Le Dernier Point
Lire le chapitre 26: The Escape
La foule était un animal unique, un corps hagard qui hurlait son venin. Lise se fraya un chemin à coups de coudes, le souffle court, la poussière des pavés collant à ses bas. Les sectionnaires, débordés, tentaient de contenir une marée humaine qui voulait la tête de Dumas. Et Dumas, lui, était au centre de la tempête, le visage en sang, les mains liées, mais les yeux brillants d'un défi insensé.
Elle avait promis de le sortir de là. Elle était la seule à savoir qu'il n'était pas l'agent anglais, qu'il n'était qu'un pion dans le jeu de Fouquier et Ashworth. Mais pour sauver Pierre, il fallait que Dumas reste vivant et, idéalement, utile.
Deux hommes en écharpe tricolore traînaient Dumas vers les grilles du tribunal. Ils le questionnaient, le secouaient, cherchaient à faire de lui l'exemple du jour. Lise se glissa derrière eux, sa capuche de religieuse remontée sur son visage, et tira discrètement sur la manche de Dumas.
« Silence, souffla-t-elle d'une voix à peine audible. Je suis là. »
Dumas tourna la tête, surpris, puis un éclat de compréhension traversa son visage tuméfié. Il ralentit le pas, feignant une faiblesse soudaine.
« Je veux un tribunal, articula-t-il d'une voix forte, s'adressant aux gardes. Je suis un juré du Tribunal révolutionnaire. Je connais la loi. On ne me juge pas dans la rue comme un vulgaire malfrat. On me traduit devant des juges. »
Les sectionnaires hésitèrent. Ils n'étaient qu'une patrouille de quartier, et Dumas avait déjà une réputation de juré implacable, un homme qui savait jouer des codes juridiques.
Lise en profita. Elle s'avança, l'air compassé, mains jointes.
« Cet homme demande une procédure régulière, dit-elle d'une voix faussement charitable. Ne lui donnez pas raison en le traitant comme un ennemi du peuple. Montrez que la justice de la République est plus forte que la colère de la rue. »
Leurs regards se tournèrent vers elle, méfiants. Une sœur de charité, au milieu de la cohue ? C'était étrange, mais elle avait le bon accent, celui de la raison.
« Amenez-le au dépôt, grogna le plus grand. Le commissaire décidera. »
Lise suivit le petit cortège, la foule vociférant dans son dos. Ils ne la remarquèrent pas ; elle n'était que cette silhouette anonyme que la misère rendait invisible.
Dans la salle exiguë du dépôt, l'air sentait le moisi et l'encre. Un commissaire, un dénommé Venard, était assis derrière un bureau qu'il tapotait d'un doigt nerveux. Dumas fut poussé devant lui. Lise se posta contre le mur, dans l'ombre.
« Citoyen Dumas, dit Venard, vous êtes accusé de collusion avec un agent anglais. Qu'avez-vous à répondre ? »
Dumas redressa les épaules, malgré ses liens. C'était un corps difforme et avachi en apparence, mais son esprit était resté affûté.
« Je suis accusé par un homme que j'ai moi-même dénoncé, répondit-il. Fouquier-Tinville. Un homme qui, comme le citoyen Marchand, se croit au-dessus de la loi. J'ai des preuves de sa trahison. Mais je ne les lâcherai pas pour me sauver. Je demande la libération immédiate du citoyen Pierre Marchand, détenu arbitrairement à la Conciergerie depuis neuf jours. »
Le commissaire Venard haussa un sourcil. Lise sentit son cœur taper. Les gardes échangèrent un regard.
« Vous n'avez pas qualité pour exiger quoi que ce soit », dit Venard.
« J'ai qualité d'homme de loi, répliqua Dumas. Je connais l'article 32 du Code pénal : "Tout fonctionnaire public qui, sous quelque prétexte que ce soit, aura, sans ordre, prolété ou fait détenir une personne, sera coupable du crime de détention arbitraire." Fouquier-Tinville a signé l'ordre d'arrestation de Marchand sans qu'aucune preuve ne soit versée au dossier. Je l'affirme publiquement, ici, devant vous. »
Il y eut un silence. La salle entière semblait pendue à ses lèvres. Venard, mal à l'aise, gratouilla sa barbe.
« Je ne suis pas habilité à statuer sur la validité d'un mandat d'arrêt, finit-il par dire. Vous vous adresserez au tribunal. »
« Fort bien, déclara Dumas d'une voix de stentor. Que le tribunal soit assemblé, ici, maintenant. La loi prévoit qu'un citoyen arrêté sans preuve peut être entendu en urgence. J'en appelle à un jugement sommaire. »
Venard était pris au piège. S'il refusait, il paraissait protéger Fouquier, ce qui, en ces temps de suspicion généralisée, était dangereux. S'il acceptait, il se mettait à dos le redoutable accusateur public.
Lise comprit ce que Dumas faisait. Il transformait sa propre arrestation en une scène pour innocenter Pierre. Il jouait toute sa crédibilité, toute sa vie, sur cette hand.
Une heure plus tard, on avait improvisé une estrade au fond du dépôt. Trois juges du district, tirés des bureaux voisins, s'étaient réunis, l'air inquiet. La foule s'était amassée aux fenêtres ouvertes, la foule qui ne pouvait plus voir Fouquier mais pour qui tout procès était un spectacle.
