Le Dernier Point
Lire le chapitre 20: Aftermath: The Portrait
La pluie battait les vitres de l’atelier du parfumeur lorsque Lise ouvrit les yeux. Le grenier sentait la lavande et l’humidité, un mélange étrangement apaisant après les heures passées à fuir. Elle avait dormi tout habillée, la miniature serrée contre sa poitrine, glissée dans la poche intérieure de sa veste.
La cloche de Saint-Germain sonna sept heures. Lise se redressa, le bois du plancher craquant sous ses semelles. La veille au soir, la vieille parfumeuse — une femme sèche aux doigts tachés de violette — l’avait fait entrer par la cour arrière sans poser de questions. Elle avait seulement dit : « La petite qui cousait pour les condamnés n’a plus de fils ? » Et Lise avait hoché la tête, trop épuisée pour mentir.
Elle sortit la miniature de sa poche. La lumière grise de l’aube éclairait le visage peint sur l’ivoire : une femme blonde, les épaules dénudées à la mode de 1769, un sourire en coin qui semblait défier le peintre. Au dos, l’inscription *pour toujours* dans une écriture fine et nerveuse — celle de son père, Lise la reconnaissait entre mille. Il avait tracé ces lettres sur tant de billets glissés sous sa porte quand elle était enfant.
« Claire », murmura-t-elle. Le nom ne lui disait rien. Aucune Claire dans les souvenirs de son enfance, aucun portrait accroché aux murs de leur appartement, aucune lettre reçue par son père qui aurait porté ce prénom. Mais les portraits miniatures ne se commandaient pas à la légère. Il fallait un peintre, des séances posées, des heures de silence partagé.
Elle replia la miniature dans un mouchoir et descendit l’escalier étroit.
La boutique du parfumeur était déjà ouverte. Des fioles de cristal alignées sur des étagères en acajou, des étiquettes manuscrites promettant de l’eau de rose et de la poudre de riz. Une femme plus jeune que Lise — peut-être vingt-cinq ans — essuyait le comptoir avec un chiffon. Elle leva les yeux, sans surprise.
« Vous êtes réveillée. Tante Agathe a dit que vous partiriez tôt. »
Lise s’approcha du comptoir. « Je cherche une adresse. Une femme qui s’appelle Victoire. Elle était… une connaissance de mon père. »
La jeune femme cessa d’essuyer. Son regard se fit plus précis. « Victoire ? Il y a beaucoup de Victoire à Paris. Et beaucoup de gens qui cherchent des gens avec d’autres prénoms. »
Lise sortit la miniature et la posa sur le comptoir. « Celle-ci s’appelle Claire. Datée de 1769. Elle était l’amie ou l’alliée de Pierre Marchand. Et j’ai besoin de trouver quelqu’un qui l’a connue. »
La jeune femme regarda la miniature, puis Lise. Elle avait des yeux gris-bleu qui semblaient peser chaque mot avant de le laisser passer. « Attendez ici. »
Elle disparut derrière un rideau de perles, et Lise resta seule dans l’odeur de jasmin et de cire d’abeille. Les minutes s’étirèrent. La pluie redoubla, tambourinant contre l’auvent.
Quand la jeune femme revint, elle tenait une carte de visite — un rectangle de bristol écorné, sur lequel était gravé une adresse rue de la Huchette, près du Pont-Neuf. « Victoire Desmoulins, marchande de linge. Dites-lui que c’est pour l’affaire de la couture perdue. » Son regard appuya : « Elle saura ce que ça veut dire. »
Lise s’empara de la carte. L’encre avait pâli ; la carte semblait ancienne. « Pourquoi m’aidez-vous ? »
À cet instant, tante Agathe parut dans l’embrasure de la porte arrière. « Parce que ton père a cousu le linceul de mon frère, dit-elle d’une voix sans émotion. En 1791, quand on l’a enterré dans la fosse commune. Il a refusé l’argent. Il a dit que c’était son devoir. » Le visage de la vieille femme se plissa. « Une dette se paie. Va, maintenant. Ne regarde pas en arrière. »
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La rue de la Huchette puait le poisson et l’égout. Lise remonta son col et pressa le pas, se fondant dans la foule des marchandes venues tôt aux halles. Elle avait troqué sa veste de drap fin contre un fichu de laine grossière — trop ostensiblement bourgeoise, son visage était déjà marqué sur les affiches du tribunal.
