Le Dernier Point
Lire le chapitre 25: The Release
L’encre sentait l’enfer. Lise pressa le rouleau sur la plaque de plomb, les lettres inversées s’imprégnant de noir, et Goujon tira le premier feuillet. Le papier craqua, humide et lourd. Il le leva à la lumière tremblante de la chandelle.
— « FOUQUIER LE TRAÎTRE », lut-il à voix basse. Il hocha la tête, une lueur féroce dans l’œil. « La France saura. »
Lise n’avait pas le temps de savourer. Elle attrapa la pile de feuillets déjà secs, les plia en quatre, et les glissa dans le panier de linge qui avait servi à sa fausse identité de nourrice. Une odeur de lessive et de sang mêlée — le sang de Jean-Luc, encore sur sa manche.
— Combien de temps pour le tirage complet ? demanda-t-elle.
— Une heure, peut-être deux. Les presses sont vieilles, mais elles sont à nous.
— Nous n’avons pas deux heures. Dumas a promis de détourner les sectionnaires, mais ses promesses valent ce que valent les mensonges d’un homme qui a déjà vendu son âme.
Goujon haussa les épaules. Il était imprimeur, pas conspirateur. Mais ses doigts tachés d’encre connaissaient le poids des mots. « Les crieurs publics sont prêts. Nous commençons dès que la première centaine est là. Place du Palais-Royal, les Halles, le Pont-Neuf. D’ici midi, tout Paris hurlera ton accusation. »
Lise posa une main sur son épaule. Ce n’était pas de la tendresse ; c’était un ordre. « Ne t’arrête pas. Quoi qu’il arrive, ne t’arrête pas. »
La porte s’ouvrit brusquement. Un garçon de course — treize ans, crasseux, des yeux trop grands pour son visage — haletait, le souffle coupé. « Citoyenne Marchand ! Les rues bougent. On dit que le tribunal a arrêté un député. On dit que la section des Lombards est en armes. »
Lise échangea un regard avec Goujon. Trop tôt. Bien trop tôt. Les feuilles n’étaient pas encore distribuées, et pourtant la ville semblait déjà savoir.
Ou bien Dumas avait parlé — encore.
Elle saisit le garçon par les épaules. « Qui a dit cela ? Qui a lancé la rumeur ? »
« La Convention. Un message officiel. Fouquier-Tinville accuse un de ses propres greffiers, un certain Dumas, de complicité de trahison. Les sections sont mobilisées. On dit que la garde nationale est en route pour le Palais de Justice. »
Lise lâcha le garçon comme s’il était en feu. Fouquier avait retourné la situation — ou il avait compris le jeu de Dumas et l’avait frappé le premier. Elle avait cru utiliser Dumas comme un pion, mais Fouquier jouait une partie bien plus ancienne.
« Le tribunal est en train de se déchirer de l’intérieur », murmura Goujon, presque avec admiration. « Ta feuille ne fera qu’alimenter le brasier. »
« C’est un brasier qui peut nous brûler tous. » Lise enfila la cape de nourrice, rabattit le capuchon, mais dans sa poche, le rouleau de feuilles copiées restait serré contre sa hanche. Elle sentit la brûlure du papier à travers le tissu. « Je dois sortir ces feuilles maintenant. Pas dans une heure. Maintenant. Donne-moi les premières pages, avant qu’elles soient sèches. »
Goujon hésita, puis hocha la tête. Il arracha deux douzaines de feuillets encore humides, les enveloppa dans un torchon, et les lui tendit comme on tend une arme chargée.
« Va. Et que Dieu te garde, citoyenne. Quoique, en ces temps, nous prions plutôt le diable. »
Lise ne répondit pas. Elle ouvrit la porte, et le froid de la rue la gifla.
Le bruit la frappa avant même de la voir. Une clameur monstrueuse montait du quartier du Palais de Justice — des cris, des verres brisés, le fracas métallique des baïonnettes mal rangées. Des citoyens couraient dans tous les sens, certains en armes, d’autres poussant des charrettes de meubles. Un buste de Marat passa au-dessus de la foule, porté en triomphe par des hommes en bonnets rouges.
