Le Dernier Point
Lire le chapitre 29: The Father's Confession
La pluie battait les vitres de l'atelier comme un roulement de tambour funèbre. Lise avait posé son ouvrage — une chemise blanche destinée à un condamné dont elle ne connaissait pas encore le nom — et regardait son père, assis en face d'elle. Pierre Marchand semblait plus vieux que ses cinquante-deux ans. Les semaines de prison avaient creusé ses joues, et ses doigts, autrefois si agiles, tremblaient légèrement autour de la tasse de chicorée.
« Tu avais raison, dit-il enfin. Il y a des choses que je t'ai cachées. Des choses que je n'aurais jamais dû t'épargner. »
Lise posa son aiguille. Les dernières semaines avaient été un torrent — le procès, la chute de Fouquier, les retrouvailles dans cette salle d'audience où le nom de son père avait été crié innocent. Mais derrière l'euphorie, une ombre demeurait. Une question qu'elle n'avait pas osé poser.
« Je t'écoute, père. »
Pierre poussa un long soupir. Il se leva, marcha jusqu'à la fenêtre et regarda la rue où les charrettes transportaient encore des chargements funèbres vers la place de la Révolution.
« Tu connaissais le portrait accroché dans mon cabinet ? »
Lise sentit son estomac se nouer. Elle n'avait jamais osé demander. Une femme aux cheveux auburn, vêtue d'une robe anglaise exquise — on pouvait la reconnaître au travail de la soie, à la coupe du col — peinte peut-être vingt ans plus tôt. Son père n'en avait jamais parlé.
« La dame aux cheveux roux, murmura-t-elle. Celle qui me fascinait enfant.
— Lady Eleanor Ashworth, dit Pierre d'une voix à peine audible. C'était elle. La mère de Nathaniel. »
La pièce sembla vaciller. Lise saisit le bord de la table. « Nathaniel... Ashworth ? L'homme qui nous a trahis ? »
Pierre se retourna. Ses yeux portaient un poids que Lise n'avait jamais vu. « Avant qu'il ne devienne notre tourmenteur, avant qu'il ne serve les intérêts de la Couronne, Nathaniel Ashworth était... le fils d'une femme que j'aimais. Pendant la guerre, j'ai été capturé par les Anglais après la défaite de la campagne de Flandres. On m'a conduit dans un manoir du Sussex où je devais être interrogé. »
Il marqua une pause, la gorge serrée.
« Eleanor était la femme du général Ashworth. Mais elle ne ressemblait en rien à son mari. Elle m'a nourri en secret, m'a procuré de quoi m'évader, et dans ces semaines de cache, nous avons... »
Lise ferma les yeux. « Vous vous êtes aimés.
— Éperdument, chuchota-t-il. J'avais vingt-six ans. Elle en avait trente. Elle m'a confié des documents, des plans qui ont permis à nos armées d'anticiper une offensive anglaise. J'ai servi mon pays, oui, mais j'ai aussi trahi la confiance d'une femme dont le seul crime était de m'avoir sauvé la vie. »
Il retourna s'asseoir et prit les mains de Lise dans les siennes.
« Quand ta mère est morte, j'avais déjà commencé à m'éloigner de ce monde. Cette vie — les mensonges, les rendez-vous dans les arrière-boutiques, les échanges de messages secrets — je l'avais abandonnée. Je l'ai abandonnée pour toi. Pour te protéger. »
« Alors pourquoi l'as-tu reprise ? » demanda Lise. Le reproche sortit plus acide que prévu.
« Parce que je n'avais pas le choix. Des hommes m'ont retrouvé, il y a quelques années. Ils connaissaient mon passé. Ils savaient pour Eleanor, pour Nathaniel. Ils m'ont fait comprendre que si je ne servais pas d'intermédiaire — un passeur d'information, rien de plus — ils révéleraient tout. Et que tu serais marquée comme la fille d'un agent anglais. »
Le silence s'étendit entre eux, chargé de toutes les années d'absence. Lise pensa aux anniversaires sans paquets, aux soirs où elle attendait devant la porte, à la solitude qui l'avait construite. Le colère gronda en elle.
« Tu as choisi de me protéger en disparaissant chaque semaine. Tu m'as laissé m'habituer à ton absence.