Elle trouva la boutique de Victoire sans difficulté : une enseigne en fer forgé représentant un lis et une aiguille, si délavé qu’on devinait à peine les formes. La porte était entrebâillée. Lise poussa et entra.
Une femme d’environ soixante ans, les cheveux gris tirés en un chignon sévère, était assise derrière une table de chêne couverte de pièces de toile. Elle pliait un drap avec une précision militaire. Quand elle vit Lise, elle ne manifesta ni surprise ni hostilité. Elle la dévisagea un long moment, puis dit simplement : « Vous avez les yeux de votre père. »
Lise retint son souffle.
« Asseyez-vous, dit Victoire en désignant une chaise à trois pieds. J’ai vu l’affiche. Marchand Élisabeth, couturière, recherche pour provocation. Votre père serait fier que vous ayez choisi le même chemin que lui. »
Lise s’assit, la miniature serrée dans son poing. « Vous le connaissez. Vous saviez où il était. »
Victoire cessa de plier le drap. Elle le posa avec soin, puis croisa les mains sur ses genoux. « Je connaissais le messager, pas l’homme. Pierre Marchand m’envoyait des lettres codées — des échantillons de tissus, des patrons, des rouleaux de fil coloré. Je les réceptionsnais et je les faisais suivre à destination. » Elle marqua une pause. « Mais je connaissais la femme du portrait. »
Une seconde. Deux. Le monde sembla ralentir.
« Claire était ma sœur aînée, dit Victoire. Elle est morte en 1770. Officiellement, d’une fièvre. En réalité, elle est tombée enceinte et son mari l’a fait interner dans une maison de correction, à la Salpêtrière. Elle y a péri un hiver plus tard. Son enfant n’a jamais été déclaré. »
Lise sentit son cœur se serrer. « Mon père… »
« Votre père était le père de cet enfant, dit Victoire sans baisser les yeux. Il n’avait pas encore vingt ans. Il était apprenti tailleur chez un maître du faubourg Saint-Honoré. Claire était la fille d’un procureur qui lui rendait visite pour des essayages. Ils se sont aimés en secret. » La vieille femme soupira, un son rauque comme du papier froissé. « Quand elle est morte, votre père a juré qu’il ne révélerait jamais le nom de sa mère. Il a gardé ce serment toute sa vie. »
Lise regarda la miniature. Soudain, les détails lui sautèrent aux yeux : la forme légèrement arrondie du ventre sous le drapé, le ruban bleu noué trop haut à la taille — une façon de cacher ce qu’on ne pouvait pas encore annoncer. Elle avait dix-neuf ans sur ce portrait. Elle était enceinte de l’enfant de Pierre Marchand.
L’enfant. Le demi-frère ou la demi-sœur de Lise. Quelqu’un qui vivait quelque part, peut-être sans savoir qui il était.
« Où est cet enfant aujourd’hui ? » demanda Lise.
Victoire secoua la tête. « Nul ne le sait. Il a été confié à une nourrice à la campagne. Quand votre père a tenté de le retrouver, quelques années plus tard, la trace s’était refroidie. Il a mis des annonces dans les journaux, il a fait suivre des lettres par des courriers de confiance. Rien. »
Cette révélation frappa Lise plus fort qu’elle ne l’aurait cru. Son père avait caché un amour perdu, un enfant disparu, tout un pan de sa vie qu’elle n’avait jamais soupçonné. Elle avait grandi en croyant que la réserve de son père était simplement une habitude de veuf. Maintenant, elle y voyait autre chose : un chagrin enterré si profond qu’il se confondait avec la prudence.
Elle remit la miniature dans sa poche. « Mon père est en vie. Je le sais. Il est caché quelque part. » Elle regarda Victoire. « Vous savez où. »
La vieille femme la dévisagea. Elle paraissait peser la gravité de cette question avec une habitude ancienne — celle d’une femme qui avait appris à ne donner sa confiance qu’à bon escient. Ses doigts caressèrent le tissu plié sur la table. « Je n’ai pas dit que je savais où. J’ai dit que je connaissais la femme du portrait. Votre père a fait de moi sa messagère, jamais son confident. Il savait que les confidences finissent par se trahir. »
Lise se pencha en avant. « Alors pourquoi m’avoir laissée entrer ? Pourquoi m’avoir accordé cet entretien si vous n’avez rien à me donner ? »
Victoire la regarda longtemps. Dans la lumière grise filtrant par la fenêtre, ses traits se creusèrent. Elle semblait subitement plus vieille que soixante ans.
