Le Dernier Point
Lire le chapitre 33: The Voyage
La mer était grise, d’un gris de plomb qui semblait boire la lumière, et le *Marie-Anne* tanguait doucement sous un vent qui sentait le sel et la liberté. Lise était appuyée au bastingage, les mains crispées sur le bois humide, et elle regardait la côte française disparaître, lentement, dans une brume qui avalait les contours du monde qu’elle quittait.
Jean-Luc vint se placer à côté d’elle sans un mot. Il ne la toucha pas, mais sa présence était une ancre, un point fixe dans ce qui lui semblait encore irréel. Elle sentait son regard sur son profil, mais elle ne pouvait pas détacher le sien de cette ligne d’horizon qui se refermait sur tout ce qu’elle avait connu.
« Tu regrettes déjà ? » demanda-t-il enfin, d’une voix basse, presque couverte par le claquement de la voile.
Lise secoua la tête, mais le geste était trop rapide, trop nerveux. « Je ne regrette pas. Je… je calcule. Je compte ce que je laisse derrière moi, pour mieux mesurer ce que je gagne. »
Il rit doucement, un rire qui n’avait pas de joie mais qui avait de la chaleur. « Tu as toujours compté. La première fois que je t’ai vue, tu comptais des points de couture dans une robe que tu n’aurais jamais dû porter. »
Elle tourna enfin la tête vers lui. Il avait vieilli en quelques mois, ou peut-être était-ce la lumière du large qui durcissait ses traits. Mais ses yeux étaient les mêmes, cette inquiétude calme qu’elle connaissait depuis le premier jour, depuis cette boutique où elle habillait les condamnés et où il était entré comme un voleur, ou comme un sauveur, elle n’avait jamais su.
« Et toi ? Tu calcules quoi, toi ? »
Il haussa les épaules et son regard se perdit sur l’eau. « Je calcule combien de fois j’ai failli te perdre. Et je me dis que ce voyage, c’est le premier où je ne cours après personne. Je ne suis ni en mission, ni en fuite. Je suis juste là. Avec toi. »
Le silence qui suivit n’était pas lourd. Il était plein, comme une étoffe qu’on tient entre les mains et qu’on sait précieuse sans savoir encore ce qu’on en fera.
Le capitaine du *Marie-Anne*, un homme trapu au visage taillé par les embruns et les années, les observait depuis la dunette. Il finit par descendre l’échelle de corde et s’approcher d’eux, les mains dans le dos, l’air de quelqu’un qui a vu passer mille histoires sur son pont.
« Vous deux, vous avez une tête d’amoureux qui n’ont pas encore scellé leur affaire. » Il parlait un français légèrement teinté d’un accent breton, rocailleux mais chaleureux. « On ne sait jamais quand on touchera le port, avec la Manche qui se fâche. Alors si vous avez des choses à vous dire devant Dieu ou devant les hommes, c’est le moment. Je fais les mariages, moi, quand il faut. »
Lise sentit le rouge lui monter aux joues, mais elle ne détourna pas le regard. Jean-Luc, lui, posa sa main sur la sienne, et cette fois le contact était ferme, décidé.
« Capitaine, dit-il, nous n’avons ni famille à convoquer, ni église à trouver. Mais nous avons ce que nous sommes. Si vous voulez bien nous unir, nous vous en serions reconnaissants. »
Le capitaine hocha la tête, comme si c’était la réponse la plus naturelle du monde. « Alors venez. On fait ça proprement. Mon second ira chercher le livre. »
La cérémonie fut brève, presque spartiate, sur le pont balayé par le vent. L’équipage s’était rassemblé en demi-cercle, quelques marins curieux et une femme de chambre qui accompagnait une passagère anglaise, tous silencieux et respectueux. Le capitaine tenait un vieux livre de prières usé dont les pages avaient été tournées par autant de tempêtes que de mariages.
Lise n’avait pas de robe blanche. Elle portait une robe bleue qu’elle avait cousue elle-même, trois jours avant le départ, dans la précipitation et l’angoisse de la fuite. Mais à sa ceinture, elle avait glissé un ruban de soie écarlate, arraché à la robe de sa mère, celle qu’elle avait gardée toutes ces années dans le fond de sa malle, comme un talisman contre l’oubli.
