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Le Dernier Point

Lire le chapitre 1: The List

La lumière de l’hiver, grise et avare, filtrait à travers les hautes fenêtres de la Conciergerie, dessinant des barreaux d’ombre sur les dalles de pierre. Élisabeth Marchand suivait le pas rapide d’un greffier à l’air harassé, sa trousse de couture serrée contre sa poitrine comme un bouclier. Les couloirs sentaient la paille humide, la chaux éteinte et cette odeur âcre, indéfinissable, que les murs semblaient suer depuis des siècles.

— La citoyenne de Montreuil vous attend dans la cellule du rez-de-chaussée, dit l’homme sans ralentir. Elle a été transférée ce matin du tribunal. On vous donne une heure, pas davantage. Le prévenu suivant arrive à midi.

Lise hocha la tête, habituée au protocole. Elle avait vingt-huit ans, et depuis dix mois, elle habillait les morts. Les robes de toile écrue que les condamnées portaient pour l’échafaud – jamais de rouge, on n’offensait pas le peuple – tombaient de ses doigts avec une précision mécanique. Elle ne posait plus de questions. Les noms s’imprimaient dans sa mémoire, certains s’effaçaient, la plupart la hanteraient sans doute jusqu’à la fin de ses jours.

La cellule de la citoyenne de Montreuil était moins sordide que les autres. Un lit de camp propre, une bassine d’eau claire, et sur une chaise, la noble se tenait droite, les mains croisées sur les genoux. Elle avait peut-être cinquante ans, le visage mince et pâle, mais étrangement apaisé. Ses yeux gris se levèrent sur Lise, la détaillèrent, semblèrent la jauger et décider qu’elle n’était pas une menace.

— Vous êtes la couturière, dit-elle d’une voix égale. On m’a dit que vous faisiez du travail propre.

— Je fais mon travail, madame, répondit Lise, posant sa trousse sur le lit. Pourriez-vous vous lever, afin que je prenne vos mesures ?

La noble obtempéra sans un mot, tendant les bras en croix. Ses mains tremblaient légèrement, mais le reste de son corps demeurait immobile, comme dressé par des années de convenance pour ce moment précis. Lise déroula son mètre de ruban, passa autour du cou, glissa sur les épaules. Elle nota les chiffres sur son carnet d’une écriture rapide.

— La robe doit être simple, dit madame de Montreuil pendant que les doigts de Lise couraient sur sa taille. Sans col, je crois, pour que le cou soit dégagé.

Un silence. Les ciseaux ne claquaient pas encore, mais Lise comprit. Elles savaient toutes les deux ce que « dégagé » signifiait – que le cou de la condamnée serait nu, exposé à la lunette. Une mesure pratique, presque maternelle. Marie-Antoinette elle-même avait eu des robes sans col à la fin.

— Je m’en occupe, dit simplement Lise.

Elle se baissa pour ajuster l’ourlet, le ruban de mesure frottant contre le tissu rugueux de la prisonnière. C’est alors qu’elle vit, par le carreau haut de la porte, dans la salle attenante, un bureau de bois brut. Un greffier s’y penchait, plume à la main, relisant un document. Sur l’angle du meuble, une liste de noms, écrite en gros caractères, était posée à plat, chaque ligne numérotée, côtoyée de cases à cocher.

Lise cligna des yeux. Elle ne devrait pas regarder. Tout savoir ne servait à rien, sinon à alimenter les cauchemars. Mais son regard glissa malgré elle, comme l’eau d’un toit, droite vers la colonne des noms.

Le dix-septième nom sur la liste était Marchand, Pierre.

Lise se figea. Le mètre se tendit dans sa main comme une corde d’instrument. Son cœur fit un arrêt net, un bond sourd contre ses côtes, puis reprit un rythme affolé. Mars écrit. Pierre Marchand. Trois jours. La date sur la marge, en rouge vif de l’encre fraîche, annonçait le courant du mois. Trois jours. Elle fit le calcul dans sa tête, machinalement, comme on compte les jours d’un tissu avant une livraison. Vendredi. Il devait être sur l’échafaud vendredi.

— Mademoiselle ? La voix de madame de Montreuil, douce et insistante. Tout va bien ?

Lise inspira par le nez, profonde et lente. Elle força sa main à ne pas trembler, ses doigts à reprendre leur course le long du buste de la prisonnière. Son cœur cognait dans ses tempes, mais son visage demeura aussi lisse qu’un voile repassé.

