Le Dernier Point
Lire le chapitre 34: The Return
La diligence s’arrêta au milieu de la boue du faubourg Saint-Germain, et Lise dut retenir son souffle un instant avant d’oser regarder par la fenêtre. Deux ans. Deux ans avaient passé depuis qu’elle avait quitté Paris, les côtes anglaises encore humides du sel de la Manche dans ses cheveux. Deux ans de lettres jamais arrivées, de nouvelles filtrées par des marins complaisants, de nuits où elle serrait Charlotte contre sa poitrine en écoutant le vent hurler sur la mer.
« Maman, regarde ! »
La petite fille de dix-huit mois pointa un doigt potelé vers la fenêtre, où une rangée de platanes dénudés se découpait contre un ciel de brumaire, gris et doux comme une étoffe de laine. Jean-Luc, assis en face d’elle, sourit et tendit la main pour caresser la joue de Charlotte.
— Nous y sommes, dit-il d’une voix qu’il voulait calme, mais qui portait encore les craintes qu’ils partageaient tous deux depuis leur départ précipité.
Lise ne répondit pas. Elle resserra le col de son manteau, un vêtement de drap fin qu’elle avait cousu elle-même pendant l’hiver à Douvres, et descendit. Le pavé était irrégulier, glissant de pluie fine. Elle reconnut l’odeur de la ville – le fumier, le pain chaud d’une boulangerie lointaine, le charbon – et son cœur se serra.
La rue des Rosiers n’avait pas changé. Les volets bleus de l’ancien atelier de son père étaient fermés, mais un filet de fumée s’échappait de la cheminée.
— C’est là, murmura Lise, plus pour elle-même que pour Jean-Luc.
Elle frappa. Une voix de l’intérieur – vieille, rauque, mais vive – répondit :
— Qui est là ?
— C’est moi, père. C’est Lise.
Le silence dura une éternité de poussière et de battements de cœur. Puis la porte s’ouvrit.
Pierre Marchand se tenait là, plus grisonnant qu’elle l’avait laissé, la barbe hirsute, une écharpe rouge autour du cou qui cachait la vieille cicatrice qu’il avait depuis l’enfance. Il était plus maigre, les joues creusées, mais ses yeux – ces yeux bleus qu’elle avait toujours connus – brillèrent d’un éclat humide.
— Lise.
Il n’en dit pas plus. Il l’attira contre lui, la serra si fort que Charlotte protesta entre eux avec un petit cri étouffé. Pierre recula d’un pas, regarda la petite, puis fixa Lise avec une stupeur grandissante.
— C’est… c’est mon petit-enfant ?
Lise hocha la tête, les larmes lui coupant la parole.
— Charlotte. Elle s’appelle Charlotte.
Pierre chancela légèrement, porta la main à son cœur, puis baissa les yeux vers la petite fille qui, un instant plus tard, lui tendait ses bras.
Il la prit contre lui avec une précaution d’orfèvre, comme un objet sacré, et se retourna pour entrer dans la maison d’un pas lent. Lise et Jean-Luc suivirent.
L’atelier avait été maintenu, mais presque vide – la grande table de coupe, deux mannequins de bois, un des rouets de sa mère posé contre une étagère. Les murs étaient nus, un endroit où les rouleaux de tissus étaient empilés en des rangées minuscules, comme des os.
— Tu es vivant, dit Lise, encore incrédule, quand ils furent assis près du feu où une soupe de légumes, misérable, mijotait.
— Tu t’attendais à autre chose ? répondit Pierre avec un sourire fatigué. Je suis plus coriace qu’une corde d’étoupe.
Il raconta. La chute de Robespierre, d’abord, en Thermidor – les nouvelles leur étaient parvenues à eux, en Angleterre, comme un souffle qui passe sous une porte. Puis la libération progressive des prisons, le tri des dossiers, la confusion des tribunaux. Pierre avait survécu parce qu’il était petit, sans importance, un nom parmi des milliers. Il avait réussi à faire libérer Dumas grâce à la déposition Leclerc, qu’il avait finalement arrachée à Nathaniel lors d’une confrontation nocturne dans les égouts de l’île de la Cité – il avait dit « confrontation » sans détails, mais ses mains étroitement croisées sur ses genoux en révélaient plus que ses mots.
— Nathaniel Ashworth ? demanda Jean-Luc, la voix basse.
— Il est mort, répondit Pierre. Englouti dans une fosse à chaux près de la Seine, une nuit de novembre dernier. Personne ne l’a pleuré.
Charlotte, assise par terre, saisissait des copeaux de bois qui traînaient sur le sol et les portait à sa bouche, avant que sa mère ne les retire d’un geste doux. Lise la souleva et la berça un instant, les yeux fixés sur les rouleaux de tissus vides.
— Tu n’as pas cousu ? demanda-t-elle.
Pierre haussa les épaules.
— J’ai tenté, quelques fois. Mais une aiguille sans toi, c’est comme une plume sans encre. Je pratiquais un ourlet, et je pensais que tu étais morte, Lise. Alors, j’ai arrêté.
La phrase tomba dans la pièce, lourde comme un couperet. Lise sentit le froid de la honte – elle, elle était partie, elle avait cru à la fuite, et son père, lui, avait continué à creuser la terre de Paris pour l’innocent qu’elle avait abandonné.
— Père…, commença-t-elle, mais Pierre leva la main.