Une femme attrapa Lise par la manche. « La trahison ! Ils ont arrêté un greffier ! Il livrait nos fils aux Anglais ! »
Lise dégagea son bras sans un mot. Elle se fraya un chemin vers la place du Palais-Royal, où elle savait que les crieurs attendaient. Mais la foule était devenue une masse insensible et dangereuse, corps contre corps, haleine contre haleine.
Elle atteignit la place juste à temps pour voir une scène qui lui coupa le souffle.
Devant le tribunal, entouré de gardes armés de piques et de bâtons, Fouquier-Tinville se tenait debout sur les marches. Il n’était pas en robe de juge, mais en habit de citoyen — calcul politique, pensa-t-elle. Devant lui, les mains liées dans le dos, le visage couvert de contusions fraîches, se tenait Dumas. Son greffier. Son complice — du moins, son complice forcé.
Fouquier leva la main, et la foule se tut partiellement, comme une bête féroce qu’on apaise un instant.
« Citoyens ! » cria-t-il, la voix portée par un mélange d’écho et de théâtre. « Cet homme, qui a servi la justice de la Nation pendant des années, a été découvert en train de falsifier des dossiers judiciaires — des dossiers qui auraient libéré des traîtres ! Il recevait de l’argent anglais !
Un murmure de rage parcourut la place.
« À la lanterne ! » cria quelqu’un.
« À la guillotine ! » répondit une autre voix.
Lise sentit le torchon de feuilles lui brûler les doigts. Elle pouvait les jeter dans la foule, les laisser se répandre comme des graines de discorde. Mais elle comprit soudain que les mots qu’elle avait écrits avec Fouquier comme cible seraient maintenant lus à la lumière d’une journée où Fouquier himself était le héros qui dénonçait la trahison.
Elle aurait pu crier. Elle aurait pu déchirer sa cape et montrer les preuves. Mais que valaient des copies contre un procès public truqué mené par un accusateur lui-même ?
Puis une chose étrange arriva.
Un homme dans la foule — un colosse en blouse bleue — leva un feuillet jauni et froissé. « Citoyens ! J’ai trouvé ça ! Un imprimé ! Courez voir ce qu’il dit ! On dit que Fouquier lui-même est l’agent des Anglais ! Regardez ! »
La foule se tourna comme un seul corps.
Fouquier blêmit.
Les gardes hésitèrent, et Dumas, des chaînes au poignet mais les yeux libres, leva la tête et cria :
« Il dit la vérité ! Je peux tout prouver ! Fouquier-Tinville est l’agent, pas moi !
— Tais-toi, traître ! » hurla Fouquier.
Mais il était trop tard. Le colosse en blouse bleue — un crieur engagé par Goujon, comprit Lise, déjà en action — lança les feuillets en l’air comme des confettis. La foule se rua dessus, les attrappa au vol, les lut à voix haute, chacun relayant le titre :
« FOUQUIER LE TRAÎTRE ! »
La place entière bascula.
En un instant, le culte du matin se transforma en émeute. Des hommes sautèrent sur le perron du tribunal, des coups de feu partirent — d’où, personne ne savait — et Fouquier recula vers les portes, ses gardes formant un mur hérissé de piques autour de lui.
Lise recula dans l’ombre d’une arcade. Son cœur battait à tout rompre. Elle avait gagné — mais le terrain de jeu venait de changer.
Un homme en noir s’approcha d’elle, glissant entre les corps. D’abord elle ne le reconnut pas. Puis il releva la tête, et elle vit les yeux d’Ashworth, l’Anglais, calmes comme une eau morte.
« Vous êtes plus efficace que je ne le pensais, mademoiselle Marchand. Dommage que vos preuves ne soient que des copies. »
Il tenait à la main un feuillet de son propre tirage — l’original, elle le reconnut à la signature filigranée de la douane du port.
« L’original que vous cherchez tant. Je le garde précieusement. Il m’a été offert par… un homme que vous connaissez bien. » Il laissa le silence s’épaissir. « Jean-Luc. »
Lise sentit le sol se dérober sous elle.
Il sourit, tourna les talons et se perdit dans la foule.
Autour d’elle, la révolution se dévorait elle-même.
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