Le Dernier Point
Lire le chapitre 2: A Visitor
La pluie commençait à tomber quand Lise quitta la Conciergerie, de fines gouttelettes qui glissaient sur les pavés gras et faisaient luire les toits d'ardoise. Elle serra son châle contre elle, mais le froid qui la saisissait n'avait rien à voir avec le temps. Trois jours. Le nom de son père imprimé sur cette liste, entre un marquis et un imprimeur, comme s'il n'était qu'un numéro dans la grande mécanique de la République.
Elle prit par les ruelles étroites, évitant les grandes artères où les patrouilles circulaient plus souvent. Le faubourg Saint-Antoine était calme à cette heure, les ateliers fermés, les ouvriers rentrés. Le quartier de son enfance. Celui où son père l'avait emmenée pour la première fois à l'âge de sept ans, lui montrant les métiers à tisser avec des yeux d'enfant lui-même émerveillé.
L'atelier de Pierre Marchand se trouvait au troisième étage d'un immeuble jaunâtre, au coin de la rue de Lappe. La vitrine du rez-de-chaussée, autrefois occupée par un mercier, était vide depuis des mois. Lise leva les yeux vers les fenêtres du troisième. Sombres. Bien sûr.
Elle poussa la porte cochère. L'escalier sentait le moisi et la chaux écaillée. Chaque marche qu'elle gravissait résonnait dans le silence comme un reproche. Pourquoi n'était-elle pas venue plus tôt ? Pourquoi avait-elle accepté, pendant toutes ces années, les lettres de plus en plus rares, les visites espacées, les excuses toujours plausibles ?
La porte de l'atelier était fermée à clé. Lise sortit de sa poche le trousseau qu'elle gardait depuis l'enfance — son père le lui avait confié quand elle avait ouvert son propre commerce, un geste symbolique, « au cas où ».
Elle l'introduisit dans la serrure. Le mécanisme résista, puis céda avec un déclic. Elle poussa la porte et s'arrêta sur le seuil.
L'atelier était vide.
Pas vide d'une manière ordinaire, avec des meubles et des tissus laissés en désordre par un départ précipité. Vide. Les planches à patron disparues, les tables de coupe évacuées, les rouleaux de tissu qui tapissaient autrefois les murs contre le froid avaient laissé leurs traces dans la poussière. Seules quelques épingles jonchaient le sol, et un mètre ruban abandonné près de la fenêtre.
Quelqu'un avait tout enlevé. Méthodiquement. Comme on efface les traces d'un homme.
Lise avança lentement dans la pièce, ses semelles soulevant de petits nuages de poussière. Les tomettes craquaient sous ses pas. Elle contourna la pièce principale, jetant un regard dans la petite alcôve où son père dormait lors de ses longues nuits de travail. Le matelas avait disparu aussi. Il ne restait que le cadre de lit en fer et le petit poêle en fonte, froid comme une tombe.
Elle fit volte-face en entendant du bruit derrière elle. Pas dans l'atelier. Dans l'escalier. Des pas lourds, réguliers, qui montaient.
Lise jeta un regard autour d'elle. Il n'y avait nulle part où se cacher, et fuir serait pire. Elle se planta au milieu de la pièce, les mains à plat contre ses jupes, essayant de contrôler sa respiration.
« Qu'est-ce que vous faites là ? »
La voix était dure, teintée de l'accent traînant des provinces de l'Est. L'homme qui apparut dans l'embrasure portait l'uniforme de la garde nationale, un fusil en bandoulière. Il était jeune — vingt ans, pas plus — avec des joues encore rouges de barbe naissante et des yeux qui cherchaient la menace partout.
« Je cherchais mon père », répondit Lise, et la vérité lui parut à la fois simple et absurde.
« Votre père ? Personne n'habite ici. Cet atelier est sous séquestre.
— Sous séquestre ? Mais qui a ordonné ça ? »
Le garde franchit le seuil et inspecta la pièce d'un regard circulaire avant de reporter son attention sur elle. Il la détailla — son bonnet, son châle, ses mains. Les mains d'une couturière, avec leurs callosités et leurs piqûres d'aiguille.
« Vous êtes parente de Pierre Marchand ? »
Le nom, prononcé ainsi par cet étranger en uniforme, frappa Lise comme une gifle. Elle se força à garder un visage impassible.