— Je sais. Et je vis avec cette faute depuis le jour de ta naissance. »
Pierre laissa échapper un rire amer. « Ce qui est ironique, c'est que c'est Ashworth lui-même — le fils d'Eleanor et de son mari — qui menaçait de révéler mon passé au Comité. Il n'a découvert qu'il était mon ennemi qu'il y a peu. Il a passé des années à chercher qui était l'agent français qui avait séduit sa mère. Il ne pensait pas que c'était un obscur tailleur de la rue Saint-Honoré. »
Lise passa une main sur son front. Les pièces commençaient à s'assembler. « C'est pour cela que tu avais un dossier irrégulier. C'est pour cela que Fouquier voulait ta tête.
— Oui. Fouquier savait. Il avait des informateurs dans les milieux royalistes qui me connaissaient sous mon ancien nom. C'est lui qui a ordonné les perquisitions chez toi, qui aurait pu t'envoyer à la guillotine pour me faire parler.
— Mais Ashworth a utilisé cette information, aussi, objecta Lise. Il l'a retournée contre toi. »
Pierre hocha lentement la tête. « Nathaniel cherchait la vérité sur sa mère. Puis il s'est laissé dévorer par la rage. Mais il n'était pas seul. Celui qui a trouvé le dossier de Fouquier et l'a fait circuler — celui qui l'a poussé à m'arrêter — c'était un autre. Un homme que je n'ai jamais identifié. Je passe des nuits à me demander si c'est lui qui détient désormais les preuves originales que Nathaniel avait réunies. »
Lise se leva, alla chercher un vieux carnet dans le tiroir de la commode. Elle avait recopié les notes de Jean-Luc, ses moments d'angoisse, sa lettre d'adieu. Elle le tendit à son père.
« Jean-Luc a écrit que Nathaniel a transféré les documents à "des mains sûres". Jamais je n'ai su lesquelles. S'il y a un autre homme — un autre collaborateur de Fouquier encore libre — ces preuves pourraient servir au procès de Dumas dans une semaine. À la condamner. »
Pierre feuilleta le carnet, son regard s'attardant sur certaines lignes. Puis il releva la tête, et quelque chose dans son expression changea. Il avait vu quelque chose.
« Lise », dit-il lentement, la voix changée. « Tu m'as dit que Jean-Luc avait travaillé avec Dumas pour obtenir le témoignage du jeune juge ? »
« Oui.
— Quel est le nom de ce juge ? »
Lise chercha dans sa mémoire. « Leclerc. Jean-Baptiste Leclerc. »
Pierre pâlit. Il referma le carnet d'un geste presque brusque, et Lise vit ses mains trembler d'une manière qui n'avait rien à voir avec la fatigue.
« Père ? Qu'y a-t-il ?
— Leclerc, murmura-t-il en se levant, le souffle court. C'était le nom que m'a murmuré un homme corrompu de la section, quelques semaines avant l'arrestation. Il cherchait des informations contre Fouquier et parlait d'un jeune juge de confiance. Mais ce n'est pas tout... »
Il fouilla dans une poche intérieure de sa veste et en tira un papier froissé, manifestement glissé par une main inconnue à la sortie de la prison.
« J'avais oublié, dans le chaos. Je l'ai trouvé aujourd'hui. »
Lise déplia le papier. Une écriture serrée, anonyme, composée d'une seule phrase :
*Marchand — demandez à votre fille ce que faisait Jean-Luc aux Invalides la nuit de l'arrestation de Coulhon.*
Le sang se retira du visage de Lise. Aux Invalides. La nuit de l'arrestation. Jean-Luc ne lui avait jamais mentionné cet endroit. Coulhon — un agent fouquieriste, arrêté le même soir que la chute du procureur. Elle repensa à la lettre de Jean-Luc, à ses aveux de double jeu. Il avait promis sa loyauté. Mais il avait gardé des silences.
Elle regarda son père.
« Je dois trouver ce juge Leclerc, dit-elle, la voix plus ferme qu'elle ne l'aurait cru. Et je dois découvrir ce que Jean-Luc faisait cette nuit-là. »
Dehors, un carrosse s'arrêta dans la rue, et un homme en descendit. Un homme au visage familier. Nathaniel Ashworth. Il leva les yeux vers leur fenêtre, comme s'il avait su exactement où les trouver.
Pierre saisit la main de sa fille.
« Cache-toi », souffla-t-il. « Et que Dieu te garde. »
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