Le Dernier Point
Lire le chapitre 28: Aftermath: The Arrest
La pluie d’avril lavait les pavés de Paris, comme si la ville elle-même tentait d’effacer les taches de la semaine précédente. Lise se tenait à la fenêtre de l’appartement que son père avait trouvé près du Palais-Royal — deux pièces modestes, un toit qui ne fuyait pas, et une vue sur les toits d’ardoise où les cheminées fumaient encore, indifférentes à l’Histoire qui venait de basculer.
Son père dormait dans la chambre voisine, son souffle régulier à travers la cloison mince. Pierre Marchand, libre depuis cinq jours, dormait encore comme un homme qui n’avait pas dormi depuis des mois. Lise n’avait pas osé le réveiller pour lui parler des nuits blanches qu’elle avait passées à coudre dans l’atelier du bout du quai, ni de la liste qu’elle avait dérobée sur *La Fleur du Passé*, ni de Jean-Luc.
Le silence entre eux était un vêtement mal coupé — il bâillait aux mauvais endroits.
Elle entendit des pas dans la rue. Des cris, étouffés par la distance. Puis une clameur plus proche. Elle descendit l’escalier en colimaçon sans bruit, ses jupes froissant contre les murs de pierre. La rue était pleine de monde à cette heure — des femmes avec des paniers, des hommes en bonnet rouge qui riaient fort, des enfants qui couraient entre les jambes des adultes. Mais au bout de la ruelle, elle vit la foule massée devant le Tribunal Révolutionnaire. Quelqu’un criait un nom.
« Fouquier-Tinville ! À la guillotine ! »
Elle s’approcha, poussée par la curiosité malgré elle. La place était noire de monde. Sur l’échafaud, un homme maigre, le cou tendu vers le ciel gris. Lise reconnut son profil — elle avait vu ce visage chaque semaine chez les couturières, le visage de celui qui signait les mandats, les condamnations, les listes.
La lame tomba. La foule rugit. Lise détourna les yeux, mais elle ne put fermer les oreilles — le bruit sourd du panier qu’on emporte, les cris de joie, les applaudissements.
Elle rentra. Son père était réveillé, assis au bord du lit, les mains sur les genoux. Il la regarda entrer, et pendant un long moment, aucun d’eux ne parla.
« L’ont-ils fait ? » demanda-t-il enfin, d’une voix rauque.
Elle hocha la tête.
Pierre Marchand ferma les yeux. « Je l’ai vu envoyer des centaines d’hommes à la mort. J’ai signé presque autant de lettres que lui dans mon temps. Et pourtant, tu étais là, dans cette cour, à crier mon nom. »
Lise s’assit à côté de lui. « Tu ne lui ressembles pas. »
« Nous étions tous les deux des instruments. Lui de la Terreur, moi de la royauté. La différence n’est qu’une question de direction. »
Elle posa sa main sur la sienne. C’était une main de tailleur — des cals aux jointures, la peau tannée par les années de métier. Une main qui avait plié des tissus précieux pour des reines et des bourgeoises, qui avait cousu des ourlets de chemises de nuit, et qui avait aussi signé des laissez-passer, des bons de réquisition, des ordres de libération.
« Tu m’as caché tant de choses », dit-elle doucement.
« Je te protégerais encore, si je le pouvais. »
« Tu ne peux plus. Je suis adulte, papa. J’ai vu des hommes mourir. J’ai cousu leurs linceuls. J’ai menti, volé, triché pour te sauver. Et maintenant, tu me dois la vérité. »
Il ne répondit pas tout de suite. Il se leva, marcha vers la fenêtre, regarda la foule qui se dispersait, les drapeaux qui claquaient, les jeunes gens qui dansaient dans les rues, comme après chaque exécution, comme pour se prouver qu’ils étaient encore vivants.
« Ta mère », dit-il enfin. « Tu ne lui ressembles pas. Tu lui ressembles comme une eau ressemble à la rivière dont elle est issue. Mais tu as son obstination. »
Il sortit de sa poche une lettre, froissée, scellée d’un sceau que Lise ne connaissait pas. Il la lui tendit.
« Un jeune homme est venu hier soir. Il boitait. Il a demandé à te parler. J’ai dit que tu dormais. Il a laissé ceci pour toi. »
Lise prit la lettre. Son cœur battait si fort qu’elle entendait le sang battre à ses tempes. Elle rompit le sceau — la cire était fraîche, encore souple.
