oui.
Ils restèrent devant la tombe.
Puis Gabriel dit :
— Je ne rentrerai pas.
Claire hocha la tête.
— Je sais.
— Comment ?
— Tu as enfin compris qu’un retour n’est pas toujours la fin d’une fuite.
Après la mort de Madeleine, le nom Varenne cessa peu à peu d'être dangereux à l'intérieur de la maison.
Claire recommença à signer certaines lettres familiales de son vrai nom. Luc l'utilisait avec ses amis proches. Gabriel, lui, resta Marot dans les affaires. Non par peur seulement, mais parce que la maison Marot & Compagnie avait désormais sa propre réputation, distincte de celle qu'il avait perdue.
Il comprit alors qu'un faux nom pouvait devenir vrai par l'accumulation d'actes réels.
Sous Marot, il avait payé des salaires, signé des crédits, refusé des contrats, enterré sa mère, vu grandir son neveu. Aucun de ces faits n'était fictif.
Quand la lettre de Crow annonça que personne ne cherchait plus sérieusement Gabriel Varenne, il ne ressentit pas la délivrance attendue. Il l'avait déjà vécue par petites quantités depuis des années.
Il écrivit pourtant à Crow.
Pas en code.
Cher Étienne, Nous sommes en bonne santé. Madeleine est morte l'an dernier. Claire dirige la moitié de mes affaires et prétend diriger l'autre moitié. Luc devient dangereux avec les chiffres. Je ne rentrerai pas. Si quelqu'un demande encore après Gabriel Varenne, dites-lui seulement qu'il a eu la chance de comprendre trop tard que survivre n'était pas la même chose que conserver.
Il hésita avant de signer.
Puis écrivit :
Gabriel.
Pas de nom de famille.
La lettre arriva. Crow répondit six mois plus tard par trois lignes :
VOUS ÉCRIVEZ TROP. JE SUIS VIEUX. LE QUAI SENT TOUJOURS AUSSI MAUVAIS. VOUS AVEZ RAISON DE RESTER LÀ OÙ IL FAIT CHAUD.
Gabriel rit jusqu'aux larmes.
Il conserva cette lettre au lieu de la brûler.
Ce détail, plus que n'importe quelle résolution, lui prouva qu'il avait réellement changé.
Les années transformèrent finalement l'incendie de La Providence en anecdote familiale.
Luc la racontait parfois trop bien. Claire l'interrompait lorsqu'il ajoutait une troisième explosion qui n'avait jamais existé. Crow prétendait qu'il avait sauvé tout le monde seul. Gabriel corrigeait les détails commerciaux et se faisait immédiatement huer.
Un soir, Luc demanda :
— Si tu pouvais recommencer en 1776, tu ferais quoi ?
Gabriel pensa longtemps.
La réponse facile aurait été : ne jamais parler à Ashcombe.
Mais sans cet arrangement, l'armée aurait peut-être saisi l'entrepôt. La famille aurait perdu plus tôt. D'autres chemins auraient produit d'autres risques.
— Je ne sais pas, dit-il enfin.
Luc sembla déçu.
— C'est tout ?
— Quand quelqu'un te raconte exactement ce qu'il aurait dû faire dans le passé, méfie-toi. Il utilise les informations d'aujourd'hui pour se donner le beau rôle hier.
— Alors tu ne regrettes pas ?
— Beaucoup de choses.
— Lesquelles ?
Gabriel regarda le registre ouvert entre eux.
— Avoir cru que protéger quelqu'un me donnait le droit de décider à sa place. Avoir confondu comprendre un risque avec contrôler ses conséquences. Avoir utilisé des gens que je ne connaissais pas parce qu'ils n'étaient que des noms dans une chaîne.
Luc resta silencieux.
— Et tu regrettes d'avoir menti ?
Gabriel sourit légèrement.
— Certains mensonges nous ont gardés en vie.
— Donc ?
— Donc les questions difficiles ne deviennent pas simples parce qu'on vieillit.
Il poussa le livre vers son neveu.
— À toi de tenir la prochaine page.
Luc prit la plume.
Gabriel regarda le jeune homme écrire et comprit que, pour la première fois, transmettre le nom ne signifiait pas transmettre l'obligation de le défendre.
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