Quand le capitaine leur demanda s’ils se prenaient l’un et l’autre dans la joie et dans la peine, devant la mer et devant le ciel, elle sentit ses yeux piquer. Jean-Luc tenait sa main comme s’il craignait qu’elle s’envole, et sa voix, quand il répondit, était ferme, plus ferme que tout ce qu’elle lui avait entendu dire depuis qu’ils se connaissaient.
« Oui, je la prends. Élisabeth Marchand, je te prends pour femme, pour compagne, pour reste de ma vie. »
Elle répéta les mots, et ils lui parurent légers et lourds à la fois. Légers parce qu’ils étaient vrais. Lourds parce qu’elle les prononçait en laissant derrière elle un père, un nom, une ville qui saignait encore.
Le capitaine les déclara unis, et les marins poussèrent un cri de joie, un de ces cris francs qui sentent le rhum et la corde. On leur offrit un verre de vin grossier, réchauffé par le soleil qui commençait à percer les nuages. Lise but, et le vin lui brûla la gorge, mais c’était une brûlure douce, presque bienvenue.
Plus tard, quand le soir tomba et que le ciel se teinta de pourpre et d’or, Lise sortit de la cabine qui leur avait été allouée, une toute petite pièce à peine plus grande qu’un placard. Elle s’assit sur un rouleau de cordage et tira de sa poche le morceau de tissu écarlate qu’elle avait porté à la ceinture.
C’était un carré de soie, délavé par les années, mais dont le rouge restait encore vif là où les plis l’avaient protégé. La robe de sa mère avait été coupée pour en faire des vêtements d’enfant, des poupées, des rubans. Au fil des ans, il n’en restait que cette pièce, qu’elle frottait entre ses doigts comme on égrène un chapelet.
Jean-Luc sortit de la cabine et la rejoignit sans bruit. Il s’accroupit devant elle et regarda le tissu, puis leva les yeux vers elle.
« Ta mère ? »
Elle hocha la tête. « Elle a cousu cette robe pour mon baptême. Elle disait que le rouge portait chance aux enfants. » Elle sourit, un sourire tremblant. « Elle est morte deux ans après. Je n’ai pas eu le temps d’apprendre d’elle ce que je sais maintenant. Mais j’ai gardé ça. Je ne sais pas pourquoi. Je crois que je gardais l’idée qu’elle avait été heureuse, rien qu’un instant, en cousant cette robe pour moi. »
Il tendit la main et effleura la soie du bout des doigts, avec une délicatesse infinie. « Elle serait fière de toi, Lise. Et elle serait contente que tu sois heureuse. Pas coupable. Heureuse. »
Elle le regarda, et pour la première fois depuis le départ, elle sentit un poids se soulever. Pas entièrement, jamais entièrement – son père était resté à Paris, face à Nathaniel Ashworth, face à la mort peut-être. Le procès de Dumas allait avoir lieu sans elle. Mais là, sur ce bateau, avec cet homme qui la regardait comme si elle était l’unique étoffe dont il voulait couper son manteau, elle comprit quelque chose qu’elle avait compris trop rarement dans sa vie.
On ne choisit pas entre l’amour et la mémoire. On porte les deux, comme on porte une couture invisible : elle ne se voit pas toujours, mais elle tient tout le vêtement.
Elle replia le tissu, le remit dans sa poche, et posa sa main sur l’épaule de Jean-Luc. « Demain, dit-elle, quand le soleil se lèvera, je coudrai une petite croix sur la voilure. Une croix de matelot, pour nous porter chance. Et après, j’apprendrai à ne plus compter ce que j’ai perdu. Je compterai ce que j’ai gagné. »
Il se leva et lui tendit la main pour l’aider à se redresser. Le vent s’était calmé, et la mer, enfin, s’étendait devant eux, plate et immense, comme un drap qu’on n’a pas encore commencé à couper. Tout était possible. Tout restait à faire.
Ils rentrèrent dans leur cabine, et le *Marie-Anne* continua sa route, porté par un vent qui ne demandait pas de permission.
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