« Je suis sa fille », dit-elle, et elle vit quelque chose passer dans les yeux du garde. Pas de la sympathie. Plutôt une sorte de méfiance teintée d'un bizarre respect.
« Vous ne devriez pas être ici, citoyenne. » Il baissa légèrement la voix. « Votre père est... connu de la section. Il y a de l'intérêt pour son cas. Les sections ne sont pas tendres avec ceux qui montrent trop d'empressement pour ses affaires. »
Il s'approcha, et Lise perçut une hésitation dans son pas, comme s'il voulait lui dire autre chose sans oser le faire.
« Allez-vous-en », dit-il enfin. « Ne revenez pas. Pour votre propre bien. »
Il n'y avait pas de menace dans sa voix. Plutôt quelque chose qui ressemblait presque à de la pitié, ce qui était pire.
Lise quitta l'atelier sans demander son reste, descendit l'escalier aussi dignement que possible, et sortit dans la rue. La pluie tombait plus fort à présent, lavant les pavés de la saleté accumulée. Elle marcha longtemps sans savoir où elle allait, les paroles du garde résonnant dans sa tête comme des coups sourds.
De l'intérêt pour son cas. Que pouvait bien vouloir dire un homme ordinaire par là ? Son père avait été un maître-tailleur respecté, client des meilleures maisons avant la Révolution. Il avait habillé des aristocrates, certainement — c'était son métier. Mais il avait toujours accueilli la République avec pragmatisme, s'était adapté, avait continué à travailler avec les nouveaux clients autant que les anciens.
Alors pourquoi était-il sur cette liste ? Et pourquoi quelqu'un avait-il soigneusement vidé son atelier en effaçant toute trace de son existence ?
Elle prit conscience soudain qu'elle était trempée et qu'elle avait froid. Ses pieds l'avaient ramenée machinalement vers son propre quartier, vers la petite maison de la rue des Ecouffes où elle vivait seule depuis la mort de sa mère, cinq ans plus tôt. Elle poussa la porte, gravit l'escalier étroit, et vit le papier tout de suite.
Il dépassait sous sa porte, carré blanc sur le plancher sombre.
Lise le ramassa d'une main qui tremblait. Le papier était sec, ce qui signifiait qu'on l'avait déposé récemment, après le début de la pluie. Une écriture nette, appliquée, une encre noire sans fioritures.
*Si vous voulez la vérité, citoyenne, venez me trouver au Pont Neuf à la tombée du jour. Venez seule.*
Pas de signature.
Lise lut le message deux fois, puis trois. Un piège, peut-être. Mais l'atelier était vide. La liste était réelle. Et la vérité — quelle vérité ? — semblait être la seule chose que quelqu'un lui proposait.
Elle regarda par la fenêtre. Le ciel s'épaississait au-dessus des toits, l'après-midi cédant la place à la pénombre. Le Pont Neuf était à vingt minutes de marche. À la tombée du jour — bientôt.
Mais avant de partir, elle devait faire quelque chose. Elle traversa sa chambre, ouvrit le coffre au pied de son lit, et en sortit le petit étui de cuir qui contenait son nécessaire à broder. Ses doigts coururent sur les outils : les aiguilles, le dé à coudre, les ciseaux. Puis elle les écarta et toucha le fond de l'étui, où son père avait cousu un double fond il y a des années, le jour où il lui avait offert l'étui. « Au cas où tu aurais besoin de cacher quelque chose de précieux », avait-il dit en riant.
Elle souleva le couvercle caché. Là, protégé par un chiffon de soie, se trouvait un petit pistolet à silex, chargé. Son père le lui avait donné le jour de ses vingt ans, la veille de disparaître de sa vie pendant des mois.
« On ne sait jamais », avait-il dit.
Lise le glissa dans la poche de sa jupe, sous son tablier. Puis elle sortit dans la pluie, vers le Pont Neuf.
Une seule pensée l'obsédait, martelant sa marche au rythme de ses pas sur les pavés mouillés : depuis combien de temps son père se préparait-il à disparaître ? Et qu'avait-il tant craint pour lui apprendre, à elle, à se méfier de tout — y compris de la République qu'elle avait appris à servir ?
La pluie tombait toujours quand la silhouette du Pont Neuf se dessina dans la brume naissante du crépuscule.