« Parce que vous êtes sa fille, dit-elle doucement. Et parce que ce matin, à l’aube, un homme est venu. Un moine de l’abbaye de Saint-Magloire, du faubourg Saint-Marceau. Il a apporté une note pliée à la cire rouge. Elle portait le sceau de votre père. »
Lise retint son souffle.
« Il écrivait : *si ma fille vient un jour, dites-lui que je l’attends sous le nom de frère Anselme*. » Victoire sortit un papier jauni de sous une pile de toiles. « Il est vivant, Élisabeth. Il se cache dans ce monastère. Mais il ne savait pas que sa propre fille était devenue une fugitive dans la même ville. »
Lise prit le papier. Le papier plié, l’écriture nerveuse de son père. Une écriture qu’elle n’avait pas vue depuis des années — des phrases entières gravées dans sa mémoire. Le pli de la cire rouge portait l’empreinte d’un dé à coudre.
Le sien.
« Pourquoi le tribunal l’a-t-il arrêté ? demanda Lise. Qu’a-t-il fait ? »
Victoire secoua la tête. « Il n’a rien fait. C’est bien le problème. Votre père est tombé par accident sur quelque chose qu’il n’aurait jamais dû voir. Une rencontre que personne n’était censé connaître. Il a vu Fouquier-Tinville et un agent anglais, un homme qui se faisait passer pour un négociant genevois. Ils échangeaient des documents, sous le porche de l’église Saint-Augustin. » La vieille femme baissa la voix. « Votre père les a reconnus. Il a vu le visage de Fouquier – le même visage qui condamne chaque jour vingt personnes à la guillotine – en train de négocier avec l’ennemi. »
Lise sentit un froid la traverser. « Fouquier… l’accusateur public ? Le tribunal révolutionnaire ? »
« Lui-même. Il a été vu en compagnie d’un Anglais, une heure avant la condamnation de plusieurs prisonniers politiques. Votre père a commis l’erreur de traverser la rue en courant – ce qui a attiré leur attention. Il s’est aussitôt retourné et a fait semblant de chercher une pièce par terre. Mais Fouquier l’avait vu. » Victoire marqua une pause. « Le lendemain, votre père était arrêté pour suspicion de royalisme. C’était une condamnation à mort déguisée. Une façon propre de faire disparaître un témoin gênant. »
Lise serra la note de son père contre sa poitrine. La vérité, enfin. Ce n’était pas une dette de jeu, pas une liaison honteuse, pas même une appartenance royaliste avérée. C’était plus simple et plus terrifiant : son père avait vu le visage d’un homme qui avait le pouvoir de l’envoyer à la mort. Et ce visage ne voulait aucun témoin.
« Il faut que je le rejoigne, dit-elle. Avant que Fouquier ne comprenne que je le cherche. »
Victoire se leva et alla fermer le rideau de la porte vitrée. « L’abbaye est sous la juridiction de la section des Gobelins. Le tribunal ne se mêle pas volontiers de ce qui se passe hors de l’enceinte — mais une corde de boutiquiers fait le tour, avec deux commissaires qui ont l’ordre de contrôler toute personne entrant. » Elle sortit une robe de laine blanche d’une armoire. « Je connais une femme qui vend des habits d’infirmière religieuse aux sœurs de la Charité. Elle vous prêtera les vêtements de sa fille, et vous pourrez passer comme une laïque qui soigne les pauvres du couvent. Vous serez moins visible, et plus efficace. »
Lise regarda le tissu grossier. Elle avait vécu toute sa vie dans la dissimulation. Elle avait cousu des linceuls pour des condamnés innocents, porté des lettres cryptées, menti au tribunal sous serment. Encore un masque ne lui coûterait rien.
Elle ôta sa veste et tendit les mains vers la robe blanche.
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