*Lise,*
*Si tu lis ces mots, c’est que je suis déjà loin de Paris. Ne cherche pas à me retrouver. Ce que j’ai fait, je le ferais encore, mais je ne mérite pas ton pardon. Dis-toi seulement ceci : quand je t’ai rencontrée sur ce quai, je t’ai menti. Mais chaque mensonge qui a suivi était un pas de plus vers la vérité que je voulais te dire, et que je n’ai jamais osé.*
*Je suis un agent anglais. Je l’ai été avant de te connaître, et je le serai encore après. Mais toi, tu étais la première personne en dix ans qui me faisait oublier pourquoi je combattais. Quand tu as choisi de me laisser derrière toi à Goujon, j’ai compris que tu avais raison. Tu ne pouvais pas être à moi et être libre. Et je préfère te savoir libre, même si c’est loin de moi.*
*J’ai parlé à Ashworth. Il ne me croit plus, mais il ne me trahira pas non plus — nous avons des accords que même la Révolution ne peut rompre. L’original des preuves a quitté Paris cette nuit, mais pas par la route que tu craignais. Il est en bonnes mains. Pour toi, et pour ton père.*
*Ne cherche pas à me sauver. Sauve-toi, toi. Et quand tu penseras à moi, souviens-toi que je t’aimais comme on aime ce qu’on ne peut pas garder.*
*Jean-Luc*
Lise relut la lettre deux fois, trois fois. Puis elle la plia soigneusement, la glissa dans sa poche, et se tourna vers son père.
« Il est parti, dit-elle, non pas avec colère, mais avec une tristesse qui surprit même Pierre. Il m’a dit qu’il m’aimait. »
« Et tu l’aimes, toi aussi ? »
Lise ne répondit pas. Elle regarda la pluie qui frappait la vitre, les gouttes qui coulaient comme des larmes lentes.
« Il est un espion, papa. Il est surtout un homme qui m’a sauvé la vie plus d’une fois, et qui s’est perdu pour que je me sauve moi-même. »
Pierre Marchand s’approcha, posa une main sur l’épaule de sa fille. « Ta mère m’a aimé quand j’étais déjà un homme brisé. Elle m’a reconstruit. Et je l’ai quittée quand tu avais quatre ans, pour une mission que je croyais plus importante que tout. Je l’ai payé cher. Très cher. Et toi aussi, tu es encore en train de le payer. »
Lise essuya ses yeux d’un revers de main, mais elle ne pleura pas. Elle avait appris à ne plus pleurer — les larmes sont un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand on coud des robes pour les morts.
« Le procès de Dumas ? » demanda-t-elle, changeant de sujet, car elle savait que la discussion avec son père n’était pas terminée, mais qu’elle ne pouvait pas encore y faire face.
« Il sera jugé la semaine prochaine. Fouquier est mort, mais ses collaborateurs ont pris sa place. Ils ont besoin d’un exemple, et Dumas est un symbole commode. »
« Je ne le laisserai pas tomber. »
« Il ne te le demande pas. Il t’a guidée, mais il est assez lucide pour savoir que la Révolution ne pardonne jamais à ceux qui l’ont servie trop bien. »
Lise se leva, marcha vers la porte, puis s’arrêta. « Il y a un juge. Il a vu le dossier de mon père, le vrai, celui qui a disparu. Il témoignera. »
« Tu ne peux pas compter sur la justice de ces tribunaux. Elle change de camp chaque matin. »
« Alors je compterai sur moi-même. Et sur toi, si tu veux bien m’aider. »
Pierre sourit — un sourire fatigué, mais un sourire. « Je t’aiderai. Je t’ai tant manqué. Laisse-moi rattraper le temps perdu, au moins en te suivant là où tu vas. »
Lise hocha la tête. Pour la première fois depuis des semaines, elle sentit une chaleur dans sa poitrine. Ce n’était pas la joie, ni l’espoir, mais quelque chose de plus modeste — une petite braise de paix. Son père était vivant. Jean-Luc était vivant, quelque part. La Révolution continuerait de tuer, de purger, de dévorer ses enfants. Mais pour cet instant, sous cette pluie tiède, avec la main de son père posée sur la sienne et la lettre de Jean-Luc contre son cœur, elle pouvait respirer.
Elle irait au palais demain. Elle chercherait le jeune juge. Elle trouverait un moyen de sauver Dumas, ou au moins de lui offrir une défense digne. Et ensuite — ensuite, elle s’assoirait avec son père, et elle écouterait enfin l’histoire qu’il lui avait toujours tue.
Mais ce soir, elle regarderait la pluie tomber sur Paris, et elle penserait à un homme qui marchait avec une blessure à la cuisse, quelque part sur une route de France, portant avec lui un secret qu’il avait choisi de ne jamais révéler, mais dont il avait choisi de lui confier le poids.
La nuit tomba. Les rues se vidèrent. Dans la chambre voisine, Pierre dormait à nouveau, rêvant peut-être de sa femme morte, des champs de Normandie, ou des lettres brûlées dans la cheminée de leur ancien atelier.
Lise resta éveillée. Elle posa la lettre de Jean-Luc sur la table, la relut une dernière fois à la lueur d’une chandelle, puis la mit dans le tiroir de la commode, entre deux étoffes de soie qu’elle avait apportées de son ancienne vie. Elle ferma le tiroir doucement, comme on ferme un cercueil.
Demain, elle irait chercher justice. Ou au moins vérité. C’était tout ce qui restait, parfois, dans une ville où la justice changeait de visage chaque matin.
Elle souffla la flamme. La pièce s’obscurcit. Dehors, la pluie cessa enfin, laissant derrière elle l’odeur de la terre mouillée et du fer — l’odeur d’une ville qui avait traversé l’orage, mais qui ne savait pas encore si elle avait survécu.
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