— Non. Tu avais raison de partir. Et je t’ai menti. Tu devais vivre. Nous en avons déjà parlé.
Jean-Luc, debout près de la fenêtre, regardait la rue en contrebas. Il avait les mains dans les poches de son manteau de voyage, une posture qu’il avait prise dans ses longues traversées maritimes, quand il surveillait l’horizon.
— Le tribunal est dissous ? demanda-t-il sans se retourner.
— En grande partie, répondit Pierre. Encore des juges, des procès, mais plus la fureur qu’il y avait. Les gens se contentent de regarder leurs poulets rôtir à nouveau.
Un silence reparut, peuplé par la respiration de Charlotte qui s’était endormie sur l’épaule de sa mère, le pouce au coin de la bouche.
Lise reposa doucement sa fille sur un tas de vieilles couvertures près de la cheminée, puis s’approcha du grand rouleau de lin blanc qui était resté intact, enveloppé dans un drap de toile brute. Elle défit le nœud, fit glisser un mètre de tissu entre ses doigts.
— Nous rouvrons, dit-elle.
Pierre la regarda, interrogateur.
— L’atelier. Nous le rouvrons, père. Ici, tout de suite, aujourd’hui. Et nous n’attendons plus que des clients arrivent par miracle. Nous allons chercher le travail et nous le faire.
— Et si personne…
— Il y a toujours quelqu’un qui nécessite un vêtement de cérémonie, une robe de mariée, un habit d’hiver taillé dans une étoffe qui ne s’achète pas à Paris. Le luxe reviendra. Il revient toujours, une fois la peur retombée.
Pierre marcha lentement vers sa fille, s’arrêta devant elle. Il était plus court qu’elle le croyait – avait-il rétréci, ou était-ce elle qui avait grandi en Angleterre, dans l’espace d’une maison au toit bas, mais où les peurs étaient moins hautes ?
— Tu ressembles à ta mère dans un mauvais éclairage, dit-il simplement.
Lise rit, un étrange petit rire qui se termina par un sanglot étouffé. Elle s’essuya le visage du revers de la main.
— Et toi, tu ressembles à un homme qui a enfin arrêté de fuir.
Pierre acquiesça d’un signe bref, puis il saisit le fil de lin qui pendait encore d’une des bobines et passa le bout entre ses doigts avec une précision que la peur n’avait pas usée.
— Alors, marchande, dit-il. Par où commence-t-on ?
Lise prit une longue inspiration. Elle regarda l’atelier – la poussière, les bobines muettes, l’aiguille d’acier plantée dans le pincushion depuis deux ans, rouillée à ses extrémités.
— Par nettoyer. Et par réparer cette aiguille.
Elle prit l’aiguille entre ses doigts, retira la rouille superficielle avec un chiffon de chanvre, et tendit la main vers son père.
— Et puis, nous achetons du tissu. J’ai fait quelques bénéfices à Dover. Assez, je pense, pour un premier mois de travail.
Pierre saisit l’aiguille, l’examinant avec soin, puis la rendit délicatement à Lise.
— Garde-la. C’est la première chose que j’ai faite avec toi, quand tu étais gamine. Deux manches, que nous avions cousues ensemble. Elles étaient bâclées, nos manches.
Lise sourit. Dehors, la pluie de brumaire commençait à tomber plus fort, tambourinant sur les volets, mais elle ne l’entendait plus – elle entendait seulement la voix de son père et le souffle paisible de Charlotte, qui dormait.
Jean-Luc vint se placer derrière elle, posant la main sur son épaule en un geste léger. Il ne dit rien. Il n’avait pas besoin de dire quoi que ce soit.
— Nous pourrions préparer le dîner ensemble, dit Pierre d’une voix enjouée qui sonnait presque comme autrefois. J’ai un morceau de lard et quelques carottes, ce n’est pas luxueux, mais c’est chaud.
— On va bien, dit Lise.
Une heure plus tard, autour d’une table rafistolée, trois assiettes de soupe et une cuillère en bois pour Charlotte qui s’obstinait à taper contre son bol, la maison de la rue des Rosiers reprit son souffle. Lise regarda les visages réunis – son père, Jean-Luc, sa fille – et quelque chose se décousait en elle depuis si longtemps recommença à se retricoter, fil par fil, comme une étoffe où l’on reprend une maille perdue depuis des années.
Elle ne savait pas ce que l’avenir tiendrait. Elle savait que rien ne serait jamais tout à fait sûr à Paris, que les hivers seraient froids, les commandes inégales, que la peur pouvait toujours revenir, comme la rouille qui ronge le fer.
Mais ce soir, debout à la porte de l’atelier, regardant son père demander à Charlotte si elle voulait encore un morceau de pain en frottant le garrot dans le beurre comme on gratte une vieille ami, Lise sut que ce qu’elle avait cousu était durable.
Elle toucha le haut de sa poche, sentit le contour de son dé à coudre – celui qu’elle avait récupéré dans les débris de la maison de Coulhon – et ne le plaça pas plus loin que le bout de ses doigts.
Dans quelques jours, elle finirait une robe pour une cliente de la rue du Bac. Et ce soir, elle coudrait, à la lumière de la bougie, sous le regard approbateur de son père qui lui tendrait le fil soyeux en silence, tandis que Charlotte ronflerait dans son berceau improvisé.
Le ciel au-dessus de Paris s’éclaircissait déjà, et la pluie cessait.
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