Dumas se tenait au centre, mains libres, le visage encore marqué. Lise, toujours dans l'ombre, croisa les doigts.
« Citoyens juges, commença Dumas, je vous demande d'examiner la détention du citoyen Marchand, à la Conciergerie. Cet homme est un tailleur, un père de famille, dont on a retrouvé le nom sur une liste d'exécution, alors qu'aucune charge n'a jamais été instruite contre lui. J'ai moi-même eu connaissance de cette liste, en ma qualité de juré. Elle a été fabriquée de toutes pièces pour éliminer un témoin gênant, un homme qui connaissait les habitudes douteuses de l'accusateur public. »
Il parlait vite, précis, martelant les mots comme des coups de marteau. Un des juges, un homme maigre aux yeux froids, l'interrompit.
« Mais qui êtes-vous pour parler au nom d'un prisonnier ? Vous-même êtes poursuivi pour trahison ! »
« Je suis poursuivi par un homme qui craint d'être poursuivi lui-même, répondit Dumas. Regardez mes blessures ! Ai-je l'air d'un homme qui conspire avec les Anglais ? Je suis blessé par la foule que Fouquier a déchaînée sur moi pour étouffer ma voix. Je vous demande, à vous, citoyens, de trancher selon la loi, pas selon la peur. »
La salle s'agita. La foule, dehors, scanda des noms. Certains criaient « Fouquier ! », d'autres « Dumas ! ». La confusion régnait.
Le juge aux yeux froids se pencha vers ses collègues, chuchota. Puis il se releva.
« Citoyen Dumas, votre demande est hors de propos. Le Tribunal révolutionnaire a seul compétence pour statuer sur les détentions dans les maisons d'arrêt. Ce dépôt n'a pas ce pouvoir. »
Un murmure de déception traversa la foule. Dumas serra les poings.
« Mais vous devez au moins constater l'irrégularité de ma propre arrestation ! insista-t-il. Je suis accusé sans preuve. Ceci est une faute de procédure qui engage votre responsabilité, à vous, qui me retenez ! »
Il y eut un échange de regards entre les juges, puis, soudain, l'un d'eux, plus jeune, leva la main.
« Je connais ce cas, dit-il. J'ai vu le dossier de Marchand hier, par hasard. Il n'y avait que des témoignages indirects. La détention pouvait être prorogée sans poursuite. C'est un scandale juridique. »
La salle explosa. Le commissaire Venard, blanc comme un linge, se mit à reculer. Lise vit ses lèvres murmurer un ordre aux gardes.
Soudain, la porte d'entrée du dépôt vola en éclats. Une dizaine d'hommes en armes, menés par un capitaine des sectionnaires, firent irruption.
« Le citoyen Fouquier-Tinville ordonne la mise aux fers immédiate du juré Dumas, pour haute trahison. Tout acte de solidarité envers lui sera jugé comme complicité. »
Lise sentit son souffle se coincer. Devant elle, Dumas se tourna, ses yeux la cherchant dans la foule. Il ne souriait pas. Il n'avait pas l'air vaincu, mais déterminé.
« Partez, murmura-t-il à peine pour elle. Partez, trouvez le reste. J'ai planté la graine, c'est déjà ça. »
Un des gardes lui tordit les bras dans le dos. Mais avant qu'ils ne l'entraînent, il lança une dernière phrase, puissante, s'adressant aux juges : « Vous avez entendu un témoin dire qu'il a vu le dossier ! Vous êtes complices de sa mort et de celle de l'innocent citoyen Marchand si vous ne faites rien ! »
Le capitaine grinça des dents et frappa Dumas au visage. La foule gronda.
Lise recula, happée par la cohue qui s'engouffrait par la porte. Elle sortit dans la rue, le cœur en capilotade. Elle n'avait rien obtenu. Dumas était repris. Les juges étaient sous pression. Mais il avait semé une chose dans l'esprit de ce jeune juge. Elle avait vu son hésitation.
Et puis, dans la bousculade, quelqu'un lui glissa un papier dans la main. Un papier plié, fraîchement imprimé. Elle le déplia en s'engouffrant dans une ruelle.
Quelques lignes, pas signées, mais elle reconnut la calligraphie fine de Jean-Luc. Il écrivait depuis l'ambulance, blessé, seul.
*Ils ont pris Ashworth en lieu sûr. Il a transféré les preuves hors de Paris, sur un convoi qui part demain à l'aube par la porte Saint-Denis. Fouquier a donné l'ordre. Je ne peux pas t'aider, mais je sais encore lire les routes. Si tu veux que ton père vive, il faut que tu trouves ce convoi. Le papier est plus lourd que le sang.*
*J.-L.*
Lise plia la lettre, la glissa dans son corsage. Le papier était plus lourd que le sang. Il voulait dire autre chose.
Elle leva la tête vers le ciel qui s'étiolait, au-dessus des toits de Paris. La nuit tombait, et demain à l'aube, les preuves quitteraient la ville, et Pierre avec elles, vers l'oubli et la lame.
Elle commença à courir, non pas vers la porte Saint-Denis, mais vers l'hôtel particulier où elle savait que logeait Ashworth, car elle connaissait un passage secret depuis son enfance. Jean-Luc disait la vérité, mais Ashworth était un homme méthodique : la preuve était peut-être déjà partie.
Elle n'allait pas seulement chercher un convoi. Elle allait chercher un homme.
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