— Tout va bien, madame. Je prenais la mesure de la toilette. Il faudra peut-être un peu d’ampleur sur les hanches, si vous le permettez.

Elle se pencha encore, feignant de vérifier la longueur des pans, et son regard glissa de nouveau. Marchand, Pierre – précédé de la mention « ci-devant horloger ». Ci-devant. Le mot officiel des exécutions listes, la manière polie de désigner ceux qui avaient eu un métier, une vie, une histoire. Lise revit soudain l’atelier de son père, rue Saint-Honoré, les rouages éparpillés sur l’établi, l’odeur du métal et de la lampe à huile. Elle le revit assis, penché sous la lumière de la fenêtre, ses doigts maniant des pièces d’une précision si délicate qu’ils semblaient ne faire qu’un avec l’objet.

Elle ne l’avait pas vu depuis seize mois. Il avait disparu en février dernier, laissant l’atelier verrouillé, sans mot, sans explication. Elle avait cru à une fuite, à une arrestation secrète, à une mort cachée. Mais non. Le voilà, imprimé noir sur blanc, à la dix-septième ligne d’une liste de disparition. Il était vivant. Et il allait mourir dans trois jours.

— Votre ruban mord, dit la noble, une question muette flottant dans sa voix.

— Pardon, madame.

Lise recula d’un pas. Elle remit son carnet dans sa poche, roula le mètre avec une lenteur contrôlée. Elle sourit – un sourire de circonstance, celui qu’elle réservait aux clients, aux geôliers, aux citoyens qui protestaient de leur vertu. Le sourire de la couturière qui ne pose pas de questions.

— La robe sera prête dans deux jours, dit-elle. On vous l’apportera. Le tissu est de bonne toile, lisse, confortable.

Madame de Montreuil hocha la tête, presque reconnaissante. Comme si la qualité du dernier vêtement comptait encore, comme si cela importait que quelqu’un, quelque part, se soucie de la dignité de ses os.

— Merci, mademoiselle. Vous êtes bien bonne.

Lise rassembla sa trousse, salua le geôlier au-dehors, referma la porte sur la condamnée qui se rasseyait, parfaitement droite, comme une patiente attendant son médecin. Et puis, sans se presser, elle suivit le couloir sombre jusqu’aux escaliers, sa main serrant si fort la poignée de son sac que ses jointures blanchirent.

La lumière du matin la frappa de plein fouet lorsqu’elle sortit dans la cour du palais. L’air était froid, les pierres mouillées et craquantes sous ses semelles. Elle marcha jusqu’à la rue, tourna à droite sans réfléchir, les mains tremblantes contre la couture de sa jupe. Rue Saint-Honoré. Fallait-il aller rue Saint-Honoré ? Que restait-il de l’atelier de son père si ce n’était une porte verrouillée et des souvenirs poussiéreux ?

Non. Pas encore. Elle ne pouvait pas y aller encore. Sa tête tournait, butait sur des images en morceaux – la liste, le nom, la date, les trois cases d’échéance que le greffier cocherait, une à une, avec la même plume qui servait aux registres d’état civil.

Trois jours. L’aiguille de sa couture était si petite, si rapide. Mais elle ne suffirait pas à coudre un délai, ni à sauver un homme. Il fallait autre chose. Quelqu’un. Une information, une dénonciation, une falsification, quoi que ce soit – tout, sauf rester les bras ballants.

Elle s’arrêta au coin de la rue de la Barillerie, face au pont qui menait vers la rive gauche. L’eau de la Seine charriait des plaques de glace translucides. Elle ferma les yeux une seconde, et dans le noir, elle ne vit que le nom de son père, écrit à l’encre grasse sur un papier de bureau.

Marchand, Pierre. Exécution dans trois jours.

Qui l’avait dénoncé ? Pourquoi ? Et, surtout, qu’est-ce que sa fille pouvait bien faire pour que l’un des millions de rouages de cette machine n’avale pas son corps comme il avait avalé tant d’autres ?

Elle rouvrit les yeux. Son pas se mit en marche, déterminé, remontant la rue Saint-Honoré à contrecœur. L’atelier. Il fallait commencer par là. Même vide, peut-être parlerait-il. Les lieux gardent toujours des secrets, pensa-t-elle. Les aiguilles aussi.